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Full text of "Histoire de la seconde République Française;"

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HISTOIRE 



DE LA 



SECONDE RÉPUBLIQUE 

FRANÇAISE. 



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Vu les traites internationaux relatifs à la propriété littéraire, 
Tauteiir de cet ouvrage se réserve le droit de le traduire ou de le 
foire traduire en toutes les langues ; il poursuivra toutes contre- 
façons ou toutes traductions faites au mépris de ses droits. 



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HISTOIRE 



DE LA 



SECONDE RÉPUBUOIIE 



FRANÇAISE 



PAU 



e^oA5u HIPPOLYTE CASTILLE 



TOME PREMIER 



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* *• 



PARIS 

VICTOR LECOU, ÉDITEUR, 

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES, 

10, RUE I>U BOULOI, 10 

I85i 



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X. 



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TABLE DES MATIERES. 



PRÉFACE I 

INTRODUCTION. — Esprit des révolutions en France de 1 789 à 1 848. :> 

CHAPITRE PREMIER. 

Funestes présages. — Démoralisation des hautes classes. — Affaires Prasiin , 
Léotade, Teste, Cubières, Gudin, Berghes, etc. — Suicide de M. Bresson. — 
Emeute de Buzançais. — Embarras extérieurs. — Impopularité de M. Guizot. 

— Sa politique en Europe. — Attitude et tactique de l'opposition. — Ab- 
stention des républicains. — Banquet du Château-Rouge. — M. Odiloii 
Barrot, son portrait. — Clôture de la session. — Banquet de Lille. — 
M. Odilon et M. Ledru-Rollin. — Banquet de Dijon ; mot de M. de La- 
martine. — Banquet de Châlons. — Ouverture de la session. — Discours du 
trône. — Discussion de l'Adresse. — Éloge de la Convention à la Chambre 
des pairs : M. d'Alton-Shée. — M. de Montalembert. — Chambre des dé- 
putés. — Affaire Petit. — Scène de haute comédie politique. — La majo- 
rité. — M. Guizot et Louis-Philippe. — Affaire d'Italie. — Question suisse. 

— Question polonaise. — Affaires de la Plata. — Algérie. — Deuxième pa- 
ragraphe. — Ameudement Darblay. — Amendement Desmousseau de Givré. 

— Amendement Sallandrouze. — Vote d'ensemble. — Suspension du cours 
de M. Michelet. — Pétition de trois mille étudiants. — Le préfet de police 
et la commission du banquet du xil<^ arrondissement. — Imminence du 
conflit 77 

CBUiPITRE II. 

Timidité des agitateurs. — Quiétude du pouvoir. — Bulletin de la surveillance 
générale. — Affaiblissement du parti républicain. — Sa prudence involon- 
taire. — Réunion des députés réformistes après le vote de l'Adresse. — Séance 
du 13. — Démission de M. de Girardin. — Communication aux journaux 
de l'opposition. — Présentation de l'adresse. — Réponse du Roi. — Nouvelles 
étrangères. — Les troupes napolitaines chassées de la Sicile. — Promesses 
constitutionnelles de Charles-Albert. — Anxiété.— Louis-Philippe et M. Sal- 



\ 



t) TABLE DES MATIERES. 

laudrouze. — Le pouvoir s*arme. — Lettre du chef d'élat-major Carbounel 
au National. — Souscription au banquet. — Cent députés. — Trois pairs de 
France. — Admission des écoles. — Le banquet fixé au 22 février. — Tergi- 
versations de MM. Thiers et Barrot. — Manifeste du comité électoral le 21 
février. — Proclamation du préfet de police. — Ordre du jour du général 
Jacqueminot. — Chambre des députés : MM. Barrot et Duchâtel. — Décla- 
ration de Topposition publiée le 22. — Réunions chez M. de Lamartine, au 
comité, au Naiionalf à la Réforme, le 21 au soir. — MM. Louis Blanc, Flo- 
con, d*Alton-Shée, Ledru-Rollin, Rey, Lagrange, etc. — Paris le soir du 21 . 

— Forces du pouvoir. — Forces de l'insurrectiou. — Louis-Philippe et la cour. 

— Mot du maréchal Bngeaud. — Paris dort et le roi veille. . . 1 16 

CHAPITRE m. 

Journée du 22 février. — Aspect de Paris dans la matinée. — La population 
se dirige vers !a Madeleine. — Luther et Odilon Barrot. — Tranquillité du 
roi. — Ordre du jour du 25 décembre. — Cris i à bas Guizot ! devant Thô- 
tel des Affaires Etrangères. — Impassibilité des troupes. — Chants des 
Girondins et de la Marseillaise. — Colonne de jeunes gens partant du Pan- 
théon. — Absence des chefs de Topposition. — Détachement de municipaux 
détruisant les derniers préparatifs du banquet. — La colonne de jeunes gens 
partie du Panthéon devant la Madeleine. — Escalade des grilles du Palais- 
Bourbon. MM. Crémienx et Marie haranguent les pétitionnaires. — Déploie' 
ment de troupes. — Charges sur la place de la Concorde. — Les dragons 
et les gardes municipaux. — Essai de barricades aux Champs-Elysées, rues 
de Kivoli, Saint-Florentin, Matignon, etc. — Séance de la Chambre des dé- 
putés. — Mise en accusation des ministres. — MM. Odilon Barrot, de Ge- 
noude, Sauzet, Guizot. — Incendie du poste de l'avenue Marigny. — L'é- 
meute en face de TAssomption. — Abstention de l'École polytechnique. — 
Impassibilité de la Chambre des pairs. — Interpellation de M. deBoissy. — 
MM. Camot, Vavin et Taillandier, chez le préfet de la Seine. — Refus de 
battre le rap|>el. — Initiative des maires. — Petit nombre des gardes natio- 
naux qui obéisitent au rappel. — Scène entre la garde nationale, le peuple 
et la ligue au Panthéon. — Essais de barricades au centre de Paris. — Groupe 
de conspirateurs sous les arcades du Palais-Royal. — MM. Caussidière, Pi- 
Ihes, Grandmenil, Albert. — L'espion Delahodde et Chenu. — Fusillade rue 
Bourg-l'Abbé ; M. Sobrier. — Attitude de la Réforme et du National. — 
Confiance du pouvoir. — Dernier bulletin de la surveillance générale. 143 

CHAPITRE IV. 

22 féviier. — Ingratitude de la garde nationale. — Habile manœuvre du parti 
républicain. — Mouvements stratégiques. — Confiance du roi. — Morgue da 
duc de Nemours. — Inaction des généraux Sébastiaui et Jacqueminot. — 
Courtoisies réciproques du peuple et de Tarmée. — Les femmes. — La presse. 
— Commencement des hostilités ; sept heures du matin.— Ruse du peuple pour 
désarmer la troupe. — L'armée manque d'ordres. —Onze heures du matin ; 



TADLE DES MATIÈRES. 7 

le rappel. — Eugagcments entre la garde municipale et le peuple au centre de 
Paris.— Intervention de la garde nationale. — Puissance de la classe moyenne ; 
barricades. — Meurtres. — Incendies. — La garde nationale imprime une dé- 
viation an mouvement. ~ Désarmement à domicile. — M. Besson informe le 
pouvoir de la neutralité de la garde nationale. — Incurie du pouvoir. «> Cinq 
cents gardes nationaux de la ô« légion vont à la Chambre. — Terreur des dé- 
patés. — Réponse de MM. Crémieux , Marie et Beaumont (de la Somme). -- 
La confiance du roi brusquement ébranlée. — Stupeur de Louis-Philippe. — 
M. Dupin prédit la République. — On pousse le roi aux concessions. — 
Marie-Amélie s'épouvante de l'impopularité de M. Guizot. — Chute du 
cabinet. — Combinaison Mole, Dufaure, Billault, etc. — Effet du changement 
de ministère sur la Chambre des députés. — Prise de la caserne Saint- 
Martin. — Pillage du magasin d*armes des frères Lepage. — M. Etienne 
Arago sauve trente gardes municipaux. —Illumination de Paris. —Perplexité 
dn parti républicain. — Harangues de M. Sobrier. — Promenades à la lueur 
des torches. — Harangues de M. Marrast. — Affaire du boulevard des Capu- 
cines. — Interprétations nouvelles. — Le chariot de cadavres. — Exaspération 
du peuple 1C8 

CHAPITRE V. 

24 février. Stupeur dn roi. — Inaction des princes. — Négociations du roi avec 
M. Thiers. -^ Nomination de M. Bugeaud au commandement des troupes 
de Paris. — Obsession de M. Guizot. — Formation du cabinet Thiers- 
Odilon Barrot. — Dispositions conciliatrices du nouveau ministère. — Rodo- 
montades et impuissance dn maréchal Bngeand. — Paris hérissé de seize 
cents barricades. — Mouvement des troupes. — La colonne du général Bedeau 
reçoit Tordre de se replier. — Prise du poste de l'avenue Gabrielle. — Mort 
du député Lejollivet. — Le duc de Nemours et le maréchal Bngeaud refusent 
de donner des ordres. — Initiative du parti républicain. — La garde natio- 
nale jouée par le peuple. — Apocoloquintose de M. Odilon Barrot. — Démo- 
ralisation des troupes. — Prise de rhôtel de ville. — MM. Duvergier de 
Hauranne et de Rémusat avertissent le roi de l'imminence du péril.— Louis- 
Philippe passe la revue des troupes dans la cour des Tuilcrie<«.— ^M. Crémieux 
à la cour. — M. Odilon Barrot est nommé président dn conseil. — Le maré- 
chal Gérard commandant de la force armée. — Abdication du roi. — Mario- 
Amélie et la duchesse d'Orléans. •— Étrange conduite du duc de Hilontpen- 
ftier. — Projets de régence en faveur de la duchesse d'Orléans. — Combat du 
ChàAeau-d'Ean. — Intervention inutile de MM. de Girardin, Bandin, Mer- 
rua«, maréchal Gérard, Lamoricière. — Rive gauche: la colonne du capitaine 
Daiioyer. — Fnite du rei et de sa famille. — Incendie du Château-d'Ëau. — 
Sac du Palais-Royal. — Départ de la duchesse d'Orléans et de ses enfants 
pour la Clianbre des députés. — Prise et sac des Tuileries . . 208 

CHAPITRE VI. 

Le gonveniement provisoire se forme dans les bureaux de journaux. — La 
seconde République française naît de la presse. — L*hôtel Bu II ion. — For- 



8 TABLE DES MATIÈRES. 

mation des listes au National et à la Réforme. — Rivalités des deux jour- 
naux. — Tentatives de conciliation faites par MM. Louis Blanc, Félix Pyat, 
Etienne Arago et Martin (de Strasbourg). — Partage du pouvoir. — 
M. OdiloD Barrot est rayé des listes. — Nomination de M. Albert Si- 
gnification réelle de cette nomination. — Le peuple marche vers la Chambre 
des députés. — La Chambre des pairs oubliée. — Intrigues dans les bu- 
reaux. — MM. Emmanuel Arago , Odilon Barrot , de Lamartine. — Épou- 
vante de M. Thiers. — Inquiétudes des députés. — Séance du 24 février. 

— MM. Lafitte et Cambacérès proposent la permanence. — Suspension. — 
Entrée de la duchesse d'Orléans, de ses enfants et du duc de Nemours. 

— M. Dupin. — Acclamations des centres eu faveur de la régence. — Pre- 
mier envahissement de la Chambre. — La duchesse d'Orléans va s'asseoir 
sur un des bancs du centre gauche. — M. Marie. ~ M. de Genoude réclame 
l'appel au peuple. — M. Crémieux. — M. Odilon Barrot. — Raillerie de 
M. de Larochejaquelein. — Seconde invasion , la colonne Dunoyer. — Pro- 
testation de M. Ledru-Rollin contre la Régence. — Hésitations de M. de 
Lamartine. — Troisième envahissement. — M. Sauzet chassé du fauteuil. 

— Fuite des députés. — La duchesse d'Orléans s'échappe par les jardins. — 
Elle est séparée de ses enfants. ^ Le comte de Paris ramené à sa mère. 

— Le duc de Chartres ramassé par un huissier. — Le duc de Nemours fuit 
sous un déguisement. — M. Dupont (de l'Eure) au fauteuil. — Lecture 
d'une liste de membres du gouvernement provisoire. — Départ pour l'hôtel 
de ville , . 25G 

CHAPITRE VU. 

MM. de Lamartine, Dupont (de l'Eure) et Crémieux vont à l'hôtel de ville. — 
Colonne de six cents hommes. — Sentiments des dictateurs. — Aspect des 
quais. — M. de Lamartine trinque avec les dragons de la caserne du quai 
d'Orsay. — Une femme patriote veut embrasser M. de Lamartine. — La 
place de Grève, le 24 février. — Mépris et défiance du peuple pour ses 
nouveaux maîtres. — Aspect intérieur de l'hôtel de ville. — Derniers efforts 
des partisans de la régence. — Déclamations de M. de Larochejaquelein. — 
Les délégués du peuple. — Arrivée de M. Ledru-RoIlin. — M. Dupont (de 
l'Eure) s'évanouit. — Entrée de M. Arago. — M. de Lamartine harangue 
le peuple de salle en salle. — Arrivée de MM. Louis Blanc, Marrast et 
Flocon. — Querelle au sein du conseil. — Partage des ministères et des 
hautes fonctions. — Mauvais choix du gouvernement provisoire. — Adhésion 
des généraux Leydet , Du vivier, Pire, Soult, Bugeaud, Lamoricière et 
Bedeau. — - Envahissement de la foule. — Proclamation du gouvernement 
provisoire. — Ambiguïtés. — Colère du peuple. — Rectification. — Enthou- 
siasme. — Invasions nouvelles. — Harangues de M. de Lamartine. — Le 
gouvernement provisoire est obligé de se barricader dans la salle du conseil. 

— Le peuple est affamé. — Souper des dictateurs. — Soins donnés aux 
blessés. — Zèle de MM. Charles Lagrange et Rey, commandants de l'hôtel 
de ville. — État inquiétant de Paris. — La préfecture de police. — Paris 
gardé par le peuple 293 



TABLE DES MATIERES. 9 



CHAPITRE VIU. 

La société française manque de garantie. —> Instinct des sectes socialistes. — 
Elles s'unissent aux néo-jacobins pour la manisfestation du 25 février. — Le 
drapeau rouge. — Ses significations contradictoires. — Horreur qu'il inspire 
aux conservateurs. — La Grève au point du jour du QS février. — Arrivée des 
hordes de la misère. — Envahissement de l'hôtel de ville. — Affluence des 
cadavres qu'on apporte au palais de tous les points de Paris. — Chevaux 
morts traînés sous le porche. — M. Auguste Blanqui. — M. Flocon part à la 
tête d'une colonne pour le fort de Vincennes. -^ Résistance du gouvernement 
provisoire aux volontés de l'émeute. — Faible insistance de M. Louis Blanc. 
— Hésitation. — Sortie de M. Goudchaux contre le drapeau ronge. — L'ou- 
vrier Marche. — Droit au travail. — Petit décret de M. Louis Blanc. — 
Nouvel assaut donné au gouvernement provisoire. — M. de Lamartine devant 
le peuple. — Sa trahison involontaire. — Son amour des applaudissements. — 
Discours en faveur du drapeau tricolore. — Un mendiant embrasse M. de 
Lamartine. — Défaite du drapeau rouge. — Indécision de M. Blanqui. -~ 
M. Charles Lagrange nommé gouverneur de l'hôtel de ville. — Conflits 
entre le gouverneur et les délégués du peuple. — Ils refusent de laisser enle- 
ver les cadavres. — Décrets divers du 25 février. — Incendie du château de 
Neuilly. — Dévastation dans la maison de M. de Rotschild à Puteaux. — 
Retour de Vincennes. -' Adhésions des grands corps de l'État au régime 
nouveau. — Les départements acceptent la République. — Bruit sur la fuite 
du roi et de sa famille 321 

CHAPITRE IX. 

Fuite du roi Louis-Philippe et de la famille royale 344 

Pièces justificatives 377 



VICTOR LECOU, ÉDITEUR, 

UUUIRB DE LA SOCIÉTÉ DES GBHS DE LETTRES, 

\0f RUE DU BOULOl, A PARIS. 



HISTOIRE 



DE LA 



SECONDE RÉPUBLIQUE 

FRANÇAISE 



PAR 



M. HIPPOLYTE CASTILLE. 



Peu de personnes accepteraient, je crois, une com- 
plète solidarité d'opinion avec Tauteur de I'Histoire 

DE LA SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

M. H. Castille est-il légitimiste, orléaniste, républi- 
cain du National t socialiste de telle ou telle secte? 
nullement. Procède-t-il du jacobinisme, de la Réforme? 
Pas davantage. Qu' est-il donc? c'est ce que nous laisse- 
rons à décider au lecteur. Toutefois il nous a paru 




intéressant d'éditer une histoire de la seconde répu- 
blique, écrite par un jeune auteur mêlé lui-même à 
la politique militante de ces années fiévreuses, et sorti 
de cette rude école avec une richesse de désillusion 
merveilleuse. 

Avec quelle âpreté, avec quelle vigueur de style, il 
stigmatise les fautes de tous les partis! Son impartiaUté 
est celle du satyrique devant qui nulle faihlesse ne 
trouve grâce ; et cependant un sentiment d'indéfinis- 
sable curiosité s'attache à la lecture de ce livre, écrit 
avec un rare talent, et qui embrasse toute la seconde 
période républicaine depuis son avènement en 1848, 
jusqu'à la proclamation du second Empire. 

Si, de la lecture de ce livre, il résulte que nous de- 
vions déplorer à jamais nos luttes sacrilèges et stériles, 
je m'applaudirai d'avoir attaché mon nom à une sem- 
blable publication. 

yoR LEGOU. 



L'Histoire de la seconde République Française, for- 
mera 4 volumes in-8o, même papier et mêmes carac- 
tères que ceux de ce prospectus. 

PRIX I rilVQ FRANCS IiE TOIiUHIE. 

Le premier est en vente. 



POlâST. — TTP. ARBIEU. 



PREFACE 



La formule sacramentelle de toutes les préfaces 
d'historiens consiste dans un serment d'impartialité. 

Certain que Timpartialilé n'est qu'un masque ou un 
non-sens, je me retranche dans la sincérité. Je ne dois 
de respect qu'aux faits, qu'à l'histoire en elle-même, 
mais je repousse avec horreur cet impudent éclectisme 
qui consiste à caresser toutes les opinions, sous prétexte 
d'équité. 

J'écris ce vaste récit avec mes passions, avec jnes 
croyances. — Les opinions et les passions contraires y 
trouveront mieux leur chemin que dans un livre qué- 
mandeur d'éloges et de clients. L'adversaire le plus ra- 
dical du catholicisme peut lire avec un grand apaise* 

T. I. i 



*t 



11 PRiPACB. 

ment le magnifique Discours sur V Histoire universelle de 
Bossuet, parce que ce théologien, rapportant tout au 
dogme catholique, ne le laisse jamais dans le doute 
sur son sentiment. On sait à quoi s'en tenir avec ces 
lucides consciences. 

Je dois en outre m'expliqoer sur un autre sujet. 

Les esprits timides pensent qu'il est impossible d'é- 
crire dans les circonstances actuelles Thistoire de la 
seconde République française. 

Je ne renie pas plus que je ne dissimule mes opi- 
nions. Je persiste à croire que le gouvernement ano- 
nyme convient plus que tout autre à l'orgueil et à l'am- 
bition individualistes nés de la déclaration des droits. 
Non-seulement il satisfaisait à des principes généraux qui 
flottent depuis un siècle dans les esprits, mais encore 
il caressait nos plus secrètes passions : les ambitieux 
trouvaient en lui un champ ouvert à toutes les 
compétitions. Les orgueilleux aimeront toujours mieux 
s'incliner sous le joug d'une raison sociale que sous 
celui d'un homme, s'appelât-t-il Jules César. Les gens 
désintéressés et les hypocrites y rencontrent un thème 
fécond en développements généreux. 

Il importe peu de connaître à laquelle de ces catégories 
j'appartiens. Il suffit de savoir que, sans renier mes sym- 
pathies, je ne vois point de difficultés à écrire, sous 
l'Empire, l'histoire du gouvernement qui Ta précédé. 



nifÂtt. tii 

Venu tard au parti Jémocratiquc, je n'ai pa« eu de 
grandes déceptions personnelles k estuyer. N'étant 
rien dans le pouvoir , il ne m'est pas resté au eoètxr 1a 
colère d'avoir été obligé d'en descendre. 

J'ajouterai quelque eboee de plus significatif encore. 

L'héroïsme n'est pas normal. On ne sépare pas 
l'homme de lui-même. Or la jeunesse, au sortir de 
quatre années de luttes et d'oubli de ses propres 
intérêts, a besoin de reconstituer sa vie privée. Elle 
a de ce côté aussi des devoirs à remplir. 

Dans un ordre de faits plus élevé, la jeune géné- 
ration n'a pas davantage intérêt à nuire au gouver- 
nement actuel. 11 est surtout nécessaire que la paix de 
Dieu soit assez durable pour la séparer profondément 
du passé. 

La chute de l'Empire ramènerait présentement les 
orléanistes ( le ciel nous garde du retour de ceux que 
nous avons vaincus ! ) ou les légitimistes, qui nous 
rendraient la charbonnerie et les ventes^ ou enfin les 
hommes qui, tenant en main le gouvernement de la 
République, le laissèrent tomber dans celles de ses ad- 
versaires. — Quelque cruel qu'il soit de le dire, la 
bonne volonté ne tient lieu de rien en pareille matière. 
On ne confie pas de telles expériences à qui les a une 
fois manquées. Le rôle de ces hommes doit être fini par 
cela seul qu'ils ont été. 



lY PRÉFACE. 

Il ne nous reste donc qu'à les ensevelir dans le 
même linceul que celui de la République et à les lancer 
glorieusement dans Tocéan de Thistoire. 



Paris^ le 4 novembre 4853. 



INTRODUCTION 



1 



Il y a soixante ans qu'on se bat en France pour une 
prosopopée qu'on nomme la liberté. 

De tous les mots à deux tranchants, de toutes les lo- 
gomachies qui ont ensanglanté la terre , de tous les 
oracles sortis des temples païens et des Assemblées 
législatives des temps modernes, le plus insidieux, c'est 
la liberté. La Uberté, c'est le sphinx des sociétés mo- 
dernes qui jette aux générations ignorantes et insou- 
mises ses redoutables éàigmes. 

Mais puisqu'elle tient la première place dans le dis- 
cours et qu'il est convenu d'introduire cette ûgure dans 
les débats politiques contemporains, nous sommes 
forcés d'interroger ce sanglant fantôme, afin de savoir 
s'il recèle en effet l'esprit des révolutions au xix« siècle. 

On a plusieurs fois essayé de catégoriser le sens 



6 INTRODUCTION. 

multiple attaché à ce mot et de le définir en le divi- 
sant. Un organe obscur mais sérieux (^) a formé une 
série composée de cinq termes : 

morale 
politique 
LiBBBTÉ. . . / individuelle 

9)>«trai(e ou péltphysique 
sociale ou positive 

On en pourrait imag'mer cinq ou six autres sans faire 
avancer la définition d'un pas. De toutes ces espèces 
de liberté il y en a pourtant une à laquelle s'arrête la 
pensée, c'est la liberté positive, celle dont on parle le 
moins, que Ton comprend le moins, pour laquelle on 
n'a jamais fait de chansons ni levé un pavé. 

La vraie liberté, puisque tel est le mot du discours, 
nommez-la positive, sooiale ou philosophique, est celle 
qui nous promet la satisfaction de nos besoins physi- 
ques et moraux, répanouis3ement intégral de notre 
individu, comme on disait dans le jargon de 4848^ 
ou, pour parler plus clairement, l'idéal, l'absurde. En 
«eoeptant oette définition, les peuples ainsi que lesindi*- 
vidus jouiront dono d'un degré de liberté proportionnel 
au développement de leurs facultés physiques et moi*a« 
les. Toute eonnaissanoe, toute combinaison, tout pro- 
duit nouveau, sont dono un aoeroissement donné à la 
somme de la liberté, c'est-à-dire une facilité de plus 
offerte à nos facultés de s^épanouir. 

(t) L% Sahêêdu p4uph, 114f . 



INTRODUGTlOIf. 7 

m 

On remarquera aisémeot que cette conséquence aasi- 
mile la liberté au progrès, et ce ne sera pas la dernière 
fois que nous verrons tomber ce terme ambigu dans de 
nuageuses analogies où disparait sa trace. 

Un organe également obscur et sérieux , mais anté- 
rieur à la révolution de février 4848 (1), définissait 
ainsi la liberté : « L'accomplissement de la volonté, dé«- 
terminant la manifestation des facultés, le bonheur gé- 
néral et le bien-être individuel , d'après la possibilité 
établie : l^par la constitution de la pensée de chacun 
envisageant les limites de cette possibilité en s'y con** 
formant ; 2<» et par la^marche des faits sociaux. > 

La définition est ténébreuse, mais pleine de précau- 
tions, de conscience et de scrupule. Elle réserve les 
droits de la société et ceux de Tindividu, le possible et 
le relatif j elle tient compte de ce fait que la liberté de 
chacun n'a pas seulement pour résultat le bonheur de 
l'individu, mais encore celui de Tensemble des associés. 
Elle a ceci de remarquablement raisonnable qu'elle 
s'appuie sur la constitution delà pensée, qu'on pourrait 
nommer moins abstraitement l'émancipatiun intelleo» 
tuelle et morale (science et sagesse), et dont le résultat 
serait d'amener Thomme à ne vouloir que le légitime, 
l'utile à tous et à soi-même. — Nous perdions tout à 
l'heure la piste de la liberté dans le progrès, nous la 
perdons actuellement dans la perfection. 

Ace compte, la liberté, dans le sens vulgaire, n'étant 
que l'exercice de la volonté, le devoir du législateur 
est d'imaginer les institutions les pluspropres à amener 

(1) La Frahmité, 1846. 



t.- 



8 INTRODUCTION. 

l'individu, par une pente naturelle, à ne vouloir que 
Tutile et le juste, ce qui étant trouvé constitue défini- 
tivement la pensée et réduit à zéro toute espèce de lois 
et de gouvernement; autre aspect de là question dont a 
fait son profit l'école de la liberté illimitée depuis Hé- 
bert jusqu'à M. de Girardin , depuis les Constituants 
de 1 789 jusqu'à M. Cobden. 

De cette évidence que la liberté résulte plus de 
l'exercice des volontés individuelles que des réglemen- 
tations ; de cette présomption que la liberté est le 
moyen d'arriver au bonheur, les économistes anglo- 
américains, les libéraux absolus prétendent qu'avec 
cette seule condition sociale : Fais ce que tu veux y les 
intérêts ne se heurteraient point, les devoirs de chacun 
se trouveraient accomplis, les droits de chacun respec- 
tés ; que du choc de ces volontés mises en jeu par le 
mobile individuel naîtraient l'harmonie, la paix , l'a- 
bondance, la vertu. 

L'esclave Nevolus a promis une offrande à Jupiter s'il 
le rendait libre. — « Va, dit le dieu, tu es affranchi. » 
Nevolus quitte sa charrue et secoue ses membres. Un 
moment après il adresse au dieu de nouvelles plaintes : 
— tTu m'avais promis la liberté !» — a Ne Tas- tu pas?» 
— « J'ai faim. » — « Que te faut-il?» — « La ri- 
chesse. » — «Retourne chez toi , tu trouveras un mil- 
lion de sesterces sous les cendres de ton foyer. » Le 
lendemain Nevolus meurt ivre entre une courtisane 
grecque et une amphore de Phalerne. 

Ce n'est là qu'un des moindres inconvénients d'a- 
bandonner l'individu mineur ou corrompu: que sera-ce 
donc si vous lui livrez la société alors qu'il a besoin de 



INTRODUCTION. 9 

trouver dans la réglementation son tuteur ou son con- 
seil judiciaire 7 

Que diriez-vous de voir la débauche libre, le jeu 
libre, tous les appétits, tous les vices libres? La seule 
liberté industrielle n'est-elle pas subversive de l'accord 
des intérêts puisqu'elle crée Fantagonisme ou la con- 
currence 7 Dans un tel conflit, avec l'inégalité des con- 
ditions de toute nature, quel sera le sort du faible, du 
pauvre et de l'ignorant 7 

Jusqu'à la réalisation d'un idéal impossible qui uni- 
rait si étroitement l'individu à la société que la volonté 
d'un seul pût être la même chose que la volonté de 
tous, il est permis de considérer le système de la liberté 
illimitée comme la préconisation du droit du plus fort 
et en réalité comme l'apologie détournée de l'esclavage 
sous une autre forme. 

N'est-ce pas ici le cas de retourner le double mas- 
que de la comédie des peuples qui, pareil à celui de la 
comédie antique, rit d'un côté, pleure de l'autre? 

Où s'arrête la liberté? 

On croit avoir tout répondu en disant : elle s'arrête 
au seuil de la liberté d'autrui, et Ton ne s'aperçoit pas 
qu'en articulant ce mot on formule un non-sens. Qu'est- 
ce que la liberté qui met un frein à ses désirs? C'est un 
cheval sellé, bridé, monté par un excellent cavalier, et 
sur la croupe duquel on peut marquer sans crainte le 
numéro du régiment. 

L'homme ne jouit en société que d'une liberté abs- 
traite. Nous pouvons concevoir une volonté, agir pour 
l'exécuter, mais rarement l'accomplir. Soit que nous 
nous heurtions aux lois, à notre propre ignorance, aux 



10 INTRODUCTION. 

conditions en général, nous n'en sommes pas moins en- 
claves et impuissants. Nous ne sommes plus absolument 
aujourd'hui les esclaves d'un homme, d'un maître, 
mais nous restons opprimés par un ensemble d'institu- 
tions qui sont Fessence de toute société, c Les chaînes 
et les verges de l'esclavage moderne, a dit M, de La- 
mennais, c'est la faim (i). » U aurait pu en ajouter bien 
d'autres à celles-ci. « Les théâtres, les jeux, les farces, 
les spectacles, les bêtes étrangères, les médailles, les 
tableaux et autres drogues semblables étaient les appas 
avec lesquels on plongeait les peuples anciens dans 
l'esclavage, a dit le jeune La Boëtie (2). » Pourquoi ne 
pas confesser plus franchement que nous sommes les 
esclaves de nos propres vices ? La justification de l'auto^ 
rite réside dans notre imperfection. Quelque mauvaise 
qu'elle soit, l'autorité est une sauvegarde ; aussi n'a- 
t-on le droit de la briser qu'à la condition de pouvoir en 
substituer une autre. Politiquement, l'insuccès doit être 
considéré comme un crime. 

En dehors de la loi du nombre ou de la force, il ne 
reste plus que la théologie. Celui qui place l'idée de jus- 
tice au-dessus du droit des majorités, ou des corps con- 
stitués, formule une pensée religieuse, consolatrice, 
mais non pas une pensée politique. 

La liberté n'est, au total, que l'antinomie de la so- 
ciété. 

La principale, je dirai presque la seule liberté dont 
l'homme jouit en société , est définie dans ce membre 

(1) De FEscUutage motUmt, 

(2) Le contre un. 



INTRODUCTION. i 4 

de phrase de la constitution républicaine de 4848 : 
« droit d'aller et de venir. » Étrange liberté que Vol-* 
taire 9 un siècle auparavant « définissait avec son esprit 
et son bon sens ordinaire en la nommant liberté d'indif- 
férence. 

La politique n'a pas en effet la liberté pour objet. Son 
but est de grouper les hommes, d'assurer les clauses du 
contrat, de veiller à son exécution, en un mot, elle a 
pour but un fait plus qu'un principe. Elle a pour objet, 
non pas la liberté, mais la société. 

AussUe vulgaire bait-^il la politique comme le cheval 
hait son frein et le ronge. 

Le duel de la Liberté et de la Société est en quelque 
sorte antérieur à la formation des peuples. Il se passe 
dans le cœur même de l'homme. Deux instincts puis- 
sants luttent éternellement au fond del'ftme humaine : 
l'instipct sauvage, indompté, le moi irrationnel, c'est-à* 
dire la Révolte; et l'instinct de l'association, du sacri- 
fice, du devoir, c'est-à-dire la Loi. 

Quand du haut d'un monument nos regards glissent 
au-dessus de la ville et découvrent les campagnes, 
quand nous entrons dans une forêt, quand sur la plage 
nos yeux se perdent parmi les profonds horizons des 
mers, un soupir s'échappe de notre poitrine. On dirait 
que nous nous souvenons d'une condition antérieure 
dont les sensations n'ont plus en nous qu'un écho affai** 
bli. Nous voudrions prolonger cette vague réminis- 
cence du premier homme perpétuée dans toute l'huma- 
nité. Notre tète se relève d'un mouvement brusque et 
léger; la brute se réveille. Tout à coup un son lointain, 
le son d'une cloche, nous fait tressaillir : — c'est la Re- 



12 INTRODUCTION. 

ligion. Un roulement de tambour traverse les airs: — 
c'est la Patrie. El si cela ne suffisait pas, la faim qui 
tord nos entrailles nous avertit que déjà la soupe fume 
sur la table, que les enfants impatients frappent les as- 
siettes de leur cuiller, et que la ménagère inquiète est 
déjà deux fois venue regarder au seuil de la porte : — 
c'est la Famille. 

Alors nous inclinons cette tête rebelle , nous nous 
acheminons à pas lents vers le grand bercail, puis nous 
hâtons la marche , et, en rentrant dans la commune , 
rhomme social, le citoyen a complètement repris con- 
science de ses devoirs ! 

Gomparerai-je à ce genre de satisfaction, qui naît de 
la conscience du devoir accompli, l'espèce de joie amère 
qui s'empare de l'homme dans la solitude ? Remarquons- 
le bien, la solitude est la volupté des malheureux, des 
orgueilleux vaincus, des êtres déclassés. Écoutez cette 
voix qui s'écrie : « nature! ô ma mère! me voici 
sous ta seule garde, il n'y a point ici d'homme adroit et 
fourbe qui puisse s'interposer entre toi et moi (1). » 
Que fonder sur un semblable sentiment? Celui-là est 
bien égaré, d'ailleurs, qui nomme la nature sa mère, 
quand il a devant lui l'ennemi éternel, multiple, infini, 
qu'il s'agit de vaincre, de dompter, qui ne concède 
rien, à qui il faut tout arracher au prix d'un labeur. 
Pauvre fou! cette marâtre t'a-t-elle jamais pris dans 
ses bras comme ta mère véritable? A-t-elle jamais 
entr'ouvert d'elle-même tes lèvres et pressé son sein 
de ses doigts pour en faire couler le lait? Elle nous 

(1) Rousseau, Confeniont, 9fi partie, livre 12. 



INTRODUCTION. 1 3 

opprime, au contraire, de telle sorte que nous ne 
résistons qu'en serrant les rangs. 

La lutte est entre la nature et la société, comme en^ 
tre la liberté et le sacrifice. 

Or, remarquez bien que la liberté, cette déesse de la 
solitude, du malheur et de la révolte, perd instantabé- 
nicnt quelque chose du plus loin que Phomme aperçoit 
un autre homme. À moins qu'il ne regarde au trou de 
la serrure, nul ne surprendra ton véritable visage, ton 
véritable geste, ta véritable individualité d'homme libre. 
Mais qu'es-tu dans cette liberté solitaire autre chose 
qu'un terme sans rapport, un moi sans identité, un su- 
jet sans objet? Par ce fait seul que deux hommes sont 
en présence, la liberté cesse et laisse place à la lutte ou 
au contrat , ce qui revient au même, puisque la lutte 
n'est en réalité que l'acheminement vers le pacte élé- 
mentaire du vainqueur et du vaincu. Que sera-ce 
donc lorsque des millions d'hommes s'amasseront sur 
un étroit espace et qu'il faudra, non plus partager les 
chasses et la cueillette par la limite d'un fleuve ou d'une 
forêt, mais agrandir la lutte contre la nature propor- 
tionnellement à la quantité des besoins, multiplier les 
clauses du contrat en raison du nombre des associés ? 
Que restera-t-il de cette liberté du sauvage qui s'en 
allait, le carquois au dos, à travers les grands bois ? Le 
droit d'aller et de venir sur la voie publique et de chas- 
ser quelque misérable oiseau dans les lieux non réservés 
avec un port d'armes de vingt-cinq francs. 

De tout ce qui précède il résulte que la liberté est 
Tantagonisme du principe social. Elle représente une 
sorte de force centrifuge qui a son utilité dans Tévolu- 



4 4 ifitftoMCffOff. 

tioD des sociétés humaines, mais elle reste un élé- 
ment de désagrégation. 

Dans Yhomme elle constitue F élément individuel, 
sauvage, antisocial. 

Le développement de la liberté individuelle est en 
raison inverse de la liberté collective. 

Qui dit liberté dit absence de règles et de lois, de 
restrictions morales on affectives, de lutte, de devoirs, 
de sacrifices. 

Qui dît société exprime l'idée de contrat, d'engage- 
ment, de principes généraux, de règlements, d*arti- 
clcs, de clauses et en général de tous les liens qui en- 
chaînent la volonté individuelle à un intérêt commun* 

Au point de vue social, la liberté représente l'ange 
de la révolte, Tesprit satanique. Au point de vue indi- 
viduel, la société représente le despotisme, l'empire du 
nombre ou de la force, la fatalité, Dieu, la Providence. 
Ces deux termes obéissent à une loi contraire. 

Il est à remarquer, nonobstant, que ce qu'on nomme 
le despotisme et que nous appelons Loi sociale se trans- 
forme sans cesse, progresse pour ainsi dire et permet 
à l'homme de se développer à l'infini sous son empire. 
Le seul tableau de nos transformations politiques en offre 
l'exemple. La féodalité n'est que l'asservissement élé- 
mentaire des masses par quelques-uns. Aussi la royauté, 
par (fela seul qu'elle garantissait certaines immunités 
publiques contre l'entreprise des seigneurs, devint-elle 
pour ainsi dire la représentation des tyrannies collecti- 
ves, ce qui explique son existence et sa raison d'être, 
La République, en s' affermissant et en passant dans les 
mœurs, n'eût été un progrès politique que parce qu'elle 



nmoooGTion. 4 5 

offrait la réalisitlon de la tyrannie collective, directe, 
effective, sous forme anonyme, avec un système de gé- 
rances multiples, responsables et révocables k merci. 

Qui force ainsi Tesclavage à changer de forme, à 
passer delà tête d'un seul à celle de plusieurs, de 
celle de plusieurs à celle de tous ? C'est Tange de la 
révolte, c'est la liberté. La loi du mouvement politique 
dans les sociétés réside dans la lutte de la liberté in- 
dividuelle et de la liberté collective , ou bien encore 
dans la tyrannie de un, de quelques-uns, et la tyran- 
nie de tous. Chaque homme aspire à sa légitime part 
d'autorité. Mais il ne peut se soustraire à coite évidence 
que le principe de toute société git dans la nécessité de 
subir la tyrannie de tous ou de ce qui est censé la re- 
présenter. 

La société la plus parfaite serait celle où la tyrannie 
deviendrait le fait de la collectivité complète. Ce qui 
prouve en somme que la société la plus parfaite serait 
celle où il y aurait le moins de liberté dans le sens sa- 
tanique attaché à ce mot. 

En effet, Thomme n'étant positivement libre qnVn 
raison de la part de tyrannie qu'il exerce, qu'est-ce que 
cette part de tyrannie individuelle exercée sur la col- 
lectivité à c6té de la masse des tyrannies égales ou de 
la tyrannie collective exercée sur l'individu? 

M. Rittingbauser a dit on non-sens le jour où il a 
exprimé celte opinion qu'en supprimant les délégations 
il élargissait le cercle de la liberté et débarrassait le 
commettant du despotisme du mandataire. Il élargissait 
au contraire le cercle de la tyrannie. Au lieu de la ty- 
ramiîe d'une Chambre, il nous offrait celle de la nation 



4 6 INTBODCCTIOII . 

tout entière et il était en somme dans le principe 
social; mais si les amis de la liberté, les démocrates 
inconséquents se figurent que ce joug soit moins pesant 
que les autres, ils se trompent. De tous les despotismes, 
le plus exact, le plus rigoureux est celui de tous; aussi 
nous parait-il le meilleur, le plus politique, le plus 
conforme à la loi de Fagrégation sociale. 

La vérité est que ce qu'on nomme les libertés pu- 
bliques sont un beau nom pour décorer la légitime 
tyrannie du nombre. Les libertés publiques ne sont au- 
tre chose qu'une collection de libertés individuelles 
offertes en holocauste au dieu despotique des sociétés 
humaines, à la raison sociale, au contrat. 

Il ne reste donc à savoir, pour légitimer la tyrannie 
ou Pautorité^ que si Thomme est, oui ou non, un ani- 
mal sociable, c'est-à-dire prédestiné à vivre en société. 
Nul ne Ta mis en doute. 

Cette courte exposition démontre surabondamment 
un fait éclatant auquel on veut nous soustraire depuis 
la naissance du libéralisme, c'est que le progrès s'ac- 
complit sous Tempire et dans les transformations du 
principe de l'autorité. Les tendances libertines, sata-^ 
niques et individuelles du siècle auront pour résultat 
la formation d'un pacte plus énergique, d'une exten- 
sion de l'autorité. Les révolutions faites au nom de la 
liberté tourneront au profit des libertés publiques, 
c'est-à-dire du despotisme social. 

Non, ce n'est pas pour un fantôme que tant d'hommes 
ont succombé. Celui qui vit dans la commune ne rêve 
pas à la liberté pour tous, il rêve à la liberté pour lui, 
c'est-à-dire au pouvoir sous toutes ses formes. Chacun 



INTRODUCTION. 1*7 

s'est battu pour sa proie. La société tout entière , au 
tocsin de 1 789, s'est ruée au dépècement des privilèges, 
et quand chacun eut pris sa part, tout le monde étant 
privilégié, il ne resta plus de privilèges. C'est ainsi que 
les naufragés de la Méduse sont tous des rois, sauf la 
victime expiatoire offerte à la nécessité sociale, à la 
faim, à la fatalité, ce qui les place tous sous le coup 
d'une loi commune, le sort. 

Envisagée de cette sorte, l'histoire des soixante der- 
nières années de guerres civiles gui viennent de s'é- 
couler en France, nous apparaît sous un aspect réel qui 
blesse un moment les regards accoutumés aux feux de 
Bengale du libéralisme ; mais à mesure que les yeux 
s'habitueront à une lumière plus normale, les événe- 
ments et les caractères se dépouilleront de cet empi- 
risme qui fausse leur physionomie. 

Nous distinguerons désormais deux sortes de révo- 
lutionnaires : ceux qui ont remué le monde au nom du 
désordre, de l'anarchie, de la liberté, du principe anti- 
social, et ceux qui, conservant la tradition de l'autorité 
voulurent en étendre les attributions ou en élargir les 
bases, c'est-à-dire revêtir d'un nouveau sceau Tantique 
pacte social. 

Il nous sera permis ainsi de séparer les bons d'avec 
les mauvais. Remontant d'un rapide coup d'œil la suite 
des anciens jours, nous suivrons à travers les révolu- 
tions une ligne inflexible, qui ne permet pas au juge- 
ment de s'égarer. Nous serons guidés par le principe 
même de l'éternel contrat des sociétés humaines , la 
tradition se transformant et progressant. 

Il nous sera possible ensuite de pénétrer d'un regard 

T. I. 2 



48 nVTRODUGTlON. 

plus intelligent dans les mystères et la confusion de 
cette grosse affaire de 4848. 



II 



Il existait avant 1 789 des hommes libres et des es** 
claves. Il n'y a plus aujourd'hui ni véritables esclaves» 
ni hommes véritablement libres. Nous sommes tous 
sous le joug salutaire des libertés publiques. La tyran- 
nie anonyme qui a fait ses grandes conquêtes à la fin 
du dernier siècle a marqué de son empreinte la plu«- 
part de nos institutions. Le progrès de Tautorité est 
réel, incontestable. 

On conçoit que cette révolution formidable ait pu 
s'accomplir, au nom de la liberté quoique la liberté ne 
soit qu'une équivoque, un but fictif. Mais au fond des 
esprits régnait une pensée plus positive et des passions 
qui savaient fort bien ce qu'elles voulaient. Un peuple qui 
avaitlu Voltaire, Rousseau, Diderot, d'Âlembert, d'Hol- 
bach, Condillac, Helvétius, ne pouvait plus se contenter 
de rester spectateur des actes de son gouvernement. Le 
nombre avait enfin conscience de lui-même. L'individu 
portait dans son cœur l'orgueil de la puissance collec- 
tive. Le citoyen se sentait peuple. Ces grands tableaux 
de l'homme et de la nature qu'affectionnait la philoso- 
phie du xviii« siècle, ont pour résultat d'exalter la per- 



INTRODUCTION. "19 

Bonnalité au point que l'homme peut admettre des 
égaux, mais qu'il ne souffre plus de supérieurs. Sa pre- 
mière pensée, dès qu'il se sentira l'égal de tous et de 
chacun sera donc de détruh*e les privilèges, c'est-àrdire 
de considérer la nation comme une compagnie de co-^is^ 
sociés et de réclamer, ne fût-ce que par voie de déléga* 
tion, sa part dans l'administration de la chose publique. 

La religion ne pouvait plus être un appui au vieux 
système gouvernemental. Le peuple ne voyait plus dans 
le clergé qu'une espèce de détenteurs de privilèges, 
d'un parasitisme plus révoltant que celui de Taristo* 
cralie* La philosophie avait isolé Dieu dans le ciel, 
comme la politique isolait le roi à la cour. La nation 
glissait rapidement sur la pente du déisme et de la mo« 
narchie constitutionnelle : la religion et le gouvernement 
de Voltaire. Grâce aux économistes, aux libéraux, aux 
philosophes bourgeois, aux imitateurs, la France catho- 
lique et absolutiste, qui eût pu fonder une démocratie 
radicale, allait passer par les désastreuses épreuves 
d'une forme gouvernementale faite par et pour un 
peuple protestant et rationaliste. Elle allait subir l'ex^ 
périence de ce parlementarisme qui tous les dix ans 
met en question la vie du pays. En France, où un beau 
discours se traduit à coups de fusil, nous allions pas- 
ser sous le régime des beaux diseurs. Le règne des 
avocats approchait. 

Dans le partage qui allait se faire de la proie nationale, 
tout présageait que ta classe moyenne jouerait le rôle 
du lion. Elle avait tout ce qui fallait pour s'imposer à la 
nation. Elle avait appris à lire, à écrire, à bien dire. 
L'aptitude, condition première, lui appartenait. Elle 



20 INTRODUCTION. 

était la moins pauvre des deux dernières classes et par 
conséquent la plus proche de celle qu^elle aspirait à 
remplacer. Tandis que Tenthousiasme échauffait les 
âmes , le tiers état obéissait à deux passions d'un 
ordre infiniment moins élevé , mais beaucoup plus 
tenaces : l'orgueil et la cupidité, c'est-à-dire la dou- 
ble soif du pouvoir sous forme d'autorité et de pro- 
priété. L'individu qui, dans la débâcle ou dans l'incen- 
die, ne songe qu'à faire son butin court moins de risques 
que celui qui travaille à la cause commune et a plus de 
chances d'arriver à son but. 

Louis XV avait dit sa fameuse et cynique parole : 
«Après moi le déluge!» Le déluge était venu. Les flots 
montaient sans cesse et battaient déjà les marches du 
trône. Les idées de liberté et d'insurrection ne ger- 
maient pas seulement dans le peuple et dans la bour- 
geoisie ; elles régnaient parmi ceux qui avaient le 
inoins d'intérêt à les accueillir, parmi la noblesse. Il 
était de bon goût à la cour de défendre la cause de ces 
insurgents que nous nommons aujourd'hui insurgés et 
qui ont perdu la faveur des hautes classes. A la vérité 
les insurgents étaient en Amérique, et les sympathies 
républicaines delà jeune noblesse ne s'adressaient qu'à 
la république du nouveau monde. L'inconséquence fut 
d'applaudir chez les autres ce qu'on eût trouvé fort 
mauvais chez soi. 

L'inconséquence était dans la nation entière. Vol- 
taire lui-même, dont l'idée allait triompher, dont on 
allait promener le buste en carton doré dans les mas- 
carades révolutionnaires. Voltaire n'avait-il pas articulé 
sur la tête du fils de Franklin cette inconciliable for- 



INTRODUCTION. 2< 

mule : Dieu et la liberté. Le roi, en prenant un ministre 
comme Turgot, le désorganisateur le plus actif, le plus 
logique et le plus convaincu, en lui donnant pour suc- 
cesseur le protestant Necker, en abandonnant ses pri- 
vilèges personnels de main-morte, n'était-il pas incon- 
séquent avecle principe politique, religieux et individuel 
en vertu duquel il régnait ? Passer à Necker pour tom- 
ber ensuite en Galonné, alterner ces situations dange- 
reuses avec une infatigable versatilité , n'était-ce pas 
donner l'exemple de l'anarchie dans le pouvoir lui- 
même? 

Les états généraux s'ouvrirent au milieu de ce grand 
trouble des intelligences. Une confusion non moins 
profonde régnait dans l'économie générale du pays. 
Le discrédit des Parlements atteignait Tadministration 
de la justice. Le déficit de cinquante-six millions, dé- 
claré par Necker, jetait l'inquiétude dans les esprits. 
Les dispositions hostiles contre l'Angleterre réveil- 
laient les instincts belliqueux des masses. La convoca- 
tion des états avait remué les passions politiques 
d'un bout à l'autre du pays. Le besoin de nouvelles 
qui circulait dans l'air laissait assez pressentir l'appro- 
che des événements. Et comme pour mettre le comble 
à toutes ces causes d'agitation, la famine et les clubs 
soufflaient au peuple leurs funestes inspirations. 

Dans ce désordre général s'avançait un corps com- 
pact qui poussait sans relâche son cri de ralliement : 
« Vive la liberté ! » mot d'ordre élastique, sonore, et 
le moins compromettant dont puisse faire choix une 
conscience qui a besoin d'air. Sans doute les cris à la 
lanterne! les hurlements à bas les aristocrates! avaient re- 



22 INTRODUCTION. 

tenti à Tangle des carrefours. Sans doute le mot d'éga-* 
]ité avait circulé dans les rangs du peuple, mais quand 
cette compagnie de robins, vêtus de ce frac noir dont 
nous portons encore la triste livrée, traversait les places 
publiques pour se rendre au lieu de ses délibérations, 
un seul cri couvrait les autres : « Vive la liberté ! » une 
seule acclamation dominait le tumulte : « Vive le tiers 
état 1 • 

La brochure de l'abbé Sieyès prenait force de pro^ 
phétie. 

A dater du serment du Jeu de Paume, c'en est fait 
de la vieille monarchie française, c'en est fait de l'a- 
ristocratie, de la hiérarchie des trois ordres. Une classe 
va dominer toutes les autres : le tiers état. A l'instar 
des rois, il s'est déclaré inviolable dans la personne 
de ses représentants. Tout ce qui se passera dans les 
soixante années qui vont suivre ne sera que la consé* 
cration de cet avènement. Comme Warwick, la classe 
moyenne fera et défera les rois. Elle ira plus loin : elle 
fera et défera les républiques. Enrichie des dépouilles 
des vaincus, elle absorbera le sol, les capitaux, Tindus- 
trie ; elle monopolisera pour ainsi dire toutes les forces 
vitales de la France y compris la science et le talent. 
Aussi lui suffira-t-il de la seule force d'inertie pour 
tuer ses adversaires quand le courage lui manquera 
pour les combattre autrement. C'est ainsi que succom- 
beront devant cette passive résistance la première Ré- 
publique française et l'Empire. A l'aide de trois machi- 
nes politiques, sorties des flancs de la révolution : le 
Corps électoral, la presse et cette garde nationale née 
le 11 juillet 1789 d'un jour de défiance, elle brisera le 



INTRODUCTION. 23 

gouvernement de la Restauration , elle acclamera un 
chef de son choix comme eut fait une horde de Gaulois 
ou de Francs. Et c^est toujours au cri des Constituants 
de 1 789 : «Vive la liberté! » qu'elle accomplira ces actes 
subversifs de tout principe, de toute religion politique , 
mais rattachés les uns aux autres par l'implacable logi- 
que des intérêts. 

L'aristocratie prouva d'ailleurs par sa désunion et 
par l'incohérence de ses actes qu'elle n'était plus de 
force à soutenir le choc des idées nouvelles. L'anarchie, 
comme un irrésistible ouragan t balayait tout devant 
elle. Les princes du sang, suivis d'une grande partie de 
la noblesse, fuyaient de terreur devant ces bourgeois, 
qui chantaient sous la Fronde et à qui l'on faisait alors 
payer les lanternes cassées. Ceux d'entre les nobles 
qui restaient, des Montmorency, des Noailles, des 
Grammont, des d'Aiguillon, des Mortemart, venaient 
déposer à la tribune ces privilèges dont la puissance 
allait échoir sous forme indirecte au capital et à la pro- 
priété. C'était une abdication véritable qui devait pré- 
céder de peu celle du roi lui-même, affublé du titre 
étonnant de restaurateur de la liberté. Ces gentilshom-» 
mes élevés à l'école de la philosophie et du libertinage, 
nourris de la lecture du sofa et du Système de la natun 
traduisaient dans leur conduite l'inconséquence de leur 
éducation. Avant de passer dans le peuple les théories 
des droits de l'homme, de l'égalité, du déisme avaient 
défrayé les conversations du boudoir. Le Contrat social 
traînait sur la toilette des marquises. Il était de bon air 
sous Louis XVI de faire le Romain à la cour. 

Ce qui pour le plus grand nombre n'était qu'un ca» 



24 INTRODUCTION. 

price d'imagination, une mode de l'esprit, devint pour 
d'autres une affaire sérieuse. Les idées révolutionnai- 
res enveloppent infailliblement quelques âmes de bonne 
foi, et un grand nombre d'intrigants. Derrière l'ori- 
flamme de la révolte se presseront toujours les pâles 
cohortes de l'ambition , du désespoir, de la misère. 
Pour les uns c'est un rôle à jouer, pour d'autres une 
vengeance à assouvir. La mélancolie se plait au spec- 
tacle de ces catastrophes. Les âmes troublées éprouvent 
une joie secrète à l'aspect de ce désordre. La multitude 
des pauvres et des obscurs ne peut se défendre d'un 
méchant plaisir en voyant s'écrouler ces fortunes, ces 
grandeurs, qui, la veille, l'écrasaient deleur importance. 
Pour une certaine bande d'alSamés qui errent comme des 
chiens dans ce beau Paris plein de fêtes galantes, c'est 
une occasion de trouver gratis du pain, du vin et quel- 
que charcuterie. La moitié de la cité trouve son 
compte, bon ou mauvais, dans ce qui fait la consterna- 
tion de l'autre moitié. 

Il est rare d'ailleurs que toutes les séditions ne ren- 
contrent pas quelque grande intrigue dont elles favo- 
risent la perpétration. De telle sorte que le trouble delà 
rue reçoit du palais voisin de secrets encouragements. 
Philippe d'Orléans, avant de prendre le nom d'Égahté, 
avait soldé plus d'une fois l'émeute. Et s'il ne récolta 
pas les bénéfices de la révolution de 4789, Louis-Phi- 
lippe, grâce aux antécédents de son père et eu conti- 
nuant la tradition , put mettre à profit l'insurrection 
de 1830. La destinée des insurgents est de se battre 
le plus souvent pour quelque grand seigneur dont ils 
ignorent les projets. 



INTRODUCTION. 25 

Parmi les gentilshommes qui jouèrent à Versailles 
le rôle de républicains et qui le soutinrent avec bonne 
foi sous la Constituante, il faut placer au premier rang 
M. de Lafayettc. L'ambition de ce bon marquis, durant 
sa longue carrière, fut d'être le premier républicain de 
France. II exerça jusqu'à la fin de sa vie cette royauté 
interlope et sinécuraire avec une grâce et une bonho- 
mie charmantes. Possédant juste Tesprit de son rôle, 
il n'eut jamais la tentation d'en jouer un plus puissant. 
On affecta néanmoins, jusque dans ses portraits, de 
lui attribuer une intelligence supérieure à celle dont il 
jouissait. Le sculpteur David, ayant à faire son buste, 
êoutenatl]etvonU comme les historiens et les journalistes 
soutenaient le caractère. Il fut entre les mains des li- 
béraux et des républicains un instrument de sentimen- 
talité, ce qui vaut mieux en France qu'un instrument 
de dialectique. Jamais la nature ne forma d'une main 
plus délicate un personnage de comédie réunissant au 
même degré la dose d'esprit, de sympathie nuancée de 
fin ridicule qui font de M. de Lafayette le type le plus 
aimable qu'un spectateur sceptique ou indifférent puisse 
rencontrer dans l'histoire de ces soixante dernières 
années. 

Cet excellent homme avait rapporté la liberté d'Amé- 
rique, tout imprégnée de ce parfum exotique qui 
double ici le prix des choses. Le libéralisme convenait 
à son cœur sensible et au trouble de ses idées. Satis- 
fait d'un rôle honoraire, se bornant aux exquises satis- 
factions de la vanité, il fut un des chefs les plus désin- 
téressés de ce parti qui visait aux écus, à la propriété 
et au pouvoir. Mais l'on n'en doit pas moins constater 



2G INTRODUCTION. 

qu'il exerça une déplorable influence sur l'esprit ré- 
volutionnaire en France. Il fut un des plus désastreux 
anarchistes qui favorisèrent le développement du par- 
lementarisme et par suite le règne des bourgeois et 
des avocats. Jamais la démocratie n'encensa de plus 
dangereuse idole. Elle abusa d'ailleurs du dieu avec 
une impudeur sans égale. Elle traîna les roues de son 
carrosse, l'assermenta à la Gharbonnerie , le fourra, à 
quatre-vingts ans, dans une conspiration ratée et mit 
ses cheveux blancs en chanson patriotique. Il faudrait 
avoir l'âme fermée à toute sensibilité pour ne pas 
éprouver quelque mélancolie en contemplant la fin de 
la carrière de ce bon marquis républicain de la cour 
de Louis XYI, exploité jusqu'après sa mort par les 
bousingots du règne de Louis-Philippe. On pardonne- 
rait à sa mémoire, s'il était permis à la politique de par- 
donner quelque chose. 

Mais au plus haut rang de ces nobles anarchistes qui 
illustrèrent la Constituante, et qui contribuèrent à tra- 
cer le chemin dans l'avenir à la détestable faction gi* 
rondine , il faut mettre Mirabeau. Cet impur génie dut 
s'emparer avec délices de Tidée de liberté, lui qui osa 
toutes les licences. Il était de ces âmes troublées 
par mille passions orageuses dont nous parlions plus 
haut, et que Satan vient tenter en leur ofi'rant le spec- 
tacle de l'anarchie. La révolution, c'est le tour des ca- 
dets, des opprimés, des orgueilleux, des ambitieux, 
de toute la canaille qui suit la robe de Jésus, des apô- 
tres qui prêchent en son nom, des prophètes, des 
exaltés. C'est aussi l'heure des grandes débauches physi- 
ques et morales, des élévations soudaines, des catas«» 



INTRODUCTION. 27 

trophes imprévues, des fortunes escamotées, des 
stupeurs, des rires immenses, des larmes plus amères 
que la mort, du sang sur les places publiques, de la 
famine, des vociférations, de Théroïsme, de Tenthou- 
siasme, des éblouissements de toute sorte. C'est en- 
core l'heure secrète et chère des vengeances, l'heure 
où le prisonnier de la veille met enfin le feu à la Bas-* 
tille. C'est le moment pour le platonicien de se venger 
du péripatéticien, pour le catholique de se venger du 
huguenot, pour le petit de se venger du grand, pour le 
pauvre de se venger du riche. C'est Tinstant pour le 
cadet de faire voter l'abolition du droit d' aînesse, pour 
le fils opprimé par son père de fixer à vingt et un ans 
la majorilé, pour la femme galante de pousser au divorce; 
autant de lois, autant de satisfactions à des miUiers de 
haines justes ou injustes, selon ce que vaut la loi. 

De combien de choses Mirabeau n'avait*il pas à se. 
venger, lui que son père inflexible retint si longtemps 
enfermé dans une étroite chambre du donjon de Vin<- 
cennes avec la meute affamée de ses passions? Il avait 
à se venger des mépris de la noblesse, de l'oppression 
paternelle, de sa pauvreté, de sa soif inassouvie des 
jouissances sensuelles, de son injuste obscurité, d'une 
jeunesse, d'une force, d'un génie débordants et qui, 
privés du sens moral, ne connaissaient aucun frein. La 
révolution offrait à cet homme, à ce noble ruiné, dé- 
daigné, traînant dans des habits luxueux et de mauvais 
goût une personnalité compromise et compromettante, 
l'occasion Ae se faire de la considération dans un monde 
bouleversé de fond en comble; d'acquérir du pouvoir, 
de la popularité, de l'éclat, de l'argent, des femmes, 



28 INTRODUCTION. 

d'apaiser à la fois tous ses vices, de satisfaire à tous 
ses grands instincts, d'écraser tous ses ennemis sous le 
poids de sa gloire. Elle offrait en outre au monstre le 
moyen de se venger de sa laideur par les splendeurs 
de son éloquence. 

Mirabeau trouva les événements à F unisson des tem- 
pêtes de son âme. Il s'y jeta avec cette impétuosité qui 
caractérise ses moindres actes. Mais il est daifs la 
nature des hommes de s'arrêter dès que le but indivi- 
duel est atteint. Il oublia la liberté comme il avait 
oublié Sophie. Moyennant six cent mille francs par an, 
Mirabeau devint réactionnaire et conservateur. Cela 
prouve que les consciences étaient chères alors. Chez 
cet homme, outre la conscience, on payait le talent et 
le talent valait beaucoup. Il succomba dans le plein de 
sa gloire et de son avilissement. On peut le considé- 
jrer, avec Mounier et Lally-Tollendal, comme l'un des 
fondateurs de cette monarchie représentative dont le 
malheureux essai eut lieu de 1830 à 1848; système 
gouvernemental très-compatible avec le génie anglais 
et protestant, mais contre lequel luttent en France dix- 
huit siècles de catholicisme et de pouvoir absolu. 

En mourant, Mirabeau avait frayé la route à la fac- 
tion libérale qui , passant par les Barnave , les La- 
meth, Duport et le reste des trente voix, ne devait finir 
qu'à Camille Desmoulins et a Danton, les derniers hbé- 
raux de la période ascendante de la révolution. 

La cour crut perdre son sauveur en perdant Mira- 
beau. Elle ne perdait rien qu'un orateur stipendié, tout 
au plus propre à panser les blessures de l'orgueil of- 
fensé et qu'un discrédit profond, suivi de l'échafaud, 



INTRODUCTION. 20 

attendait quelques mois plus tard. Sur la pente où le 
gouvernement était placé il fallait qu'il roulât jusqu'au 
fond de l'abîme. La Liberté faisait son office debalayeuse, 
ayant pour compagne la Mort en suaire rouge et le cou* 
peret à la main. C'est une nécessité des révolutions 
qu'elles préludent ainsi à toute reconstitution sociale. 
Mais entre le rôle de celui qui détruit et le rôle de celui 
qui constitue il y a une immensité. Les destructeurs sont 
utiles comme l'orage qui purifie le temps, comme le 
feu qui dévore ou la peste qui décime. Mais il ne faut 
pas oublier que le principe même de leur nature est 
subversif de toute organisation sociale. 

Ce n'est qu'au bout d'un certain temps qu'on voit 
reparaître le principe de vie au sein même de ces élé- 
ments de dissolution. La société comme la nature re** 
naît d'elle-même. Le principe de T autorité point sous 
le détritus des institutions renversées. Ce germe éter- 
nel surgit revêtu d'une forme nouvelle et recouvre 
bientôt de sa puissante végétation les ruines du milieu 
desquelles elle est sortie. 

Nous ne pensons pas cependant que s'il fallait assi- 
gner une date à la renaissance du principe de l'autorité, 
il fût possible de la fixer au 22 septembre 4792. Cette 
date officielle de la proclamation de la république en 
France indique tout au plus la forme de l'autorité col- 
lective. Encore le mot de république comporte-t-il 
autant de nuances que celui de monarchie. Il s'agit 
de fonder l'établissement du pouvoir anonyme, mais de 
quel côté se fait-il sentir? A quel groupe, à quel homme 
appartient la gérance? Est-ce à la Convention? Une 
Chambre ne saurait constituer un gouvernement. Est- 



,1 



30 INTRODUCTION. 

ce à la commune? une commune ne peut s'étendre au 
delà de Tadministration d'une ville. L'enfance de la 
République n'oflre donc que le hideux tableau d'un 
parlementarisme oppresseur ou opprimé, sans direction 
supérieure, tantôt dominé par la commune» tantôt par 
les jacobins. Non-seulement l'organisation du nouveau 
principe reste dans les limbes, mais encore est-il im* 
possible de savoir q\xh\ sera l'instrument de ce grand 
travail. 

Billaud-Varennes propose et obtient vainement qu'on 
date désormais de Tan i de la République et non plus de 
l'an IV de la Liberté (1). La France n'en reste pas moins 
sous l'empire de cette déesse au bonnet rouge. La 
guerre gronde aux frontières; à Tintérieur, les clubs 
hurlent, le sang des septembrisadesfume encore, la Con- 
vention s'apprête à se dévorer elle-même, la presse 
calomnie, les placards incendient les murailles» la com- 
mune, seule ombre du pouvoir, s'efforce en vain de 
dominer l'anarchie, la France n'est plus qu'un peuple 
de convulsionnaires attaqués du delirium tremens. 

Tel est le spectacle que nous offre le règne de la 
liberté. 

(1) Séaiicc du 22 septembre. 



INTRODUCTION. 31 



m 



Enfin un homme, Robespierre, osa dire à ce peuple 
en démence cette parole véritablement politique ; 

< La liberté est ajournée jusqu'après la guerre. » 

Il avait contribué plus que tout autre au jugement 
et à la condamnation de Louis XVL Quelque répulsion 
que soulèvent de nos jours ces mesures suprêmes, quel- 
que pitié qu'ait inspiré le supplice d'un homme inof- 
fensif immolé sur la Méduse révolutionnaire aux né- 
cessités de rÉtat, on n'en doit pas moins considérer 
cette condamnation comme un acte imposant par son 
audace même. 

En réponse au manifeste de Brunswick, aux me- 
naces de r Angleterre, aux conspirations de l'intérieur, 
la révolution jetait la tête d'un roi. 

Ce parti désespéré allait tourner au profit de la Ré- 
publique. La mort du roi coupait le pont à la retraite : 
il fallait vaincre ou mourir. En tendant la situation, 
en la rendant impossible, le génie gouvernemental de 
Robespierre pressentait les mesures de salut public, 
c'est-à-dire la renaissance de Tautorité, le commence- 
ment de l'unité dans le pouvoir. 

Ses calculs ne furent point trompés. A la mort du 
roi, l'Angleterre répondit par le renvoi de M. de Chau- 



32 INTRODUCTION. 

velin. Le grand préparateur Pitt jugea le moment venu. 
La France ne fit pas longtemps attendre la réplique 
au cartel du renvoi de son ambassadeur; elle déclare la 
guerre à TAngleten^e et à la Hollande (1). L'Europe 
monarchique s'émeut. Quatorze armées se lèvent pour 
lui tenir tète. La Vendée s'insurge. Dumouriez trahit. 
Le midi de la France se révolte à l'appel des giron- 
dins proscrits et soupçonnés de complicité avec Du- 
mouriez. Les commissaires de la Convention leur 
laissent trois jours pour déposer les armes. D'autres 
ordonnent aux armées de vaincre et essuient comme 
Saint-Just le feu des champs de bataille. 

Sans doute la Constitution de 1 793 (%) donnait au 
gouvernement delà République une forme un peu moins 
vague qu'au 22 septembre. Mais elle ne pouvait, en 
laissant subsister la Convention, éviter le conflit qui ne 
manque jamais d'éclater en France entre le pouvoir 
exécutif et le pouvoir parlementaire, tant que l'un des 
deux n'a pas pris la haute main sur l'autre. Elle ne 
pouvait pas faire d'ailleurs que l'autorité résidât danâ 
tel pouvoir plutôt que dans tel autre, à une époque où 
les individuaUtés, Uvrées depuis quatre ans à elles- 
mêmes, s'étaient emparées de l'esprit du peuple. Selon 
les lois de la logique, l'autorité devait échoir au Con- 
seil exécutif, ce fut le Comité de salut public et la corn* 
mune qui l'absorbèrent. 

Pour sortir de cette inextricable situation, il fallait 
plus que des moyens légaux, il fallait quelque concep- 



(1) Décret du !«<• février, 

(2) Décrétée le 24 juin. 



INTRODUCTION. 33 

tion anormale, monstreuse faile, à la taille des événe- 
ments. Robespierre imagina la Terreur et l'organisa. 
Cette forme extrême et épouvantable du principe de Tau- 
torité sortit tout armée du cerveau de cet homme qu'on 
ne réhabilitera jamais, pas plus que Machiavel, parce 
que l'horreur de l'absolu est éternelle et aussi parce 
que la pitié humaine est incompatible avec la raison, 
avec la loi, avec la nécessité. 

Le régime de la Terreur s'ouvrit par la proscription 
du 31 mai et l'arrestation des vingt-deux représentants 
dont la commune, disposant de la force armée, put 
exiger la radiation. 

Le comité de salut public (1) et les tribunaux ré- 
volutionnaires devinrent, avec la commune, les puis- 
sants moyens à Taide desquels Robespierre put écraser 
le pouvoir parlementaire, bâillonner la presse et im- 
poser aux clubs hostiles. Le silence se fit alors. La li- 
berté vaincue cessa d'entraver la marche des affaires. 
L'autorité reprit de la force et de l'ensemble. 11 fut 
enfin permis à la France de tenir tète aux plus mons- 
treuses complications qui aient jamais simultanément 
accablé une nation. Nos armées se couvrirent de gloire 
et l'insurrection fut refoulée avec une énergie admi- 
rable. 

Le plus rapide coup d'œil jeté sur cet exposé laisse 
bien vite apercevoir le défaut d'une telle situation. Le 
pouvoir manque d'unité. Sans doute le tribunal extraor- 
dinaire n'est qu'un instrument, mais entre le comité de 
salut public et la commune peuvent éclater les mêmes 



(1) Décrété le 11 mars. 
T. I. 



ï4 INTRODUCTION. 

conflits qu'entre la commune et la Convention. Une 
simplification nouvelle est indispensable. 

Le jeune Saint-Just trouva une formule qui expri* 
mait parfaitement la pensée ou plutôt la nécessité du 
moment. Il fit décréter le gouvernement révolutionnairâ 
jusqu'à la paix(1). Tout prit désormais ce nom qui ne 
vaudrait plus rien aujourd'hui, mais qui alors était ac- 
crédité. L'unité dans la pensée se formait avant de pas- 
ser dans les faits. Cela équivalait à une sorte d'état de 
siège. La constitution étant suspendue, le conseil exé- 
cutif est réduit à l'obéissance, la commune est domptée, 
tous les comités sont soumis à Tunique direction du 
comité de salut public. 

Mais un pareil résultat ne fut pas réalisé en un jour, 
ni d'un seul effort. L'unité, dans le pouvoir, ne s'obtient 
que par le libre exercice de l'autorité. Robespierre 
était condamné à l'emploi des moyens extrêmes. Il 
brisa les factions les unes par les autres, se contentant 
pour ainsi dire de les juger et de leur donner tour de 
rang vers la tombe. Les Girondins furent exécutés le 
34 octobre 1793; les Hébertistes périrent le 24 mars 
1794, et le 5 avril suivant, les Dantonistes succom- 
baient. 

De cette époque date réellement la renaissance du 
principe de l'autorité, sauvegarde éternelle des socié- 
tés humaines. Délivré des modérés et des ultra, à l'abri 
de tout conflit de pouvoir, le comité de salut public, 
forme circonstancielle du gouvernement, acquit la force 
et Tunité nécessaires pour soutenir la situation et pour 

(1) 10 octobre 1793. 



INTRODCCTIOIf. 35 

sauver la France des périls d'une anarchie envahissante. 
C'en était fait du paya sans la froide et inébranlable 
volonté de Thomme qui eut le courage d'abdiquer toute 
sensibilité de vertu relative pour s'élever jusqu'à la 
vertu politique ou vertu absolue* L^s insensés, les uto- 
pistes, les conspirateurs, etriinmense quantité des boah 
mes vendus qui se partageaient les faveurs de la popu*^ 
larité eussent bien vite livré la France à la fureur d'une 
coalition à qui Napoléon donna plus tard, en continuant 
les victoires de la République, le temps de se calmer. 

Sans doute il serait absurde de considérer le comité 
de saiut public et les simples instruments de son ad* 
ministration draconienne comme la forme définitive 
d'une démocratie, mais il nous sert du moins à consta*- 
ter ce principe, que la démocratie, comme tout autre 
système, ne saurait trouver sa voie que par l'autorité 
et non point au moyen de la liberté. L'histoire de la 
première République prouve une fois de plus que l'au- 
torité n'est autre chose que l'élément social lui-même, 
et qu'on se voit toujours obligé d'y revenir, lorsqu'après 
le renversement des vieilles institutions, il s'agit de 
réorganiser la société sur de nouvelles bases. 

C'est pourquoi Thermidor restera, non*seulement 
un crime politique, pour avoir brisé le seul pouvoir qui 
fonctionnât régulièrement dans cette grande tempête, 
mais encore un crime social, pour avoir attenté au prin- 
cipe même de l'autorité. Le parlementarisme, en 
France, est jugé par ce seul fait. Il sera toujours ici un 
foyer d^intrigues et de conspirations. Les esprits sé«- 
rieux et pratiques ont pu voir, par soixante ans de ré- 
volutions, à quel point ce pays passionné a besoin de 



36 INTRODUCTION. 

silence. Gène sera pas la dernière fois d'ailleurs que, 
dans cet aperçu, nous surprendrons le pouvoir parle- 
mentaire en flagrant délit de trahison et de conspira- 
tion. 

Il est à remarquer que l'épuration des mœurs suivit 
aussitôt la renaissance du principe de l'autorité. Ce 
fait prouvait que le régime de la Terreur lui-même va- 
lait mieux que celui d'une anarchique liberté. 

L'homme qui avait si bien indiqué le mal et cherché 
le remède de la politique du temps était un petit bour- 
geois de province, simple commis voyageur de la dé- 
mocratie, comme les autres représentants du peuple. 
Il avait obtenu des succès de barreau dans la paisible 
ville d'Arras, en prononçant quelques discours du 
genre de ceux des élèves de rhétorique et des acadé- 
miciens de déparlement. Il était propre, dogmatique, 
plein de respect pour lui-même. Sa personne fit si peu 
de sensation d'abord qu'on ne le connaissait pas même 
de nom. On sait que, lors de ses premières motions, 
les mieux informés de l'Assemblée nationale dirent : 
« C'est M. Robert Pierre. » Et d'autres ajoutaient ; — 
« Qu'est-ce que cela, Robert Pierre? » 

Ils en ont su depuis quelque chose. 

Tout le monde a vu le portrait de Robespierre. La 
figure est presque gentille, mais très-sérieuse et très- 
arrêtée. Il y a beaucoup d'inflexibilité dans la ligne 
du front, dans le regard, dans le dessin des lèvres. 
L'énergie intérieure de cette âme tendue se reflète dans 
le gonflement des narines. L'homme de la Terreur a 
écrit, pour une dame de sa province natale, des vers 
froids et galants. Ceux de Saint-Just, à dix-huit ans, 



INTRODUCTION. 37 

étaient railleurs et erotiques. Le mâle est plus accentué 
dans Saint-Just. 

Le rêve de Robespierre, comme celui de tous les 
véritables et supérieurs ambitieux, fut de finir ses jours 
dans une chaumière, — après avoir sauvé la patrie. 
Dans les plus formidables époques de cette révolution 
titanesque, il mêlait à ses discours une sentimentalité 
qui ne se démentit jamais. Les mots de belles âmes, de 
cœurs sensibles et de vertu, revenaient fréquemment 
dans les plis de ses phrases ampoulées. 

Il fit même de la vertu ce que, soixante ans plus tard, 
on fit de Vordre (1), une sorte de mot de passe. 

Ce coloris idyllique l'enveloppe jusqu'à sa dernière 
heure : Robespierre est mort, comme Werther, en cu- 
lottes jaunes et en frac bleu. 

La haine que cet homme inspira toujours au vul- 
gaire s'est attachée à tous les hommes d'Etat qui ont 
eu à vaincre l'anarchie et à rassembler, au nom d'un 
gouvernement quel qu'il fût, les faisceaux dispersés de 
l'autorité. Il la partage avec Louis XI, avec Richelieu, 
avec Cromwel. Les intelligences vérilablement politiques 
s'arrêtent et méditent devant ces caractères chez qui 
le sentiment social, l'amour de l'humanité l'emportent 
sur la sensibilité domestique. 

Il eut encore cela de supérieur sur la plupart des 
hommes d'une époque mal guérie des mauvaises mœurs 
du xvni® siècle, qu'il sut imposer à sa vie privée les 
rigueurs de ses doctrines. Les calomniateurs ont pu 
taxer d'hypocrisie sa grande austérité, le fait reste 

(1) Après les journées de juin 1848. 



38 IlITlODOGTIOlf. 

inattaquable et dément cette interprétation purement 
arbitraire. 

On trouva dans la poche de l'homme qui gouvernait 
la France un écu de trois livres. 

Il avait eu l'adresse de se loger chez un menuisier ; 
««^ un trait de génie. Cela compensait le trop grand 
soin qu'il prenait de sa personne dans un temps où 
l'anarchie à la mode se traduisait jusque dans le dés- 
ordre de la toilette. Il n'eut au surplus que la propreté 
de la vertu. Jamais on n'eût surpris dans sa mise, pas 
plus que dans son air ou dans son geste, rien qui sentit 
le faste du gentilhomme. Il y a en lui de l'académicien 
et du procureur peut-être, rien de plus. Mi peuple, ni 
grand seigneuri Robespierre, comme Cromwel, offre la 
plus haute expression de la bourgeoisie de son pays, 
et s'en détache par sa supériorité même. 

On lui a beaucoup reproché son admiration pour sa 
personne. La malignité n'a pas manqué de rapporter 
qu'il ornait son cabinet de ses propres portraits. Ce 
qui n'est qu'un ridicule chez M. Guizot, le ministre des 
humiliations et de la paix à tout prix, ne me parait pas 
tel chez Robespierre. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un 
grand acteur aime à se contempler lui-même, ne fût- 
ce que pour savoir s'il a complètement atteint la phy- 
sionomie de son rôle 7 Ce bourgeois sentimental, qui, 
tous les jours, signe cinquante condamnations à mort, 
et porte la plus grande part du fardeau des affaires pu- 
bliques en ces temps de guerres et de révolutions, a 
dû quelquefois s'grrèter devant sa propre image, et 
considérer le monstre. 

D'autres l'ont fait passer pour un lâche, A l'instar 



INTRODUCTION. 39 

des procureurs de la seconde République française» qui 
reprochaient aux chefs de la démocratie de pousser le 
peuple aux barricades et de n'y point aller, certains 
historiens accusent Robespierre de pusillanimité, parce 
que, la yeilie de Thermidor, il aurait dit aux Jacobins : 
« Marchez, » et non pas c marchons. » Comme si la 
première condition^ dans les époques révolutionnaires, 
n'était pas de survivre à tout prix, et de risquer le 
moins, pour avoir le plus. L'homme qui s'expose n'a 
pas une foi absolue dans la nécessité de son avènement. 
Robespierre dit, le 8 octobre, aux Jacobins ; «Marchez! 
» si malgré tous nos efforts il faut succomber, eh bien! 
» mes amis, vous me verrez boire la ciguë avec calme. > 
Âvait-il un autre langage à tenir à des hommes comme 
Henriot, Dumas, Gofinhal, Payan, etc.? Devait-il s'ex- 
poser aux vulgaires périls du combat, lui, sur la tête 
duquel planaient à la fois tous les dangers ? CerteSi si 
par boire la cigué\ Robespierre, dans le langage méta- 
phorique du temps, entendait souffrir ta mort^ où trou* 
ver un sage qui l'ait supportée avec plus d'impassibilité ? 
Au surplus, un prince monte à cheval, un truand 
court aux pavés, mais que voulez-vous que fasse un 
avocat? Pourquoi lui demander des quaUtés belli- 
queuses qu'il ne saurait avoir? Ces détonations d'armes 
à feu, ce grand tumulte des batailles ne peuvent que 
troubler ses facultés et il ne se sent pas de courage pour 
un genre de lutte si peu en harmonie avec son tempé«* 
rament et ses habitudes. Mais, suivez cet homme à la 
tribune, au milieu de périls plus graves peut-être que 
ceux du hasard d'un combat; et vous le verrez àé^ 
ployer une audace, une tactique, un courage dont vous 



40 INTRODUCTION. 

serez émerveillé. Robespierre a eu son champ de ba- 
taille, le 9 thermidor, à la Convention, lorsqu'il s'é- 
criait d'une voix épuisée, mais terrible encore : « Pour 
» la dernière fois, président des assassins, je te demande 
» la parole ! » Il tomba, non sans quelque grandeur, ce 
nous semble, devant cette foule stupide de libéraux, 
de parlementaristes et de traîtres ameutés qui hur- 
laient : « A bas le tyran ! » 

Quant au courage physique, l'homme qui, la mâ- 
choire fracassée par un coup de pistolet, étendu sur 
une table comme un cadavre à Tamphithéâtre, en butte 
aux insultes et à la curiosité de ce public qui insulte 
toujours aux vaincus, essuyait son sang avec un mor- 
ceau de papier, sans pousser une plainte, de trois 
heures du matin à quatre heures du soir, c'est-à-dire 
pendant onze heures que dura ce supplice, celui-là, 
dis-je, n'a pas besoin du certificat de quelque blême 
plumitif. 

On peut pardonner aux Montagnards leurs imitations 
romaines. Eux seuls, dans cette révolution si féconde 
en morts à effet, moururent, non pas en gladiateurs, 
mais en Romains. Us marchèrent à Téchafaud dans un 
magnifique silence. La plèbe en liesse applaudit au 
supplice des seuls hommes qui eussent réellement fait 
quelque chose pour elle. 

Robespierre rencontra pour compagnon d'infortune 
et de grandeur, un ijeune homme beau comme Anti- 
nous, brave comme Achille. Dans l'âge des amours, le 
jeune Saint-Just eut pour passion le gouvernement 
des hommes. Ce bel enfant, plein d'orgueil, d'ambition 
et de foi, était doué au plus haut degré de l'implacabi- 



INTRODUCTION. 41 

lité politique. Il avait Tinstinct de rautorité. Aussi, 
dans ce grand débordement de mensonges révolution- 
naires qui arrivait au fond de sa province comme les 
flots d'un océan sorti de son Ut, dans cette cohue 
d'anarchistes, de libéraux, d'êtres cruels et insensés, 
chercha-t-il l'homme qui seul eut conservé le senti- 
ment de la nécessité gouvernementale. Il n'alla point 
au fantaisiste Desmoulins, au sensuel et mélodrama- 
tique Danton, à l'impossible Marat; il alla droit au seul 
homme d'Etat de la Terreur, Robespierre. 

Après les déclarations de Pilnitz, les proclamations 
de Coblentz, les bravades insolentes du duc de Bruns- 
wick, les instigations de Burke faisant appel aux plus 
mauvais sentiments , à la peur, à la cupidité, et son- 
nant le tocsin de la guerre aux idées, après les com- 
binaisons du grand Pitt et la coalition des hautes 
puissances européennes, il ne s'agissait plus de re- 
culer. 

Les Girondins, les Hébertistes et les Dantonistes, 
qu'on peut confondre sous la dénomination générale de 
libéraux, ne comprirent pas ce décret de la destinée. Ils 
ne jouèrent dans la révolution qu'un rôle d'aventures. 

On nommait jadis en Angleterre libertins les hommes 
inconsistants et versatiles qui profitaient des troubles 
politiques pour s'élever. Les Girondins, les Hébertistes 
et les Dantonistes furent les libertins de la première 
République française. 

La sensibilité les prit lorsqu'ils furent arrivés au 
pouvoir, à la célébrité, à la fortune. Quand ces gens 
crurent qu'ils avaient atteint l'apogée de leurs secon- 
daires ambitions, lorsqu'ils eurent épousé de jeunes 



42 INTAODUGTION. 

et jolies femmes (ô Danton ! ô Camille !) et engendré 
quelques enfants, des rêves mondains et champêtres 
traversèrent ces imaginations encore ruisselantes de 
sang. L'amour, la famille et la villégiature l'emportèrent 
sur les rigueurs de la poliiique. Les libertins attendris 
voulurent faire une fin et prêchèrent la pitié, la misé- 
ricorde et le baiser de paix. Faibles séides du bonheur, 
ils n'avaient pas compris que la condition des sociétés 
humaines implique un permanent sacrifice, incompati-* 
ble avec l'utopie de la béatitude. Ils croyaient pouvoir 
dire, à l'instar de Dieu créant le monde : «Fondons la 
République et reposons*nous. Inaugurons le jour du 
bonheur et de la liberté. » ^— logomachies identi*- 
ques et éternelles ! 

Aussi, faut-il voir comme ils moururent faiblement 
ou prétentieusement, ces libertins révolutionnaires. 
Danton prend l'échafaud pour une tribune de club, et 
fait un mot en hvrantsa tète au bourreau (1), Camille 
pleure à ruisseaux. Les premiers, les Girondins, étaient 
partis en troupe, chantant la Marseillaise comme des 
conscrits qui cherchent à s'encourager à quitter le vil'-* 
lage, A quoi bon ces vaines protestations? 

En politique on accepte le fait. C'est ce que firent 
les Montagnards muets et impassibles marchant à la 
mort. La raison dédaigne de protester contre la fatalité. 

On dit que le jeune Saint-Just, passant dans la char- 
rette providentielle sur la place de la Révolution, et 
apercevant la statue de la Liberté, fit un amer sourire. 



(t) M. Miehelet dit que Danton mourut Royalement, pourquoi ce répubU* 
CAÎQ meurt-il fioyalemtni ? qu'est-ce que mourir Boyalement'i 



INTAOPUGTION* 43 

Quelque sot lui mit ces mots aux lèvres : t C'est pour- 
tant nous qui l'avons élevée. » S'il a souri, ce bel en-» 
fant à l'âme d'acier, c'est de pitié en voyant un peuple 
élever des statues au monstre qui le dévore. 

L'encre des folliculaires ne parviendra pas à ternir 
cette tête apollonienne (1). Le jeune Saint-Justa puis- 
samment aidé Robespierre à dominer la Convention, à 
prendre la direction de la commune et du comité de 
salut public. Tel est son titre dans la postérité. 

Robespierre et Saint-Just sont les deux frères Grac- 
ques de la première République française. 

L'infâme rapport du député Courtois (2), au nom de 
la commission chargée de l'examen des papiers trouvés 
chez Robespierre, jette une vive lumière sur les sen- 
timents qu'inspirait cet homme, que les thermidoriens 
s'efforcèrent de représenter comme l'objet d'une haine 
universelle. Vainement, pour justifier leur crime devant 
leurs contemporains et la postérité, traitent-ils de scé- 
lérat la victime contre laquelle ne s'élève aucune autre 
charge que cette vague accusation de tyrannie, dont 
la jalousie démocratique masque ses fureurs. En feuil- 
letant ces lettres, où vit encore l'esprit du temps, où 
palpite, pour ainsi dire, la pensée de la France, on est 
frappé du concert de sympathies qui, de tous les points 
de la nation, éclate en faveur de Robespierre, qui l'en- 
courage à son œuvre, qui lui prodigue les marques de 
la plus absolue confiance et le couvre d'éloges. On 
sent que le chef du comité de salut public est devenu 

(i) Voir les médisances de M. Sainte-Beuve. 
(2) Séance du 16 nivôfe, an m. 



i4 INTRODUCTION. 

l'espoir de cette société française si profondément 
ébranlée; qu'en ces ten)ps d'anarchie, d'imitations an- 
glaises, d'essais parlementaires, lui seul a conservé le 
principe de l'autorité, lui seul est capable de l'asseoir 
sur des bases nouvelles. Il faut reconnaître dans ces 
manifestations individuelles le merveilleux instinct de 
sa propre conservation , qui survit dans la société à 
toutes les épreuves qu'il plait aux anarchistes de lui 
faire subir. 

Un écrivain romanesque et libéral, qui écrit l'histoire 
au point de vue girondin (1), a dit un mot significatif : 
Robespierre fut un gouvernement. Et il lui attribue de son 
chef la secrète sympathie des prêtres et des rois. Après 
avoir barbouillé cette grande figure des couleurs les 
plus sombres, il ajoute que les traditions révolution- 
naires et gouvernementales lui sont restées favorables, 
parce qu'en lui fut le gouvernement de la République. 
Précieux aveu, lorsqu'on songe que deux fois la Ré- 
publique a péri en France, faute de gouvernement ! 

Non ce n'est pas le gouvernement qui tua la première 
république française, ce furent les parlementaristes et 
les Iraîtres de Thermidor qui nous offrirent le spectacle 
de la République consommant son propre meurtre dans 
le meurtre de son gouvernement! Les répubicains anar- 
chistes et libéraux, dont la race a pullulé et couvre la 
France, continueront vainement la calomnie tradition- 
nelle. Robespierre restera un homme considérable, 
non par ses talents, non par ses vertus, — choses d'une 

(I) M. Michelet. 



INTRODUCTION. 45 

importance secondaire ici, — mais par son sentiment 
de Tautorité, par son puissant instinct politique. 



IV 



Robespierre mort, la République'retombe dans Ta- 
narchie. 

La mauvaise constitution des pouvoirs, le développe- 
ment insolite de quelques-uns d'entre eux, bien plus 
que les haines et les compétitions , forment le principe 
de ces conflits dans lesquels les hommes tombent pres- 
sés comme les épis sous la faux. Quelque irrégulière que 
soit la domination individuelle, on n'en doit pas moins 
considérer comme un bonheur l'intervention de celui 
qui parvient à ranger en quelque sorte sous la loi , à 
enchaîner ces éléments de lutte et de dissolution. 

Après le martyre de Robespierre^ la Convention , la 
commune , le comité de salut public, les Jacobins se 
retrouvaient en présence comme des ennemis prêts à 
se dévorer. Les Thermidoriens , composés de racole- 
ments hétérogènes, manquaient de Tunité et de la mo- 
ralité nécessaires pour gouverner. Ils rappelèrent les 
vingt deux girondins proscrits. Le tiers état tendait à 
reprendre la direction politique du pays, et par tiers 
état nous entendons les Ubéraux, les constituants 
de 1789 et non le peuple. Ainsi rétréci, le sens de ce 
mot donne force de prophétie à la brochure de Sieyès. 



46 INTRODOCTIOU. 

t Que doit-il êire? — Tout, » avait-il dit. Nous le ver- 
rons arriver à tout, en effet, à Taide de ce mot liberté 
qui fut son premier cri. C'est lui qui successivement 
profitera de toutes nos discordes civiles et des plus 
grands désastres de la patrie^ jusqu'à ce qu'enfin le re- 
tour de la République et de l'Empire vienne jeter un 
nuage sur son étoile si longtemps rayonnante. 

La victoire des conspirateurs leur coûtait cher. La 
faible Convention en était réduite à mendier la protec- 
tion de la jeunesse dorée de Freron. D'un autre côté, 
les patriotes poussaient l'aberration jusqu'à prendre 
pour chefs des hommes comme Collot-d'Herbois, Bil- 
laut-Varennes et Carrier , triumvirat de brigands que 
leurs crimes et leurs vices rendaient plus dignes du 
bagne que du pouvoir. 

On s'aperçut alors du vide immense que la mort de 
Robespierre laissait dans le gouvernement du pays. Le 
peuple, qui n'avait rien fait pour le sauver, la canaille 
qui avait applaudi à son supplice » versèrent alors des 
larmes inutiles. 

Ce fut le tour des Girondins de se venger des Mon- 
tagnards. Mais la Convention, en assouvissant ses ven- 
geances, s'affaiblissait de jour en jour^ et lorsqu'il fallut 
résister aux attaques de cette jeunesse dorée et des 
sections royalistes, qui, peu de temps auparavant, l'a- 
vaient aidée à décimer la Montagne, elle tourna les 
yeux vers ces bancs jadis peuplés d'hommes au triple 
airain. Hélas! le seul souvenir des terribles tribuns 
qui les avaient occupés se dressait encore dans l'imagi- 
nation des survivants comme des spectres irrités. Ces 
bancs étaient devenus des tombes. 



INTRODUCTION. 47 

La GonTentioû ne se sauva qu'avec du canon , mau- 
vais moyen pour les assemblées délibérantes, parce qu'il 
fixe les regards de la multitude sur le vainqueur et que 
la popularité s'attache plus aisément à un individu qu'à 
un groupe. 

C'est au plus fort de Tanarchie, quand les sections 
du 43 vendémiaire opposent ouvertement leur volonté 
à celle de la Convention , qu'apparaît pour la seconde 
fois, à travers la fumée sulfureuse de la poudre, ce 
mince et sévère profil qui restera dans la mémoire des 
hommes jusqu'à la consommation des siècles. D'une 
pensée sortie du crâne épais d'une manière de général 
de cirque, vulgaire et empanaché, se dégage une des 
plus vastes destinées de l'humanité. Derrière Barras, 
qui sent sou insuffisance , et sous ses ordres , apparaît 
ce jeune général de brigade en disponibilité , le plus 
grand tueur d'hommes qui ait jamais couvert d'osse* 
ments les plaines de la vieille Europe ! 

Ce principe de l'autorité, cette unité dans le pouvoir 
que Robespierre essaya de rétablir par le système de la 
terreur, Napoléon les fera renaître par l'éclal sympathi- 
que de la victoire. Mais, oubliant dans l'excessif déve- 
loppement de sa puissante individualité, le sens des ré- 
volutions qui viennent de s'accomplir , il absorbera le 
principe en lui-même. Avec ce besoin d'être le repré- 
sentant unique et par conséquent universel d'un peu« 
pie, avec ce rêve d'une solitude suprême, qui enflamme 
les grandes ambitions, il arrivera jusqu'à cette concen- 
tration excessive de l'action gouvernementale, où un 
homme peut et ose dire à vingt-cinq millions de ses 
semblables la monstrueuse parole de Louis XIV. 



48 INTRODUCTION. 

Le sens de la guerre civile et de la destruction de la 
royauté en France n'était pas douteux. Nous l'avons 
expliqué d'une façon qui ne laisse aucune perplexité 
dans l'esprit. Ce qu'on voulait en somme c'était une 
répartition nouvelle et plus étendue du principe de l'au- 
torité. Elle résidait jusqu'alors dans la royauté, dans la 
noblesse et dans le clergé. La bourgeoisie de 1 789, au- 
trement dit le tiers état, réclamait sa part, et le peuple, 
encouragé par l'exemple, voulut à son tour la sienne. 
Le prétexte de tous, la machine révolutionnaire, se 
nommait liberté. Mais de ces prétentions, sans cesse 
grandissantes, naissait une lutte chaque jour plus achar- 
née. Il ne suffisait plus à la bourgeoisie d'avoir vaincu 
la noblesse et le clergé , d'avoir jeté la tète d'un roi 
dans la balance de ses intérêts, il fallait maintenant dé- 
fendre une conquête inachevée contre le peuple aux 
longues dents, qui menaçait d'avaler tout. Les luttes 
des Girondins et des Montagnards n'ont pas d'autres 
causes. Les conflits de pouvoir ont fait le reste. 

Peut-être faut-il donc justifier la Providence lors- 
qu'elle envoie des hommes dont le vaste égoïsme tend 
à s'assimiler une nation tout entière et qui étouffent 
dans le violent syncrétisme de Tautorité individuelle les 
querelles diss partis. 

A un point de vue plus spéculatif encore, le grand fait 
historique de l'Empire comme celui de la Terreur, 
comme celui des derniers jours de la Restauration, 
n'est autre chose qu'une réaction exagérée mais natu- 
relle de la loi sociale ou principe d'autorité contre l'a- 
narchie. 11 semble que la société, épouvantée du danger 
qu'elle a couru, cherche à se retremper aux antiques 



INTRODUCTION. 49 

sources dont elle est sortie, et que, pour mieux renouer 
le fil interrompu de la tradition, elle veuille remonter 
le cours des siècles. C'est pourquoi l'anarchie mènera 
toujours et infailliblement à la dictature. 

Il est d'usage de beaucoup déclamer contre les hom- 
mes qui , dans les républiques , s'élèvent au-dessus de 
leurs concitoyens et finissent par rétablir à leur profit le 
pouvoir royal. Mais outre qu'ils y sont amenés par les 
événements, n^est-il pas juste d'avouer qu'ils obéissent, 
en agissant ainsi, à Tun des plus puissants instincts de 
la nature humaine : le désir de marcher à la tète du 
troupeau, de gouverner ses semblables. Je suis seule-* 
ment surpris qu'on s'en étonne, car il n'en saurait être 
autrement. Ce n'est jamais par vertu qu'on ne saisit pas 
le pouvoir. Les déclamateurs feraient mieux de forger 
des institutions qui missent l'homme à l'abri de lui- 
même, de prévenir l'acte par l'éducation, et de faire 
en sorte que le principe de l'autorité collective passât 
dans les âmes avant de l'écrire sur les tables de la loi. 

C'est insensiblement et presque de bonne foi que les 
chasseurs de couronnes mettent la main sur leur proie. 
Faut-il ajouter que le plus souvent ils ne manquent pas 
de gens empressés de la leur servir. 

César, assis à la tribune sur une chaire d'or, assis- 
tait aux Lupercales le jour de la fête du dieu Pan. An- 
toine fendit la foule , s'approcha de lui et lui offrit un 
diadème. Sans doute César n'osa point ceindre son front 
de cet insigne royal , mais il n'eût tenu qu'à lui de le 
faire. 

Qui eût, au 18 brumaire, empêché Bonaparte de 

prendre le titre d'empereur et roi quand Siéyes lui* 
T. I. 4 



50 INTRODUCTION. 

môme s'écriait : c Ifessiours, nous avons un maître ! » 
La gloire qui vient de loin apparaît plus grande, plus 
imposante. Elle répandait un prestige singulier sur la 
personne de Bonaparte. Ces guerres orientales lui 
donnaient quelque vague ressemblance avec les héros 
de l'antiquité • L'imagination, amie des rapprochements 
et des rêveries rétrospectives, pouvait voir en lui queU 
que jeune Bacchus revenant de l'Inde. Tout sert aux 
êtres privilégiés qui deviennent centre d'attraction. 
Quand le vainqueur des Pyramides, maigre et hâlé, 
avec ses longs cheveux , son regard profond et hori- 
zontal, traversait les places publiques, la foule enthou- 
siaste devait prendre la poussière du Champ de Mars 
répandue sur les vêtements du jeune général pour la 
poudre des déserts égyptiens. 

L'esprit public venait à Bonaparte comme il était venu 
à Robespierre, malgré la sombre horreur de sa formi- 
dable conception. On était las de Tinconsistance du 
pouvoir. Les débauches du Directoire devenaient de l'a- 
narchie sous une autre forme. Fatigué de luttes on ne 
se lassait pas de conspirer. Le Directoire sentait son im- 
puissance. Barras, le chef des pourris^ tremblait de per- 
dre une sinécure pour ses vices et ne savait à quelle 
eombinaison se raccrocher. Sièyes était plus propre à 
rêver des constitutions sous de beaux ombrages, dans 
Içs allées solitaires d'un parc, qu'à donner une décisive 
impulsion aux affaires publiques. Le parlementarisme 
avait tant abusé du pays depuis 1 789 que l'opinion se 
déclarait contre des intrigants et des bavards, plus 
propres à augmenter les complications qu'aies dénouer. 
L'ombre de Robespierre dut donc se réjouir quand les 



INTRODUCTION. 51 

• 

grenadiers de Murât jetèrent par les fenêtres de l'Oran*- 
gerie de Saint-^Cloud ces débris de la Convention, oe 
reste des représentants de l'anarchie » réfugiés dans le 
conseil des Cinq-Cents. A la vérité, c'en était fait en 
apparence de la révolution, mais elle avait semé dans 
les esprits des germes que nous verrons faire irruption, 
à diverses époques plus rapprochées de nous, avec une 
incompressible persistance. 

En attendant, la société sauvée salua le vainqueur.^ 
Toutes les fois que la société sera en danger, le fait 
remportera sur la légalité. On s'indignerait moins d'ail- 
leurs contre Tillégalité ai Ton daignait remarquer que 
<îe moyen n'est la propriété exclusive d'aucun homme 
et d'aucun parti. C'est une arme politique dont chacun 
peut se servir à ses risques et périls, qui devient glo- 
rieuse ou criminelle selon les conditions dans lesquelles 
il en est fait usage, mais avant tout, il faut bien l'avouer, 
selon qu'elle nous donne le succès ou Tinsuccès. 

Ici, le regard s'éblouit à suivre le vol rapide, étour- 
dissant de cet aigle. La multitude française républi- 
caine, quoi qu'elle fasse et quoi qu'on en dise, saluait 
sans arrière-^peusée l'homme qui absorbait visiblement 
la République et marchait à grands pas vers le trône. 
Mais cet homme portait au front l'étoile qui signale aux 
nations l'élu de la fortune. Est-ce par une lâche sym- 
pathie pour le triomphe que les peuples se prosternent 
devant ces astres ascendants? ou n'est-ce pas plutôt 
quelque secret instinct d'orgueil qui les pousse à saluer 
le soleil levant? L'homme de la foule ne voit-il pas, 
dans cette individualité, quelque gigantesque personni- 
fication de lui-même, qui le ravit d'admiration et de 



52 INTRODUCTION. 

joie? Ne sent-il pas qu'une partie supérieure de ses 
destinées est attachée à cette destinée d'homme 7 Com- 
ment ne suivrait-il pas d'un œil attentif les gestes du 
grand acteur qui va jouer un moment seul le drame 
de rhumanité 7 Comment n'encouragerait-il pas de son 
amour l'histrion suprême chargé par la Providence 
d'exprimer sa pensée, à lui obscur et vulgaire 7 Ne se- 
rait-ce point par ces élus du destin que se dégage en 
caractères lumineux, en actions éclatantes, ce que cha- 
cun, parmi les plus humbles, les plus pauvres, les plus 
ignorants, sent confusément remuer en soi et qui le fait 
s'écrier : Ah ! si je savais dire ! ah ! si j'étais maître ! 

L'esprit ne saurait trouver d'apaisement dans cette 
pensée que ces conquérants : César , Charlemagne , 
Napoléon, ne furent que de misérables tyrans, des 
monstres ennemis de l'humanité, des phénomènes 
anti-sociaux. Types éternels de la légende et de l'i- 
mage, leur mission vis-à-vis de l'humanité éclate jus- 
ques dans ces naïves expressions du sentiment des 
masses. Leur individualité devient un moyen de com- 
munication entre les âmes. Ils forment un point de 
ralUement pour la pensée collective. Ce n'est pas non 
plus sans raison que la Providence permet ces grandes 
expansions de la guerre. En éparpillant un seul peuple 
sur une vaste surface de nations , ces conquérants 
ébauchent, inconsciencieusement peut-être, l'idée de la 
synthèse gouvernementale. Us convient les peuples à 
des agapes de la fédération universelle ; ils révèlent en 
quelque sorte la magnifique promesse de T unité du 
genre humain. 

Non , non, ce rocher au milieu de l'Océan , cette 



INTRODUCTION. 53 

mort isolée du plus grand des conquérants dans la yaste 
solitude des mers n'est pas due aux vengeances de 
l'Angleterre ! Cette gigantesque conception poétique 
de la destinée a été permise par la Providence, pour 
mieux fixer l'attention et la mémoire des hommes, 
a J'ignore pourquoi les infortunes éclatantes émeuvent 
si profondément, a dit un historien démocrate. Pour 
moi, je l'avoue, ce sont les malheurs vulgaires qui tou- 
chent le plus mon cœur (1). » Mensonge de l'esprit de 
système, vaine flatterie à l'homme des foules! Qui de 
nous n'a partagé le désespoir de Napoléon à sa dernière 
heure de Waterloo et ne s'est en esprit élancé avec lui 
dans le feu ennemi pour y trouver la mort 7 La douleur 
domestique n'intéresse que le petit nombre des parents 
et des amis. Sans doute nous plaignons une mère qui 
perd son fils unique, mais nous plaignons en elle une 
femme, une mère ; rien ne nous enchaîne par des liens 
supérieurs à cette humble individuaUté. L'idée collec- 
tive, l'idée de la patrie, s'attache toujours au contraire 
à la destinée des grands hommes. Leurs douleurs sont 
solidaires; leurs infortunes représentatives. 

Évoquez le souvenir de Waterloo. Contemplez avec 
les yeux de l'âme cette plaine immense d'où semble 
s'élever une vapeur sanglante. La nuit, comme un gi- 
gantesque oiseau de proie, couvre de ses ailes les derniè- 
res lueurs du crépuscule. Le jour des ides de mars est 
venu ! Napoléon a vu se briser à la fois sa fortune et ses 
légions; dirai-je contre un homme? non, contre un ro- 
cher. Comme un rocher, Wellington eut le génie et le 

(1) M. Louis Blanc, Histoire de dix ans, tom. i, pag. 43. 



54 INTAODUCTIOlf. 

courage de Timmobilité. «Tenez boD, my hoysh El voilà 
que le rocher s'est ébranlé et roule sur tes bataillons 
rompus, ô César ! c'est le jour de la trahison. Traîtres les 
hommes ! traître le destin ! Ah ! lorsque le héros vaincu 
regarda autour de lui, et qu'à tritvers ces rougeâtres 
vapeurs de la poudre, du sang et du jour expirant, il 
vit que tout fuyait, tout, excepté trois cent mille braves 
couchés dans la plaine et recevant au visage la pluie 
du ciel, oh! alors la face qu'il tourna vers l'ennemi dut 
exprimer une douleur si épouvantable, que le cœur, 
après tant d'années écoulées, se glace rien qu'en y 
songeant ! 

Mon, ne me dites pas que c'est là la douleur d'un hom- 
me. Je vousjure que la douleur d'une nation est passée 
tout entière dans les traits de ce visage. C'est pour- 
quoi je sens mes entrailles déchirées de compassion , 
c'est pourquoi mon sang se glace devant le désespoir 
de la patrie ! 

N'est-il pas vrai que ce tiers état , ces procureurs 
qui s'enrichirent des dépouilles des émigrés , qui au 
bénéfice des libertés publiques, justement conquises, 
ajoutèrent celui des capitaux et des propriétés, formes 
abstraites des privilèges de la noblesse et du clergé dé- 
posés sur la tribune de la Constituante le 4 août 1 789, 
que ces fournisseurs engraissés , que ces agioteurs 
et ces escompteurs, que ces boutiquiers flairant l'or 
étranger, que tout ce vil monde enfin qui se mit à 
trahir partout, au Corps législatif, dans les salons et 
dans les rues , qui dansa aux Tuileries la danse des 
Cosaques; n'est-il pas vrai , dis-je encore , n'est-il pas 
vrai que ces libéraux méritaient un châtiment national 



INTRODUCTION. 55 

plus sévère que celui de février 1848 et qu'il y a je ne 
sais quoi de providentiel, au point de vue du fait, dani 
les boulets de canon du 3 décembre marquant au front 
les maisons des parjures amis de la Constitution, amii 
de toutes les Constitutions et traîtres aussi à toutes 
les Constitutions 7 



Nous avons vu le principe d'autorité, renversé parles 
constituants, chercher à se recomposer, par la terreur 
avec Robespierre , par les armes avec Napoléon. C'est 
au moyen de la religion que la Restauration va essayer 
de continuer une lutte impossible dans laquelle se sont 
déjà brisés deux gouvernements et où elle se brisera 
bientôt elle-même, 

Rien de plus logique d'ailleurs que cet enchaine^ 
ment 4 le bourreau, le soldat et le prêtre sont les trois 
ministres éternels de l'autorité. Ils représentent l'idée 
de justice, de patrie, de culte. A mesure que les révo- 
lutions se succédaient , la lutte, purement politique 
jusqu'alors , entamée depuis vingt-cinq ans pour une 
répartition nouvelle de l'action gouvernementale , s'éT 
largissait. Quelquefois, le vieux principe triomphait , 
mais il ne tardait guère à succomber. L'air qu'on res- 
pire en France depuis 1789 lui est fatal. 



56 IHTtODDGTIOlf. 

Un peuple ne se gouverne lui-même que dans la 
mesure de ses aptitudes ; mais, par contre, Tautorité ne 
86 condense et ne se monarchise que dans la proportion 
de Timpéritie des gouvernés. 

La généralisation, de l'autorité aurait dû se produire 
à la suite du renversement des trônes. Mais les imita- 
teurs du système anglais étaient parvenus à faire croire 
au peuple qu'il ne se battait que pour la presse et la 
tribune. De sorte que les révolutions tournaient bien 
vite en bavardage écrit et parlé. Cette tactique servait 
les projets de la bourgeoisie, qui a fait du parlementa- 
risme l'instrument de sa fortune. 

Inépuisable ironie de la destinée ! aux vertigineuses 
déclamations de ces robins, de ces folliculaires, le 
peuple s'enflammait. Il prenait parti pour ces choses 
qu'il ne comprenait guère et où il s'agissait bien peu 
de ses intérêts. Une belle phrase éclatait à la tribune 
comme une pièce de feu d'artifice. Les bourgeois mé- 
contents, les ministres sans portefeuille poussaient le 
vieux cri du tiers état, ce cri devant lequel les gouver- 
nements tombent comme des châteaux de cartes: — 
Vive la liberté ! Le peuple répétait le mot de confiance, 
courait aux fusils, dépavait Paris et visitait les appar- 
tements du roi. Le lendemain les industriels consternés 
gémissaient de la baisse des valeurs, et l'auteur du fa- 
meux discours cachait sa honte dans quelque coin» 

Si le rire était possible à Taspect de tant d'hécatom- 
bes humaines, de tant de ruisseaux de sang versé pour 
quelques scribes ambitieux, on eût ri en e£fet à voir 
les (auteurs de séditions courir le lendemain au secours 
du nouveau pouvoir^ et implorer à mains jointes ce des- 



INTRODUCTION. 57 

potisme contre lequel tant de brillantes déclamations 
avaient retenti jadis. 

malicieuse Providence ! voilà comment tu attachais 
le remède au mal, ou plutôt le mal au mal lui-mêmct 
afin que la vérité sortit plus lumineuse de cette anti- 
nomie. Voilà comment, sans nous lasser de tant d'ex- 
périences, nous avons, pendant soixante ans, marché du 
parlementarisme à Tanarchie et de l'anarchie au des- 
potisme. Voilà comment, dans ce conflit satanique et 
fatal ou les flots humains se battent et se brisent avec 
une folle violence, nulle politique n'a pu gouverner 
droit. Pauvre peuple ! la Providence t'a bien vengé de 
ceux qui voulaient t' exclure de cet héritage de la vieille 
autorité qui échut à la nation en 1792. Les habits 
noirs du Jeu de Paume se sont exclusivement partagé 
les dépouilles de la noblesse et de la royauté ; mais ce 
n'est qu'à travers la terreur et la banqueroute qu'ils 
ont fait leur chemin en ce monde. 

Le gouvernement de la Restauration naquit avec son 
cancer, il s'était appuyé sur la trahison des membres 
du Corps législatif, il avait pactisé avec les intérêts ma- 
tériels, avec les boutiques et les avocats, il leur devait 
bien une Charte et un Parlement. Cette concession faite, 
et c'était juste ce qu'il fallait pour se perdre, le gou- 
vernement de la Restauration ne pouvait oubUer son 
origine. 

Tout en acceptant préalablement les concessions de 
Louis XVI, il devait tendre à les rayer du pacte social. 

Odieux et flétri par les circoùstances de sa rentrée, 
suranné, disons le mot, ridicule comme une mode du 
dernier siècle, absurde dans ses secrètes prétentions, 



58 IMTRODqCTION* 

le gouvernement de Louis XVIII et celui de Charles X 
furent pour la France un étonnement et une honte. 

L^ appui que ce dernier chercha dans TÉglise devint 
une cause de perte de plus attachée à sa fortune. Des 
trois (grands instruments de l'autorité la religion est en 
effet le plus terrible. Cest en elle que réside l'arche 
sainte de toute autorité absolue et indiscutable. 

Que notre attention s'arrête un moment sur cette 
pensée. Elle éclaire d'un trait de lumière la route que 
nous allons parcourir dans quelques instants. Et lors- 
qu'arrivés aux crises qui ont terminé l'existence de la 
seconde République française, à cet intervalle de re- 
cueillement qui sépare le 2 décembre de la proclamation 
de l'Empire, nous nous demanderons, avant de rejeter 
le drap mortuaire sur Celle qui vécut deux fois, compte 
de l'état des âmes; ne serons*nous pas frappés de cet 
esprit religieux qui s'éveille comme une vapeur des 
quatre points cardinaux de l'Europe ? Oui, constatons- 
le, les intelligences se tournent vers la religion. Mais, 
avec une ferme sincérité, constatons aussi ce grand fait : 
ce ne sont pas les âmes qui vont à Dieu, c'est la poli- 
tique qui va au culte. 

Après les excès du libéralisme et de l'anarchie, après 
ce long désordre de soixante années, tout homme poli- 
tique, à quelqu'opinion qu'il appartienne, sent qu'il est 
temps de retremper profondément le principe de l'au- 
torité. Là est le secret de ce mouvement des con- 
sciences. 

Robespierre avait usé le bourreau, Napoléon avait 
épuisé la victoire, il ne restait à la Restauration que le 
troisième et le plus implacable instrument de l'auto- 



INTRODUCTION^ 69 

rite : le prêtre. Elle en usa immodérément et maladroi«- 
tement. Elle parvint à rendre la robe noire plus odieuse 
que l'habit du gendarme. Elle changea en aigre rigi- 
dité la vieille tolérance du clergé français et trouva 
moyen de désafiPectionner les fidèles eux-mêmes. 

Le moment était mal choisi. 

Depuis 1 789 la presse avait pris un énorme dévelop- 
pement. La discussion, qui est une des conséquences 
du gouvernement représentatif, agit sur Topinion. Or» 
qui discutait aux tribunes? qui discutait dans la presse 7 
la bourgeoisie, les successeurs libéraux de la Consti- 
tuante, les petits-fils de Voltaire ! 

Ce qu'il y a de véritablement absurde dans le rôle 
delà Restauration, c'est qu'elle se débat contre Torga- 
nisation même des pouvoirs qu'elle a institués. Elle 
s'est affublée de la peau du parlementarisme, et voilà 
que la peau se rétrécit tout à coup ; de sorte que sa lé- 
gitimité étouffe dans le costume qu'elle a bien voulu 
accepter. 

Tandis que les prétentions absolutistes de la Restau- 
ration s'augmentaient de ministère en ministère, -— et 
l'on en changeait autant que de sessions, -— de grands 
orateurs se formaient à la chambre. La seconde Res- 
tauration est la plus belle époque du libéralisme. Les 
gens du tiers jouaient avec leur gouvernement de tran- 
saction comme des chats avec une souris. C'était le 
temps des Manuel, des Royer-Collard, des Benjamin 
Constant, des général Foy, des Garnier-Pagès, de tous 
'ces grands diseurs qui savaient parler pendant quatre 
heures sans s'arrêter. 

Le triomphe des royalistes à la naissance du duc de 



60 INTRODUCTION. 

Bordeaux, les imprudentes manœuvres de la congré- 
gation, les affaires d'Espagne et tant d'autres causes 
qu'il est superflu de rappeler, irritaient ces dangereux 
causeurs. L'inconséquence du pouvoir ou plutôt son 
impossible condition offrait un thème sans cesse re- 
naissant qui se reproduisait à tous les projets de loi. 

La Restauration cherchait à vivre dans un milieu 
contraire à son principe. Chacun de ses actes ressem- 
blait à un défi donné à l'opinion. 

On ne saurait se le dissimuler d'ailleurs, il n'y a pas 
eu de gouvernement possible en France de 1 789 à 1 848. 
— Peut-être faut-il en excepter l'Empire, qui eût vécu 
avec la paix. 

Un duel à mort se passe entre la France et le parle- 
mentarisme. J'ignore si jamais nos mœurs pourront 
s'accoutumer à ce régime. On peut, en attendant, le 
comparer à une mauvaise cavale qui a désarçonné et 
tué tous les gouvernements qui l'ont montée. 

Il est dans la nature des assemblées délibérantes de 
se fortifier aux dépens des autres pouvoirs. Malgré son 
ardent royalisme, la Chambre des députés prouvait à 
chaque instant combien elle séparait sa puissance de 
celle du trône. Le vive le roi quand mime était une façon 
de s'affranchir de l'autorité du roi en s'abritant sous 
un principe. Elle seconda néanmoins le pouvoir dans 
ses projets de réaction. La loi électorale, la censure, 
les lois d'exception, celles qui autorisaient les arresta- 
tions préventives prouvèrent assez qu'en dehors de ce 
qui touchait à ses prérogatives la Chambre ne marchan- 
dait pas avec la couronne. 

Il y a des gouvernements qui rachètent leurs fautes 



INnODUGTlON. 61 

• 

par quelques actions d'éclat. Ce n'est pas que l'occasion 
de les accomplir ait manqué au gouvernement de la 
Restauration ; mais il paraissait fuir avec empresse- 
ment tout moyen de reconquérir un peu de cette popu- 
larité dont il avait tant besoin. Les affaires d'Espagne 
et de Grèce offraient à la France un grand rôle à 
jouer. Elle en prit un diamétralement opposé à son 
propre principe gouvernemental. Était-ce une inconsé- 
quence? Non. C'était pis que cela. LouisXVIII avait du 
accorder une Charte à ces bourgeois libéraux, à ces par- 
venus du tiers qui lui avaient livré Paris ; mais au fond 
du cœur il appartenait à la monarchie de droit divin, il 
appartenait à la hideuse Sainte- Alliance qui, du fond 
d'un cabinet, à buis clos, prétendait régler le sort des 
peuples européens. Le mot de M. de Metternich trai- 
tant les Grecs de carbonari donne la mesure de l'esprit 
qui animait cette conspiration de rois. 

Le cœur se soulève de dégoût lorsqu'on est forcé 
d'arrêter ses regards sur ce gouvernement de la Res- 
tauration , gouvernement des vengeances , des trahi- 
sons, des bassesses de toute sorte. Les maîtres du pays 
étaient ces mêmes émigrés qui lâchement désertèrent 
la France et portèrentlesarmes contre elle, ces aboyeurs 
de Gobleutz, débris gâtés d'une aristocratie perdue 
de dettes et de vices, et qui allait trouver dans le mil- 
liard la restitution d'une fortune problématique. Il n'est 
pas étonnant que cette épave de la nation, rejetée par 
les armées étrangères, ait laissé dans l'histoire comme 
une exhalaison mauvaise qui subsiste jusque dans 
les générations actuelles 1 

Il y a des souvenirs pareils à la tache de sang de 



63 INTBODUCTION. 

lady Maebetb : l'Ooéan tout entier ne les laverait pas. 

Pendant quarante années bientôt la pluie aura bai-* 
gné les pierres grises de Paris; vingt fois la truelle du 
maçon aura gratté le plâtre , cela n'empêche pas qu'en 
suivant cette triste muraille du Luxembourg, nos yeux 
ne cherchent encore la place où Mey servit de ciÛe à 
des soldats qu'il avait peuti*étre conduits à la victoire. 

Louis XVIII quitta enfin la vie. Il put entrer dans le 
monde des esprits entre Tâme de Ney et celle de Fa* 
vras, et suivi de cette foule de spectres irrités : Lalle-- 
mant, Berton, Sauge , Garon , Bories , Labédoyère, 
Chartran, Bonnaire , Mieton, Moulon^-Duvernet, les 
frères Faucher, Brune, Bomel et tant d'autres suppli- 
ciés, assassinés en masse, à Lyon, à Mimes, à Golmar, 
dans le Dauphiné, partout ! 

Quand cette âme gangrenée s'échappa de ce corps en 
pourriture, le clergé, comme une volée de corbeaux 
s'abattit sur le cadavre et se le disputa. Dans les restes 
de ce monarque voltairien , l'Église faisait en quelque 
sorte sa proie du royaume de France. En effet, le seul 
obstacle à son triomphe venait de disparaître. Le 
comte d'Artois, le libertin converti, l'homme des Con- 
grégations montait sur le trône. La noblesse tressaillit 
de joie en voyant la couronne de France passer sur la 
lète de l'ennemi déclaré des gouvernements constitu- 
tionnels. Le gentilhomme qui avait loué le Jeu de Paume 
pour empêcher le tiers état de s'y réunir (^), représen- 
tait d'autant mieux les principes et les sentiments de 
l'émigration qu'il avait dû moins songer jadis à la possi- 

(I) 21 juin 1789. 



INTRODUCTION. 68 

bilité de régner. Ce prototype de Témigré prometlait 
le dernier assouvistemetit des vengeances, l'annula- 
tion de la Charte, le retour au régime des privilèges. 

Mais on était déjà bien loin de cette époque où Taris- 
tocratie donnait Timpulsion aux mœurs et aux idées. 
La bourgeoisie avait profité de ses victoires et couvert 
l'Europe de ce réseau industriel qui a si profondément 
modifié la politk|Qe. Le système du cens» appliqué à l'é- 
iigibilité et à Télectorat, est un fait industriel. Il donnait 
à la bourgeoisie une supériorité marquée, la supériorité 
du nombre, sur l'aristocratie. Et d'ailleurs, cette aristo- 
cratie ne s'était-elle pas en quelque sorte ralliée au 
régime industriel? N'avait-elle pas adopté ses mœurs 
en se jetant dans les plus scandaleuses opérations finan- 
cières ? L'ombre d'Ouvrard est facile à évoquer. 

En réalité la royauté gothique n'avait plus de vérita- 
bles défenseurs. Le vieux Charles X était presque le 
seul homme de France qui crût encore à la monarchie 
de droit divin et qui persistât avec une loyauté stupide, 
obstinée, dans la tradition d'un principe éteint. 

En face du trône sohlaire, se tenait le missionnaire 
impudent, plantant cette croix noire qui domina un mo- 
ment sur le sol français, comme si la France eût été 
changée en cimetière. La Providence se servait-elle de 
la main d'un jésuite pour dresser ce funeste symbole 
comme un avertissement ? Voulait-il dire que la France, 
épuisée par les glorieuses batailles de la République et 
de l'Empire, par les fureurs de la guerre civile, avait 
besoin du repos des morts? Ou n^était-ce au contraire 
qu'un sngne néfaste présageant un avenir plus sombre? 

Il se faisait bien tard, pour recommencer la lutte de 



64 IIITRODUGTIOM.* 

Louis XYI contre la moyenne classe. Le tiers était déjà 
presque tout. Un dernier coup de main, il allait être 
tout. Les gouvernements à la recherche de l'absolu 
éclatent brusquement comme une chaudière trop char- 
gée de vapeur. Les prétentions du vieux principe de 
l'autorité par voie de privilège renaissaient plus exagé- 
rées après chaque nouvelle défaite. Aussi voyons-nous 
Charles X s'élever jusqu'au rêve chimérique d'une sorte 
de monarchie théocratique» dont la compagnie de Jésus 
formait la milice spirituelle. Or les théocraties sont l'ex- 
pression dernière et suprême de l'autorité réduite aux 
volontés d'un homme qui se prétend l'organe direct de 
Dieu. Voilà où conduisent les entraînements de la colère 
et de la peur. 

Impuissance et absurdité ! ce que veut le siècle, c'est 
l'autorité publique et non l'autorité privée. 

On croit assister à quelque mélodrame absurde, oîi 
le comique grossier et les situations impossibles se mê- 
lent aux choses réelles de la vie, lorsqu'on suit des yeux 
la conception de Charles X. Et lorsqu'on pense qu'il 
jouait une pareille scène à des bourgeois du xix® siècle, 
à des libéraux chauvins et procéduriers, à des Dupin, 
à des Barthe, à des Merilhou, qui n'auraient pas laissé 
effacer un accent grave de la Charte sans faire ressortir 
le délit avec une prodigieuse habileté, on se demande 
jusqu'où peut aller l'aberration des princes ! 

En deux règnes, la seconde Restauration, de Decazes 
en Villèle, avait glissé en Polignac. Le trône se retrou- 
vait comme sous Louis XV entre un évêque de comédie 
et un marquis, entre un monseigneur d'Hermopolis et 
un gentilhomme léger et absolu, une parodie des phi- 



INTRODUCTION. 65 

losopbes en inancheties qui écrivaient des systèmes du 
fond d'un boudoir. Pour compléter ce tableau du genre 
rococo, il ne manquait qu'une vieille maîtresse auprès 
de ce ridicule descendant de Louis XIY, absorbé dans le 
plus singulier égoïsme et croyant, par cet absurde et 
monstrueux imbroglio, accomplir le salut de son âme. 

On sait comment le César des ordonnances trouva 
ses ides de mars en juillet. Une tuerie de trois jours 
termina la farce royale. Comme dans les pièces de 
Shakspeare, Tintrigue se dénoua dans le sang. 

Assez d'autres ont raconté ce souvenir qui se mêle 
singulièrement aux jeux de notre enfance. Poursuivons 
ridée, quelque aride qu'il soit d'examiner sèchement 
la trame sur laquelle d'autres ont brodé les féeries de 
l'histoire. 



VI 



Tandis qu'une poignée de députés, d'avocats, d'in- 
dustriels, d'individualités de tout genre, réunis chez 
le banquier Lafltte, parlent, parlent comme toujours, 
et voudraient s'enfoncer sous terre si quatre gen- 
darmes apparaissaient , quelques bandes de truands 
s'arment en criant : a Vive la Charte ! » sans trop sa- 
voir ce que c'est que la Charte. Ils attaquent de beaux 



»' ♦ 



T. I. y 



C6 INTBODUCTION. 

soldais bien nourris, bien armés et bien disciplinés. 
Certes, quand un peuple aussi poli et aussi soigneux 
que le peuple de Paris en arrive à jeter ses meubles par 
la fenêtre sur la tète des sergents, on peut affirmer qu'à 
moins de mettre le feu aux quatre coins de la ville, on 
ne la prendra pas. 

La puissance de Paris révolutionnaire apparaît dans 
le simple fait d'un gamin déguenillé plantant la tète 
d'un Suisse sur la flèche d'une grille de monument 
public. 

Hideux spectacle sans doute, mais combien est plus 
hideux encore le spectacle moral ! Ces étudiants, ces 
ouvriers et toute cette brave canaille qui crie si bien 
Vive la Charte ! se sont fait fusiller, pendant trois jours 
au profit de deux cent vingt mille boutiquiers qui, à leur 
petit commerce, vont pouvoir ajouter le trafic de leur 
conscience, le tout sous la gérance d'un bon père de 
famille qui ne demande qu'à prospérer lui et les siens. 

Le gérant est un honnête seigneur qui, du fond de 
son manoir, sous de beaux ombrages, loin des vains 
bruits du monde, attend tranquillement la fin de la 
bataille pour faire son entrée dans sa bonne ville de 
Paris. 

De son côté, l'autre personnage pour qui de beaux 
soldats se font tuer par des gamins et se laissent à 
moitié enterrer sous les pavés, est aussi à la campagne, 
dans son manoir, et attend latin de l'affaire en jouant 
une partie de whist avec M. de Duras, M. de Luxem- 
bourg et madame la duchesse de Berry. 

L'attitude des deux intéressés n'est-elle pas remplie 
d'enseignements? 



INTRODUCTION. (17 

Ah ! si dans la douleur peinte 8ur la face de Bona- 
parte à Waterloo» j'ai pu voirie deuil de la mëre-patric 
et m'apitoyer avec elle, Tindignation ne me permet- 
elle pas d'arracher les insignes de ces deux rois et de 
faire un instant descendre ma plume d'historien à ce 
misérable jeu do les traiter en particuliers? 

A l'un, tout à l'heure un baron viendra dire : « Sire» 
il est temps de partir . » A l'autre, deux petits journalistes 
dépéchés par un banquier, quelques industriels et quel- 
ques avocats, viendront articuler : « Monseigneur, on 
vous attend. » 

Et il a fallu quarante et des années, cent batailles, 
insurrection sur insurrection, quatre gouvernements 
renversés pour arriver à cette réalisation du rêve des 
habits noirs du Jeu de Paume, à cette grande curée 
des places, des honneurs et des richesses, depuis si 
longtemps convoitée, à cette monarchie constitution- 
nelle qui aura été le siècle de Louis XIY du tiers état, 
son mardi-gras, ses lupercales ! En vérité ce n'était pas 
la peine ! 

Le siècle charriait une autre idée dans les Uots de 
sang qu'il a versés. Ce n'était pas pour résigner l'au- 
torité gouvernementale ou électorale, c'est-à-dire le 
plus sûr moyen de fortune, entre les mains de deux 
cent mille propriétaires et boutiquiers, qu'on avait 
brisé, sous le nom de privilèges, à la tribune nationale, 
cette même autorité détenue par deux cent mille prê- 
tres ou marquis. Mais paix à la cendre des morts ! Lo 
suffrage universel a donné depuis la signification de ces 
batailles de géant. 

Si l'historien, comme un autre Minos, avait à juger 



08 INTRODUCTION. 

les âmes, le fait qui, dans cette grande intrigue des 
guerres civiles^ jetterait dans sa balance un poids plus 
décisif, n'est qu'une simple lettre adressée parle mo- 
narque fugitif à celui qui bientôt va lui succéder. Le 
dépossédé croit si peu à l'usurpation de son parent 
qu'il lui recommande avec confiance ce petit Henri, 
germe échappé au poignard de Louvel et conservé dans 
les flancs d'une femme, — comme si la Providence ne 
se lassait pas, en multipliant les prétendants, de pré- 
parer des querelles entre les peuples. C'est plus qu'une 
recommandation, c'est un ordre qu'il donne, ordre pré- 
cis à l'égard de l'enfant qu'il désigne pour le trône, et 
d'une négligence pleine de grandeur et de dignité en 
ce qui concerne ses intérêts propres (1). 

Parmi les sentiments que remue T histoire, la sympa- 
thie pour le malheur doit occuper le premier rang. En 
même temps qu'elle amollit ce dur récit des affaires 
publiques, elle nous ramène à l'humanité dans la po- 
litique. On peut donc rappeler cette lettre parce qu'elle 
jette je ne sais quel mélancolique reflet sur la personne 
de ce roi fugitif dont le plus grand tort fut de naître 
mille ans trop tard. La bonne foi avec laquelle il dicte 
à son cousin l'ordre de succession au trône l'élève au- 
dessus du ridicule d'un pareil ordre dans un pareil mo- 
ment. L'indignation retombe toute entière, et d'autant 
plus lourde, sur ce cousin que la fortune des insurrec- 
tions vient d'élever sur le pavois, comme le gage des 
intérêts de la bourgeoisie. Il est le dernier de ces cadets 
qui depuis plus d'un siècle convoitent le trône de 

(1) Lettre de Chaçjes X au duc d'Orléans, datée de Rambouillet, 2 aui\t 
1830. 




INTRODUCTION. 69 

France. C'est à peine s'il peut contenir son impatience, 
tout en se retranchant, comme Tibère sollicité à la ty- 
rannie par le Sénat» dans des paroles obscures. L'heure 
n'est pas encore venue. En attendant, il abuse de vaines 
promesses ce vieillard qui ne croit même pas qu'on puisse 
toucher au principe sacré de l'hérédité royale; il trompe 
le peuple en descendant jusqu'à lui prodiguer sa main. 

Le crime de l'homme est là tout entier; le reste 
n'est que le crime de la monarchie représentative. 

Le nouveau roi agira, en somme, dans le sens de 
l'absorption individuelle ainsi que l'avait fait son pré- 
décesseur. Seulement, comme un vieux rat prudent 
qui sait qu'on veille au logis, il grignotera la Charte. 
L'autre avait d'un seul coup mis sur la proie sa griffe 
royale. Ce n'est pas au surplus l'histoire des actes qui 
fait Tobjet de ce discours. Leur interprétation suffit. 
Pour suivre et expliquer la génération des idées qui ont 
amené l'explosion de février 1848, nous devons rester 
sur la hauteur où nous sommes placé. Nos regards do- 
minent plus aisément ainsi le vaste tableau des révolu- 
tions contemporaines. 

Condensons en quelques mots, s'il se peut, la série 
historique qui s'ouvre en 1789 : il s'agit de savoir qui 
l'emportera du schisme ou de la doctrine première, 
de l'autorité par voie de privilège, ou de l'autorité par 
voie de libertés publiques. Tel a été le terrain de la 
lutte; lutte éternelle d'ailleurs, puisqu'elle a pour objet 
le principe éternel de toute société humaine: l'autorité. 
A mesure que les peuples ont compris que ce mot vou- 
lait dire non-seulement domination supérieure, mais 
encore développement de son moi; non-seulement re- 



70 nrrftODOctton. 

ligion, morale, lois, mais encore appropriation d'une 
part légitime dans la chose publique, voix consultative 
et élective dans l'administration de TÉlat , développe- 
ment infini de ses facultés , ils ont réclamé d'une voix 
plus impérieuse contre l'injustice de leurs gouvernants. 

Les moins pauvres et les plus éclairés de ces récla- 
mants furent les bourgeois du moyen âge, espèce 
d'hommes libres des temps romains, qui, en raison de 
leurcondition meilleure, purent lutter contre la noblesse 
6n a'alliant à la royauté, contre la royauté avec le se- 
cours des parlements, et arriver enfin à cette grande 
protestation de 4789 qui acheva leur émancipation. Le 
reste des événements jusqu'en 4 830 n'est que l'effort 
mourant du vieux système luttant contre la répartition 
nouvelle de l'autorité. Sur ce fond un peu monotone la 
dostinée improvisa, en vue des révélations ultérieures, 
t'béroïque épisode de l'Empire. Mais la lutte se continue 
avec la servilité de la plus rigoureuse logique jusqu'à 
l'épuisement complet de l'argumentation, jusqu'au roi- 
prêtre^ jusqu'à la royauté de droit divin. 

En ce qui concerne la bourgeoisie,c'est<*à«dire les hom- 
mes libres des communes, les gens des Parlements et les 
Constituants de la fin du dernier siècle, on peut consi- 
dérer la lutte comme achevée. Dans l'ordre spéculatif, 
4830 se renoue donc étroitement à 1789, date de la 
ihonarchie constitutionnelle. L'avènement normal des 
hommes du Jeu de Paume est accompli. M. Dupin est 
aussi grand queLouis-Philippe et le peuple crie aussi vo- 
lontiers : « Vive Odi|on«^Barrot ! » que : « Vive le roi I » Ils 
ont le pouvoir, la science, la richesse) le talent et la vertu. 
Ils ont tout, ils sont tout. Le vieux Sieyès existait en- 



INTRODUCTION. 71 

core. Du fond de son parc de Marly, où il erre à pas 
lents, la tête inclinée, comme le fantôme d'un siècle 
écoulé, il peut, à travers les lueurs de sa raison expï^ 
rante, sourire à sa prédiction réalisée et se croire à ja^ 
mais débarrassé de cette ombre de Robespierre contre 
laquelle il ordonnait à ses valets de défendre sa porta. 

Ils sont tout, ils ont tout; mais ils voudront tout 
garder; telle est rélernelle tendance des castes comme 
celle des individus. Ils envieront à leur roi le peu 
d'autorité qu'ils lui laissent et celui-ci leur enviera la 
leur. Ce roi, entre leurs mains, sera plutôt une manière 
de raison sociale, qu'un monarque véritable; et lui 
ne verra dans la prétendue pondération des pouvoirs 
qu'un moyen de diviser pour régner. Nous touchons à 
une sorte d'oligarchie bourgeoise qui nous donne, 
sous la forme abstraite des droits politiques atta* 
chés au cens, un vague souvenir de la féodahté. Le 
xvm® siècle se développait dans le xix«, mais il déviait 
dans la réalisation. La bourgeoisie arrivée aux affaires 
trouva que tout était bien. Elle éleva des forteresses et 
des retranchements pour proléger sa conquête» Au 
parlementarisme féroce et anarchique de la Convention 
et de la Restauration, avait succédé un parlementarisme 
vénal qui, en peu d'années, enveloppa les trois quarts 
du corps électoral. 

Comme au temps des brigues du forum, on achetait 
les suffrages, et l'élu tâchait ensuite de rentrer dans 
ses déboursés en vendant, avec plus value, son vote au 
pouvoir. Dans ce genre de prostitution, comme dans 
celle des femmes, ce qu'il y a de singuher c'est que 
l'objet vendu n'existe pas. Où est la consciente de l'é»- 



72 INTRODUCTION. 

lecteur vénal ? Où est la vertu de la courtisane 7 Aussi 
tous ces censitaires croyaient-ils avoir fait un marché 
d^autant meilleur qu'ils n'avaient rien donné, rien 
qu^un chiffon de papier avec un nom vulgaire jeté dans 
une urne. Et en effet, cela est bien peu de chose pour 
gouverner un peuple! 

Le roi crut pouvoir s^en contenter. Les manipulateurs 
ne lui manquèrent pas. La monarchie de juillet a usé 
une soixantaine de ministres en dix-huit ans. 11 y a 
dans cette compagnie des noms que personne ne sait, 
excepté le sténographe du Moniteur. D'autres ont acquis 
une célébrité sans grandeur, et, malgré le talent et l'ha- 
bileté dont ils ont fait preuve, leur nom périra miséra- 
blement, parce qu'ils ne l'ont attaché à rien de grand. 
Sauf quelques traits de caractère dont la postérité ne 
se préoccupe guère, quelle différence fera-t-on un jour 
entre M. Decazes et M. Guizot, entre M. Thiers et M. de 
Yillèle 7 Ces nuances échappent déjà aux générations 
qui s'élèvent. Indignes de fixer l'atteniion de la jeu- 
nesse, elles se couvriront rapidement de cette pous- 
sière profonde qui ensevelit les hommes et les choses 
d'ordre secondaire. 

Il n'entre pas dans le cadre de cet aperçu d'accorder 
aux individualités d'un règne plus remarquable parles 
idées que par les faits une place qili ne leur est pas 
due ici. Mous la leur avons amplement consacrée ail- 
leurs (1). L'heure est venue de conclure. Une force 
irrésistible , celle de la logique et de Penchainement 



(1) Les hommet ei les mœurs, en France, sous le règne de LouiS'Phi» 
lippe, 1 vol. io-S. 



INTRODUCTION. 73 

historique, nous précipite vers la catastrophe que nous 
avons entrepris de raconter. 

Où commençait la bourgeoisie ? où finissait-elle 7 Les 
deux cent vingt-deux mille censitaires à deux cents 
francs ne s'étaient jamais posé cette question. Quant 
au pouvoir, il sentait bien qu'en élargissant le cercle 
électoral il lui devenait plus difficile de lui appliquer 
son système de vénalité. Là était évidemment le défaut 
de la cuirasse de ce gouvernement impossible qui se 
maintenait à travers les insurrections, les assassinats, 
les injures de la presse et de la tribune, par une sorte 
de miracle providentiel. 

L'opposition formait un corps formidable de petits 
contribuables et de capacités réformistes, de républi- 
cains girondins ou jacobins, de socialistes-communistes, 
phalanstériens, saint-simoniens et subdivisions, delégi-; 
timistes de toutes nuances, d'un populaire voulant, lui 
aussi, se faire place au soleil à l'instar de la bourgeoisie ; 
armée sans discipline, puissance sans unité, avec la- 
quelle on renverse les trônes, mais qui ne saurait fon- 
der une République. 

Le présent recelait déjà les secrets de l'avenir. Quel 
que fût le gouvernement qui sortit d'une pareille op- 
position, c'était un gouvernement perdu. Le parlemen- 
tarisme avait produit son dernier fruit : l'anarchie 
dans les idées, la pire de toutes, la condition la plus 
fatale dans laquelle un peuple puisse tomber , car elle 
le rend impropre à rien instituer de sérieux en même 
temps qu'elle en fait une multitude ingouvernable. 

Tel fut le résultat de l'avènement des libéraux fils 
des Constituants de 1789. La machine de guerre qui 



74 INTRODUCTION. 

avait servi pour briser l'autorité et s'en distribuer les 
morceaux tournait contre eux. Ils s'étaient enrichis 
par Tindividualisme, par l'industrie ; ils avaient réha- 
bilité le moi, la matière, au détriment de la religion, 
du sacrifice et du mépris des richesses; ils avaient placé 
le droit en face du devoir. Comment le peuple n'eùt«-il 
pas compris qu'on lui laissait tous les devoirs en s'ap- 
propriant tous les droits ; qu'on s'enrichissait et qu'il 
restait pauvre ; qu'on le gouvernait et qu'il regardait 
faire ; que dans cette répartition de Tautorité, ou autre- 
ment dit des droits politiques, il y avait deux cent vingt 
mille citoyens actifs et trente-six millions de passifs? 

Les prétentions éclatèrent enfin et sur tous les points; 
car, ne nous y trompons pas, le jour où la révolte de 
juillet eut soudé 1830 à 1789, où le programme des 
Constituants fut réalisé, il fallait que l'histoire marchât 
en avant, que la révolution reprit son cours» Kien n'é- 
tait moins propre que le régime parlementaire à enchai* 
ner ce levain sans cesse en fermentation qui précipite 
le mouvement des sociétés. 

La révolution recommençait grosse d'exigences nou- 
velles^ ou plutôt de toutes les exigences. Il lui fallait 
l'esprit et la matière, le pouvoir et la richesse. 11 lui 
fallait la science^ la sagesse, la vertu et la volupté. Elle 
voulait tout, par tous les moyens possibles ou impossi-* 
blés et préalablement contradictoires. Elle trouvait des 
philosophes, des théoriciens, des poètes pleins d'élo- 
quence , de ténèbres et d'étrangeté pour toutes ces 
prétentions. Et tous ces demi-dieux se regardaient déjà, 
en prévision du pouvoir, avec des yeux sanglants. L'a- 

i^arcbie niiontait, montait toujours, légitime et folio en 



même temps! ce n'était pliig, comme à l'époque des 
croisades ou des guerres de la République et de TEm- 
pire, un sentiment militaire poussant les peuples et les 
armées vers une même conquête; c'était unmoiirra«' 
tionnel voulant avaler l'univers; des fanatiques de 
l'idéal lancés à la recherche de l'absolu ! Il ne manquait 
plus qu'un dernier coup de pied dans les barrières de la 
monarchie constitutionnelle pour mettre en conflagra- 
tion cette multitude d'éléments hétérogènes. 

La destinée de la seconde République française était 
de devenir le champ de bataille des idées du }lix« siè- 
cle* Là git le secret de son insuffisance, de son manque 
d'unité» de sa perte. 

Au moment d'entamer ce récit grotesque et sanglant» 
qui demanderait à la fois la plume d'un Tacite et celle 
d'un Suétone, en feuilletant les pages de ces pamphlets, 
de ces journaux» de ces mille vestiges ou se trahis^ 
sent en traits si accentuée la bassesse» l'infamie, la sot- 
tise et le ridicule humains, je me sens pris d'une indici- 
bleamertume. Ah! sans doute aucun de ces accompagne- 
ments ordinaires ne manquait à la première République 
française, mais elle avait ce qui sauve l'histoire des 
peuples, ce qui n'est que trop absent, hélas! de cette 
lille cadette de la philosophie» de la seconde Républi- 
que française : Théroisme ! 

N'oublions pas, surtout, la grande ligne qui traversera 
ce récit comme la maîtresse poutre destinée à soutenir 
rédifice. L'éternel enjeu de cette révolution, comme de 
toutes les autres, c'est l'autorité. De quelque nom que 
les partis s'affublent, quel que soit le mot d'ordre ou le 
cri de ralliement, à travers toutes ces intrigues et ces 



76 INTRODUCTION. 

inepties, ce que chacun veut, c'est une part de tous les 
biens sociaux. Modeste ou exagéré, tel est le vœu géné- 
ral. L'ignorance, Tempirisme et Tintrigue feront le 
reste. 

Et, comme pour augmenter l'embarras du narrateur 
de ces annales complexes, il a fallu que ces compéti- 
tions universelles et démesurées tombassent au milieu 
du plus profond gâchis parlementaire, chez un peuple 
qui, en soixante ans, a compté par deux les monarchies 
constitutionnelles, les Républiques et les Empires. 

Ne comprend-on pas, à de tels exemples, qu'en pré- 
sence de sa patrie en délire, sentant la nécessité d'un 
suprême appela l'autorité, Machiavel écrivit le Prince 
de cette même plume qui avait tracé le Traité de la Ré^ 
publique? C'est qu'aux yeux des grands politiques, la 
patrie est au-dessus des partis, la société au-dessus des 
formes gouvernementales; et que, sans autorité, il n'y 
a ni gouvernement, ni patrie, ni société! 



HISTOIRE 



DE LA 



SECONDE RÉPUBLIQUE 

FRANÇAISE 



■<i S-C^^^c5£-^;^<K- -> 



CHAPITRE PREMIER. 



Funestes présages. — Démoralisation des hautes classes. — AfTaires Prasiiti, 
Léotade, Teste, Cubières, Gudin, Berghes, etc. — Suicide de M. Bresson. — 
Émeute de Buzançais. — Embarras extérieurs. — Impopularité de M. Guizot. 

— Sa politique en Europe. — Attitude et tactique de l'opposition. — Ab- 
stention des républicains. — Banquet du Cbâteau-Rouge. — M. Odiloo 
Barrot, son portrait.— Clôture de la session. — Banquet de Lille. — 
M. Odilon et M. Lcdru-Rollin. — Banquet de Dijon ; mot de M. de La- 
martine. — Banquet de Châlons. — Ouverture de la session. — Discours du 
trône. — Discussion de l'Adresse. — Éloge de la Convention à la Chambre 
des pairs ; M. d'AIton-Sliée- — M. dé Montalembert. — Chambre des dé- 
putés. — Affaire Petit, — Scène de haute comédie politique. — La majo- 
rité. — M. Guizot et Louis-Philippe. — Affaires d'Italie. — Question suisse. 

— Question polonaise. — Affaires de la Plata. — Algérie. — Dixième pa- 
r(igra[)he. — Amendement Darblay. — Amendement Desmousseaux de Givré. 

— Amendement Sallandrouze. — Vote d'ensemble. — Suspension du cours 
de M. Micbelet. — Pétition de trois mille étudiants. — Le préfet de police 
et la commission du banquet du Xli« arrondissement. — Imminence du 
conflit. 



Les vieux historiens racontent que le phare de Ga- 
prée s'écroula dans la nuit qui précéda ia mort de Ti- 
bère, et que plusieurs autres funestes présages annon- 
cèrent ce grand événement dans l'Empire. 



78 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

La Providence n'épargna pas non plus les signes de 
sa colère vers la fin du gouvernement de Louis-Phi- 
lippe. Les dernières années de ce règne furent mar- 
quées par des crimes monstrueux et d'in£âmes scan- 
dales, dont Thorreur grandira dans la postérité. Il 
semblait que jusqu'alors la société se fût couverte d'un 
masque, et qu'une main vengeresse le lui arrachait aux 
yeux des multitudes* L'Honneur et la Vertu se reti- 
raient du parti de la richesse. Des hommes de la lie du 
peuple, rencontrant dans le faubourg Saint-Antoine 
les carrosses de la cour, purent, sans révolter la pudeur 
publique, leur lancer de la boue en criant : a Aux vo- 
leurs! » 

Le pauvre honnête, le larron de bas étage lui-même, 
virent juger les grands de ce monde. Le résultat phi- 
losophique fut double. Le pauvre citoyen se dit : Je 
yaiix mieux que ceux qui me gouvernent. Le voleur 
pensa qu'il avait des collègues jusque dans les plus 
hautes régions de la société, que, par conséquent, il 
avait suivi la bonne voie, que tout le monde volait» 
et que, finalement, ici-bas, rien n'est qu'heur et mal- 
heur. 

L'Église, la magistrature, la noblesse, la cour, l'ad- 
ministration, l'armée fournirent un formidable contin- 
gent aux délégations du crime. 

Dans un de ces charmants hôtels des Champs-Elysées 
qui ressemblent à des petites maisons d'autrefois, sous 
ces discrets et riants ombrages enviés du passant, un 
chevalier d'honneur de madame la duchesse d'Orléans, 
M. le duc de Praslin , pair de France, assassinait sa femme, 
mère de neuf enfants. Et jamais, non jamais le sombre 



LES BANQUETS. 79 

géuie du drame anglais n'imagina rien de pareil à ce 
qui se passa durant celte nuit épouvantable ! 

A Toulouse, dans un de ces asiles où les frères 
de la Doctrine chrétienne se préparent à donner au 
peuple Texemple de toutes les vertus, le frère Léotade 
violait dans un grenier une allé de quinze ans, la tuait 
et la lançait par-dessus les murs du couvent, comme 
les débris d'un repas qu'on jette aux immondices. 

Un ancien ministre, président de la cour de cassa- 
tion, grand ofiBcier de la Légion d'honneur, M. Teste, 
trafiquait, pour des sommes énormes, des concessions 
de l'État. 

M. Cubières, lieutenant général, pair de France, 
ancien ministre lui-même, favorisait ces trafics à la 
suite desquels le banquier Pellapra prit la fuite. 

Un quatrième complice, du nom de Parmentier, fut 
condamné. 

M. Gudin, aide de camp du roi, fut surpris trichant 
au jeu. 

M. le prince de Berghes, fabriqua de faux jetons. 

M. le prince d'Eckmùlh, pair de France, disparut. 

M. le comte Bresson, ambassadeur à Naples, se 
coupa la gorge avec un rasoir. 

Des sinistres éclatèrent sur terre et sur mer. Des 
paysans affamés pillèrent plusieurs maisons de Buzau^ 
çais. 

Ajouterai-je à cette litanie du crime et du malheur 
cette scandaleuse affaire Petit qui occupa les Chambres 
aux derniers jours de ce règne? — L'heure n'est point 
encore venue, mais à mesure que nous avancerons 
dans le récit de ces intrigues et de ces catastrophes 



80 SECONDE BKPUBLIQUE PBANÇAISR. 

nous verrons tomber ie fard de la joue des acteurs et 
tomber aussi leur costume. 

L'araignée ne file pas sa toile avec plus d'art que la 
Providence n'en mit à lisser les mille réseaux dont elle 
enveloppait graduellement cette monarchie si sûre de 
ses calculs et de sa force. Comme pour mieux assurer 
la révolution en France, elle fomentait au loin des trou- 
bles qui compliquaient la politique du cabinet d'embar- 
ras extérieurs. On en était venu à se disculper devant 
l'Angleterre des imputations soulevées par les mariages 
espagnols, à chercher contre elle un appui dans l'al- 
liance de M. de Metternich, à s'attirer l'éloge du roi 
anticonstitutionnel Frédéric-Guillaume , à essayer un 
rapprochement avec la Russie, à poursuivre, en un 
mot, je ne sais quel rêve impossible d'une alliance con- 
tinentale dont lord Palmerston se jouait par des hos- 
tilités diplomatiques et par des armements très-signi- 
ficatifs. 

Le rêve de M. Guizot avait cela de particulièrement 
déplorable qu'il comblait la mesure d'impopularité du 
cabinet. Il couvrait le président du conseil d'une forte 
teinte de mauvaise foi et d'un léger vernis de ridicule. 
L'opposition dut en effet se demander comment M. Gui- 
zot pouvait se retrancher dans les traités de 1 81 5 après 
les avoir jadis reconnus violés à Cracovie, et par quelle 
fantaisie, dans la question suisse, ce huguenot deve- 
nait si bon ligueur? 

Les événements compliquèrent cette situation déjà 
mauvaise et montrèrent bientôt à M. Guizot ce que 
coule à un ministre français l'amitié de M. de Metter- 
nich. Pie IX, le pape libéral, avait, selon l'usage des 



LES BANQCJETS. 81 

libéraux, soulevé des tempêtes qu'il ne pouvait plus 
conjurer. L'Italie, affamée de constitutions et saisie du 
besoin très-naturel de se gouverner elie-mème, se le- 
vait depuis Naples jusqu'à la Lombardie au cri de Vive 
la liberté ! et ce mot retentissait dans la politique fran- 
çaise avec une sonorité menaçante. 

Sûr de sa majorité de fonctionnaires et enivré de sa 
victoire électorale remportée à prix d'argent, le cabinet 
poursuivait aveuglément sa politique dédaigneuse et 
provocante à l'intérieur, autant que servile au dehors. 
Les signes funestes qui se multiplièrent dans cette ses- 
sion de 1846 frappaient tout le monde excepté lui. Il 
s'était fait un calme singulier autour du pouvoir. L'eut- 
on pris en flagrant délit de trahison, le cabinet pou- 
vait répondre par 225 voix achetées sans réserve, et 
par conséquent fidèles jusque dans la honte. Ces si- 
tuations tendues, où les radicaux n'ont qu'à se taire 
et à attendre, sont très-favorables aux modérés, aux 
progressistes , aux honnêtes gens, aux politiques de 
sentiment et d'esprit. Ils ont bien vite forgé pour la 
circonstance quelque petit traquenard de légalité où 
vient inévitablement se prendre la politique du pouvoir 
quand même. Les parlements sont Técole de ce genre 
de manœuvre. 

De vieux tacticiens, libéraux rompus dès la Res- 
tauration à l'opposition légale , comme M. Dupin, 
des gauche-dynastiques, comme M. Barrot, des répu- 
blicains-orléanistes, comme MM. Garnot, Garnier-Pagès, 
des conservateurs progressistes , comme MM. Des- 
mousseaux de Givré, de Girardin, des gens d'esprit sans 
portefeuille, comme MM. Thiers et de Rémusat, recom- 

T. I, 6 



82 SECONDE RàpUBLIQUB FRANÇAISE. 

mencèrent la lutte sans entrer en frais d'imaginatioii. 
La réforme électorale et parlementaire , qui avait 
échoué par le système des pétitions, fut remise à l'ordre 
du jour de Topposition et rajeunie sous forme de ban<* 
quets. C'est une erreur en politique de croire à Tineffi- 
cacité des vieux moyens d'escrime ; ils sont toujoiirs 
excellents lorsqu'on en fait usage avec sagacité, La ré- 
forme électorale offrait cet avantage qu'elle fournissait 
aux multitudes un bon thème à déclamations. Sa Qature 
extra-parlementaire permettait à l'opposition de pas- 
sionner le dehors sans quitter la tribune. Le mot de Ré- 
forme qui porte avec lui le génie protestant et anglais, a 
toujours sonné agréablement aux oreilles libérales. En 
France, il éveille de vieux souvenirs de Fronde qui flat- 
tent les instincts de la petite bourgeoisie. La (uassç de$ 
gens naïfs se complaît aisément dans l'utopie des révo- 
lutions légales. La réforme électorale offrait tout of la» 
et par-dessus tout cela l'immense avantage d'i^ttaquer 
dans le vif ce régime basé sur le cens. C'était entauoer 
le monument par la base. 

Louis-Philippe le sentit et résista.On lui a souvent re- 
proché de n'avoir pas accepté la réforme. Rien sans 
doute ne s'oppose à ce qu'un régime s' établis^ et fonc^ 
tienne avec le suffrage universel; mais où est le gouver- 
nement assez pur pour pouvoir» au boutde dixans^ouvrir 
de lui-même les écluses de l'opinion et modéreir 1^ flot 
révolutionnaire qui en est la conséquence? Ce n'était 
certes pas le gouvernement de Louis-Philippe. Aussi, 
dans sou intérêt privé, le vieux roi eut-^il parfaitement 
raison d'opposer à toute idée de réforme une résistance 
forcenée. Et pourtant, voyez rimplaeabilUé du 4^$^ 



IM BANQUETt. 88 

qui renverso les trônes, cette logique le précipitait vers 
sa perle. La politique contraire avait perdu Louis XYI. 

A peine le comité central des élections eut-il ima*- 
giné la bizarre conception des banquets, que la France 
entière se mit à banqueter avec une discipline de mau*- 
vais augure pour le pouvoir. La fiction légale obtint 
un prodigieux succès. Il se mêlait à Pidée de banquet 
je ne sais quel parfum d'antiquité et de girondinisme, 
très-suffisant pour échauffer l'imagination des rhé- 
teurs. Le côté matériel de Taffaire flattait Torgane 
dominant et symbolique du règne, le ventre. Tout con- 
tribuait donc au succès de la révolution. Il était dans 
la destinée de ce régime qui, selon Texpression d'un 
poète, avait gouverné les hommes par les dîners, de 
succomber par les dîners. 

Les républicains ne virent pas d'abord tout le parti 
qu'ils pouvaient tirer de cette ingénieuse idée. La 
fraction jacobine s'abstint de figurer au banquet de 
douze cents couverts qui eut Heu le 9 juillet 1 847, au 
Château-Rouge. Les prudents de la gauche-^dynas*- 
tique, comme MM. Thiers et de Rémusat, jugèrent 
d'autre part que la protestation devenait sérieuse et 
que le moment de battre en retraite était venu. Ils mi- 
rent pour condition à leur présence qu'on porterait on 
toast au roi. C'était habilement se placer dans l'impos- 
sibiUté d'assister au banquet. Le toast au roi eût écarté 
un grand nombre de démocrates et dépopularisé Vagi- 
tation. Les auteurs de la conception n'étaient pas fâ- 
chés d'ailleurs de jouer la charade du mot de Mira- 
beau : < Le silence d#s peuples est la leçon des rois.» 

M« de Lasl$yrie 1^ père présidait cette réunion ap-^ 



84 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

puyée de quatre-vingts députés libéraux vieillis dans la 
pratique des manifestations pacifiques. Le Natiwval^ 
ami des classes bourgeoises et inclinant par tempéra- 
ment vers la gauche^dynastique, représentait l'opi- 
nion la plus avancée dans cette assemblée de gardes 
nationaux, d'avocats, de journalistes et de députés, chez 
qui des espérances personnelles se mêlaient aux idées 
de progrès et de réforme. 

Le mobile individuel, il ne faut jamais l'oublier, est 
ce qu'on trouve de plus vivace au fond de toute agi- 
tation comme de toute réaction politique. Ce principe 
égoïste, mais souverainement humain, caractérise 
surtout les manifestations pacifiques qui ne veulent 
rien livrer au hasard. Le combat entraînant un plus 
grand développement de passions et de plus grands 
périls, donne lieu à des actes plus désintéressés. Je ne 
dis rien des masses qui obéissent à ces excitations su- 
périeures moitié par générosité, par instinct de justice 
froissé, moitié par un sentiment de vengeance contre 
l'ennemi, c'est-à-dire contre les maîtres et les puis- 
sants de ce monde. A ces causes il faut ajouter un cer- 
tain amour du désordre, des grands spectacles qui en 
résultent, et de vagues rêves de diminution de travail, 
d'augmentation de salaire; ce qui, avec le pain et le 
vin à bon marché, constitue l'idéal du bonheur chez 
les classes pauvres. 

Une figure d'insurgé débonnaire dominait cette as- 
semblée et la caractérisait mieux qu'elle ne se le fût 
imaginé. A cette réunion d'honnêtes gens enivrés de 
quelque fumée d'ambition et du bruit de leur parole, 
à cette copie un peu ridicule des protestations du tiers 



LES BANQUETS. 85 

état faite par des neveux dégénérés des Mounier, des 
Bailly et des Lally-Tolendal, il fallait un chef qui fût lui- 
même la déteinte d'un Pétion. M. Odilon Barrot réunis- 
sait dans sa personne les nuances délicates de ce rôle dif- 
ficile et faux. L'air farouche dont il se plaisait un peu trop 
peut-être à rembrunir sa ronde et sereine physionomie, 
était contre-balancée par une véritable bonté d'âme. 
Sa majesté n'excluait pas une parfaite simplicité de 
mœurs. Nul n'a jamais mis en doute la probité de cet 
agitateur qui ne recevait point comme Mirabeau, Dan- 
ton, OXonnel, de subvention secrète ni patente du 
pouvoir ou des partis. Et l'on peut affirmer que jamais 
révolutionnaire n'eut au fond du cœur une plus pro- 
fonde horreur du désordre et des guerres civiles. 

Les éléments se combinaient pour que M. Odilon 
Barrot devint le personnage héroï-comique de la révo- 
lution de février, le chef grotesque de quelques fins 
personnages qui le dirigaient à leur gré, l'apôtre d'une 
foule de petits bourgeois croyants à la sonorité de ses 
poumons; gens qui n'en demandent pas davantage en 
politique et à qui cela doit effectivement suffire (1). 
MM. Thiers, de Rémusat, de Hauranne, de Maleville et 
quelques autres espéraient se servir du bonhomme pour 
lui faire tirer les portefeuilles du feu. L'avenir leur 
ménageait une étrange surprise. 

Les discours prononcés au banquet du Château- 
Rouge, désillusionnèrent les républicains dont l'impa- 
tience eut sans doute tout gâté, mais la fatalité en avait 
décidé autrement et cette modération même contribua 



(1) M. Odilon Barrot fat ainsi qne MM. Ijafitte et Lafayette l'un des inven- 
tenrsdela célèbre divise : Lt^monarckie entourée d^inttitutions républieainee. 



86 SECONDE RiFUBUQCB VBAHÇAISE. 

(l'âutant plus au succès des réformistes* Elle tranquillisa 
le pouvoir et gagna le cœur de la bourgeoisie. Les raille* 
ries du Journal des Débats ne trouvèrent point d'écho 
dans le public. Cette feuille ne fit que s'attirer Tantipa» 
tbie des masses et se préparer à elle-*même par son arro- 
gance, au moins inopportune, une bonté plus profonde. 

La session vint clore, peu de temps après (1), la pre*^ 
mière série de ces prolégomènes parlementaires d'une 
révolution. Cette suspension d'armes, qui ordinaire^ 
ment procure aux pays représentatifs un peu du silence 
dont ils ont tant besoin , devenait dans ces conjonc* 
tures une nouvelle cause de trouble. Au lieu d'amener 
le repos des imaginations, la clôture de la session en** 
gendra une fièvre générale, la fièvre des banquets. 
Les ambitions de province commencèrent à concevoir 
le parti qu'on pouvait tirer du mouvement, tandis que 
les douze cents convives du Château«Rouge enflam- 
maient l'esprit des politiques d'estaminet et des amis de 
la légalité. Les députés de l'opposition, retournés dans 
leurs départements respectifs, devinrent les promo- 
teurs de ces agapes réformistes. L'occasion de conti- 
nuer de parler, malgré la clôtura de la session, était trop 
belle pour la manquer. 

Mficon donna le branle. C'était U seconde fois que 
cette ville saisissait l'occasion d'entendre M. de Lamar- 
tine dont la personnalité grandissait de jour en jour (S). 
Il réussissait par la seule influence de sa physionomie et 
de son talent à colorer de je ne sais quelle nuance ro- 
manesque ce mouvement jusqu'alors si parfaitement 

(1) Le 9 août 1847. 

(2) n Tenait de publier VJffitioire des Oirondinê, 



LES BANQUm. 87 

prosaïque* Colmar, Reims^ Boissons» La Charité, Char- 
tres, Bethune, Saintes, etc., suivirent cette impulsion. 
Il est à remarquer que dans cette dernière Ville, M. Du-» 
faure, à Tinstar de MM. Thiers et de Rémusatà Paris, 
refusa d'assister aU banquet. L'esprit et le sens com-« 
mun abandonnaient décidément la cause de la gauche 
dynastique. 

Parmi tous ces banquets, dont le pouvoir ne s'inquié*- 
tait pas encore, il en faut distinguer trois qui donnèrent 
une impulsion nouvelle à cette agitation, devenue foi^ 
midable. Le premier eut lieu à Lille. Lorsque M.Odilon 
Barrot^ habitué à une facile domination, voulut en ré- 
gler les toasts de façon à donner une marque indirecte 
de sa sympathie pour la dynastie, en même temps 
qu'il continuait soti rôle d'orateur indigné, une voix 
osa le contredire. Il fut terrifié en se trouvant en face 
de lui-même, ou plutôt en face d'un Sosie, avocat et 
député, mais d'un Sosie jeune, beau, vigoureux, ré^- 
pubiicaiUj doué d'excellents poumons et d'une vérita- 
ble éloquence : M. Ledru^RoUin. La réputation de cet 
orateur, comme celle de M. de Lamartine, avait con- 
sidérablement grandi dans la dernière session. Sa 
présence au banquet de Lille annonçait l'invasion du 
jacobinisme dans le camp réformiste. M. Odilon Bar- 
rot vaincu fut obligé de battre en retraite et de lais- 
ser son compétiteur maître du terrain. Dans un dis*- 
cours énergique, semé d'images hautes en couleur, 
H. Ledru-Rollin dessina une politique nouvelle. « On 
me découvre avec indignation des plaies honteuses, 
s'éoria-t-il; où est le fer puissant qui va les cicatri- 
ser ? » Pour quiconque est familiarisé avec la prosodie 



88 SBCORDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

parlementaire cela équivalait à un appel aux armes. 

A dater de ce jour, jusqu'au banquet de Rouen où 
H. Odilon Barrot trouva une dernière et fugitive 
consolation, Fagitation réformiste fut conduite par la 
démocratie. Le banquet de Dijon mit le comble à l'en- 
thousiasme. Au milieu de treize cents convives qui at- 
tendaient leur parole avec Tordinaire avidité des Gaulois 
pour les discours, MM. Ledru-RoUin, Louis Blanc et 
Flocon ( trois membres du futur gouvernement pro- 
visoire), dessinèrent plus nettement encore leurs opi- 
nions et leurs espérances. « Nous sommes des ultra- 
radicaux,» articula M. Ledru-RoUiu. M. Louis Blanc, 
dans un style fleuri qu'il affectionne, ajouta : « Quand 
les fruits sont pourris, ils n'attendent que le passage du 
vent pour se détacher de Tarbre. » Les multitudes sont 
académiques. Il ne fallait pas beaucoup de semblables 
phrases pour provoquer le délire d'un auditoire at- 
tablé. 

M. de Lamartine se plait à ce genre de formule qu'on 
nomme vulgairement des mois et les tourne souvent 
d'une façon très-heureuse. Il en fit un pour caracté- 
riser le banquet de Dijon. «C'est le tocsin de l'opinion,» 
dit-il. 

Au 18 décembre, dans un autre banquet organisée 
Châlons, des toasts plus significatifs encore remuèrent 
les esprits disposés aux émotions politiques. L'idée ré- 
publicaine se dégagea cette fois du mouvement réfor- 
miste. Lç grain commençait à se former à l'horizon. 
Le pouvoir ne vit rien venir. La politique des intérêts 
elle-même n'est pas infaillible. Un mouvement de gé- 
nérosité chez les corrompus peut la perdre. Confiant 



LES BANQUETS. 89 

dans un système uniquement basé sur les mauvaises 
passions, le gouvernement allait assister au réveil des 
grands sentiments sociaux sans y croire. N^y a*t-il 
pas un éclatant enseignement moral dans le spectacle 
de ce vieux roi entouré de ministres d'une expérience 
consommée, se dirigeant vers Tabime en médisant de 
la nature humaine? 

Cependant, à mesure que Thiver pluvieux et sombre 
avançait, le mécontentement du pays augmentait. La 
session s'ouvrit, le 27 décembre 1847, au milieu d'une 
inquiétude et d'une curiosité qui devaient donner une 
valeur à chaque mot, dans les discussions qui allaient 
s'ouvrir. L'adresse contenait en effet le programme 
politique du gouvernement. Elle fut écoulée par les 
Chambres réunies avec cette avide attention que les 
circonstances ajoutaient à une pareille solennité. Le 
roi y parlait de la crise commerciale, de la reprise des 
affaires, de ses espérances d'équilibre dans le budget 
des dépenses et dans celui des recettes, de divers pro- 
jets de lois relatifs à la réduction du prix du sel, à l'al- 
légement de la taxe des lettres, aux biens communaux^ 
au régime des hypothèques, aux monts-de-piété, aux 
Caisses d'épargne, etc. Il s'exprima ensuite en termes 
généraux sur la paix européenne, sur la médiation des 
grandes puissances en Suisse, sur le rétablissement de 
nos relations commerciales aux rives de la Plata, et 
consacra un paragraphe au duc d'Âumale nommé gou- 
verneur de l'Algérie en remplacement du maréchal 
Bugeaud. Comme dans les lettres de femme, la pensée 
du pouvoir se trouvait à la fin: «Messieurs, plusj'a- 
» vance dans la vie, plus je consacre avec dévouement 



00 SECONDE EtfQBLIQim fRAlfÇAISE. 

» au leryioe de la France, au aoin de ses intérêts, de 
» aa dignité, de aon bonheur, tout ce que Dieu m'a 
i donné et me conserve encore d'activité et de force. 

* Au milieu de Tagitatiou que fomentent les passioUË 

> ennemies ou aveugles, une conviction m'anime et me 

> soutient t c'est que nous possédons dans la monar- 
» chie constitutionnelle, dans l'union des pouvoirs de 
9 l'Etat, les moyens les plus assurés de surmonter 
s tous ces obstacles et de satisfaire à tous les intérêts 

• moraux et matériels de notre chère patrie. Mainte^ 

• nous fermement, selon la Charte, l'ordre social et 
» toutes ses conditions. Garantissons fidèlement, selon 
» la Charte, les libertés pubhques et tous leurs déve^ 
» loppements. Nous remettrons intact aux générations 

• qui viendront après nous le dépôt qui nous est con- 

* fié, et elles nous béniront d'avoir fondé et défendu 

* l'édifice à l'abri duquel elles vivront heureuses et 
» libres. » 

En style de discours de la couronne ce paragraphe, 
si modéré dans la forme, contenait une déclaration de 
guerre à outrance à l'opposition. Telle était la récom- 
pense de la fidélité dynastique de M. Barrot et de ses 
amis. 

L'expression de pastionê ennemies ou aveuglée piqua 
au vif les réformistes* La Bourse, ce fidèle thermo- 
mètre des sentiments de la classe moyenne, répondit 
aux menaces du trône par une baisse de la rente. 

La lutte allait s'engager dans les Chambres sur un 
terrain qui, embrassant toutes les questions pendan- 
tes, prétait aux grandes batailles parlementaires : la 
discussion de l'Adresse au roi. On sait que l'usage est 



de répondre à chaque paragraphe do discours dii trône 
par un paragraphe correspondant. L*art du rédacteur 
gtt dans un servile alrrangement de phrases, qui con-^ 
sisle à reproduire les expressions du discours dans un 
sens aiBrmalif. C'est ainsi qu'une Chambre où le gou- 
yernement dispose d'une majorité docile, exprime sa 
satisfaction au monarque. L'expression de passianê en-- 
nemies ou aveugles devait donc se trouver dans le projet 
d'Adresse. Il est aisé d'imaginer ce qu'elle allait sou- 
lever de colères. 

La préséance appartenait à la Chambre des pairs. La 
discussion s'y ouvrit aussitôt que la Chambre des dé- 
putés lui eut fait part de la formation de ses bureaux. 
Mais la pairie, composée d'une noblesse ralliée, discré- 
ditée et d'industriels enrichis, était devenue lUnstru- 
ment passif des volontés du pouvoir. Ce parti pris écar- 
tait l'attention publique de ses délibérations. On était 
pressé d^assister à celles de la Chambre des députés 
qui, toute factice et toute corrompue qu'elle fdt par le 
principe du cens et par les manœuvre du cabinet, était 
encore le seul pouvoir qui représentât, ou du moins 
parût représenter, l'opinion du pays. Et pourtant, la 
Chambre des pairs, sortant un moment du silence des 
tombeaux, revenait à la vie avant de disparaître de la 
scène du monde ! Un homme jeune encore, H. d'Alton- 
Shée, avait osé devant ces débris infidèles de toutes les 
révolutions faire l'éloge de la Convention (1). Les pas- 
sions, charbons qu'un souffle ranime jusque sous les 
cendres, se rallumèrent au cœur de ces vieillards. La 

(I) Mwitew unîvenêl. Chambre des pairs, séance da 14 janTÎer. 



92 SBGONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

haine est éternelle. Au milieu de la tempête, un homme 
noir surgit à la tribune et fit entendre un cri funèbre, un 
cri d'un autre temps, qui rendit à ces patriarches en 
délire un quart d'heure de folle agitation. M. de Monta- 
lembert, comme un hibou que la pioche du démolisseur 
trouble dans ses ruines, avait exprimé toutes les fu- 
reurs et toutes les épouvantes de ces âmes timides. En 
pleine lumière du xix'' siècle, il avait évoqué le fantôme 
d'une société expirée ; sûr de trouver dans son audi- 
toire suranné des sympathies pour toutes les passions 
et tous les préjugés gothiques. Il oubliait qu'à lui et à 
ses pareils le xix"" siècle avait le droit de dire : gens du 
moyen âge, où sont vos grandes épées, vos puissantes 
armures et votre foi robuste? Vos pères ne guer- 
royaient pas seulement avec une langue d'avocat. Pre- 
nez garde qu'un jour la révolution, sans cesse harcelée, 
ne se retourne contre vous et ne vous fasse repentir 
de tant d'insolences et d'outrages. 

La Chambre des députés était si pressée de commen- 
•cer la lutte qu'elle n'attendit pas la discussion du pre- 
mier paragraphe de l'Adresse pour ouvrir le feu. Une 
protestation contre la nomination de M. Richond des 
Brus, député conservateur que quarante-neuf élec- 
teurs de l'arrondissement du Puy accusaient de corrup- 
tion électorale, fournit à la gauche le prétexte d'entrer 
fourche en main dans ce vaste fumier et d'en étaler 
aux yeux du pays les immondices et les pourritures. 

La majorité saisit cette première occasion de faire 
sentir à l'Assemblée ce que c'est que la puissance du 
nombre. Elle ratifia l'élection vicieuse. 

H. Odilon Barrot, sans perdre un instant, donna le 



LES BANQUETS. 93 

signal d'une nouvelle lutte, en reprenant en sous-œu- 
vre Vaf faire Peiil^ antérieurement ébauchée à la Cham- 
bre des pairs. L'opposition, pour livrer ce nouveau com- 
bat, faisait choix d'un excellent terrain. Le chancelier 
Maupeou avait fait jadis une révolution profonde en 
abolissant la vénalité des offices, M. Guizot, assisté d'un 
Gil Blas politique, se livrait, non pas à son profit per- 
sonnel, mais au profit du système, à une manipulation 
d'emplois, que nos mœurs n'autorisent pas plus que 
nos lois. Le ministre le plus détesté qu'il y ait eu en 
France depuis M. de Polignac comparaissait enfin aux 
assises de l'opinion. Jusqu'alors il s'était enveloppé de 
son austère probité comme d'une impénétrable armure. 
L'opposition lui faisait cruellement sentir qu'il ne suf- 
fit pas de la probité domestique pour administrer un 
peuple. 

Voici ce qui s'était passé à la Chambre haute. 

Publiquement accusé d'avoir favorisé les honteuses 
transactions qui se passaient journellement dans le ca- 
binet de son chef du secrétariat particulier, M. Génie, 
il avait été traité par le marquis de Boissy de « courtier 
de corruption (1). » Et comme le ministre incriminé se 
retranchait dans de vagues excuses, alléguant d'an- 
ciens usages, de vieux abus qui n'auraient plus lieu 
désormais, une scène de haute comédie, telle qu'il s'en 
passe dans ces graves assemblées, avait eu heu à pro- 
pos de cet incident. Trois nobles pairs, anciens minis* 
très, M. Mole, M. Passy et M. d'Argout, montèrent l'un 
après l'autre à la tribune et déclarèrent que rien de 

(1) Moniteur universel ^ Chainbnides pairs, séance da 11 janvier 1849. 



94 SBCOIIDB RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

semblable ne s'était passé sous leuradministratioii. De 
sorte que les cabinets passés accablaient du poids de 
leur probité la corruption du présent ministère. H.Bar* 
tbe lui-même, ce conspirateur renégat, éprouva le be- 
soin, au nom de la Cour des comptes, de protester de 
son mépris pour le genre de transactions qu'on repro- 
chait au président du Conseil. 

Un maladroit ami compléta la scène par un de ces 
mots écrasants de candeur qui valent un coup de mas- 
sue. « L'humanité n'est pas parfaite , » articula H. de 
Castellanne, 

A la Chambre des députés, la comédie se renou- 
vela. H. Thiers vint, comme un petit saint, déclarer à la 
tribune que lorsqu'il était ministrejamaUriendesembla'' 
ble^ etc. M. Dupin formula son blâme en injures tecb<- 
niques de vieille jurisprudence; M. Dufaure les imita. 
Blême et insolent encore, M. Guizot se roidissait sur 
son banc de douleur. Il y avait des moments où la ma- 
jorité, honteuse d'elle-même, paraissait prête à se ca- 
cher sous terre, pour échapper à Timplacable autorité 
de ce maître qui la vouait à Thumiliation. Les attaques 
de Topposition prirent un caractère d'autant plus acca- 
bbntauxyeux du pays que des hommes modérés comme 
BIM. Duvergier de Hanranne, de Maleville et Dufaure 
y mêlèrent leur voix. Le sinistre garde des sceaux Hé* 
bert envenima de sa parole acerbe ces débats pleins 
d'acrimonie, où le pays put voir en quel mépris récipro- 
que se tenaient les diverses fractions de la Chambre. 

Dans Tétat de fermentation où étsâent les esprits, 
tout devenait incident. On s'était si longtemps ennuyé 
en France, qu'on éprouvait un besoin d'émotion, un 



us BANQUETS. 95 

sentiment de curiosité très-significatifs qu'on retrouve 
au prélude de toutes les révolutions* Dans de sembla- 
ble9 dispositions le moindre bruit a un retentissement 
considérable. Aveo une intelligente perfidie, la pressa 
et la tribune exploitaient cet état des âmes et accusaient 
le pouvoir de tout ce qui se faisait de mal en France. 
Si la vigne avait gelé» la faute en eût été au gouverne^ 
ment. 

La conscience révoltée de la Chambre essaya de ma<* 
nifester son mécontentement dans deu^ ordres du jour 
motivés. M. de Peyramont, l'homme des rigueurs pé- 
nitentiaires, vint au secours du ministère. M. Guizot 
rassembla du regard ses honteuses recrues et jeta pour 
la seconde fois à la face de ses accusateurs les deux 
cent vingt-cinq voix de sa majorité vendue. 

Le ministre et son roi en étaient arrivés à l'absolu 
mépris des hommes. A force d'avoir manipulé des con- 
sciences, d'avoir brassé ce qu'on nommait la matière 
éleelorate^ ils ne croyaient plus [qu'aux intérêts. Sans 
doute le siècle appartient à l'individualisme et à la ma- 
tière. Il en tire sa gloire scientifique et industrielle, 
coQtre-poids de son infamie. Mais ce que le ministre et 
le roi oubliaient, c'est qu'à côté de la conscience indi- 
viduelle, facile à tarifer, il reste la conscience publique 
que l'on n'achète point. 

Tels furent les préambules de la discussion de l'A- 
dresse. 

Les gouvernements comme les individus font accep-» 
ter leurs vices tant que leur fortune n'est pas ébranlée. 
La fortune d'un gouvernement consiste dans l'équilibre 
parfait des recettes et des dépenses, et dans le plus pe* 



96 SECONDE BÉPUBLIQUE FBANÇAISE. 

tit budget possible. Quand M. Thiers, dont Tesprit se 
meut avec tant d'aisance dans le brouillard des ques- 
tions financières, eut exposé la situation du budget, 
les centres parurent perdre quelques-unes de leurs 
illusions. On avoua que le pouvoir avait commis quel- 
ques fautes. L'affaire Petit, comme un mets mal digéré, 
revint aux lèvres de TAssemblée. On parla mœurs. Les 
corrompus daignèrent écoqter de beaux discours sur 
ce sujet d'amplification développé par MH. de Tocque- 
ville, Billault, Dufaure, etc. Mais les condamnés du 
centre redevinrent sérieux au moment du vote et re- 
prirent la chaîne sans murmurer. M. Guizot en fut 
quitte, pour essuyer encore une fois sa joue souillée, 
mais non de sang. 

Le cabinet poursuivit sa route sur le terrain de TA- 
dresse, courant à d'autres infortunes. 

En achevant l'exposition 4es affaires d'Italie, M. d' Al- 
ton-Shée avait osé devant la Chambre des pairs s'é- 
crier, avec cette généreuse inconvenance dont il avait 
déjà donné des preuves : « Ce n'est pas en tendant le 
]> cou comme des victimes, c'est les armes à la main, 
» faisant feu sur leurs oppresseurs, que doivent mou- 
» rir désormais les martyrs de la liberté (1) ! » Si Ton 
s'exprimait ainsi au Luxembourg, qu'allait-on dire au 
Palais-Bourbon? Ajoutez que les affaires d'Italie ame- 
naient à la tribune M. de Lamartine : l'orateur le plus 
poétique et le plus sentimental delà Chambre pour la 
question la plus poétique et la plus sentimentale de la 
politique extérieure ! Les proclamations de Radetzki, 

(1) Moniteur universel. Chambre des paire, séance du 10 janvier. 



LES BANQUETS. 97 

le bombardement de Palerme, Rome, Gêties, Milan , 
Payie, les luttes armées, les vexations policières, les 
menées jésuitiques, les intrigues des cardinaux, Thésita- 
tion du pape, quels matériaux entre les mains d'un pa* 
reil artiste! M. de Lamartine parla magnifiquement. 
Un silence de dix-huit mois ajoutait encore un attrait 
de plus au plaisir de l'entendre. «Plus haut! » criait- 
on à ce grand seigneur, comme on eût fait à l'bistrion 
du boulevard. Sa phrase imagée, tantôt pleine d'indi- 
gnation, tantôt mouillée de je ne sais quelle mélancolie 
tendre qu'il trouve le secret de mêler aux implacables 
débats de la pohtique; l'essor de sa pensée qui semaine 
tient presque toujours dans le bleu comme Taigle, et 
aussi comme l'alouelte matinale de Roméo, tout, jus- 
qu'à sa grande taille, jusqu'à sa noble figure, con- 
tribuait à séduire les imaginations. Les centres se 
croyaient au spectacle. La gauche s'abandonnait sans 
réserve au charme du moment. On oubliait pour ainsi 
dire le présent si complexe, l'avenir si chargé d'orages. 
Les longues pages du Moniteur sont criblées de cette 
expressive parenthèse : {sensation). 

Il y eut vingt-cinq minutes de suspension. On verra 
combien sont dangereux aux révolutions de tels phra- 
seurs ! 

Mais il eût été trop doux de conduire la discussion 
des affaires publiques à grandes guides de poésie et de 
sentiment M. Guizot la raoïena bien vite sur le tapis 
vert de la diplomatie. « Nous considérons les traités de 
» 1815, comme la base de l'ordre européen, réphqua- 
» t-il (1). » Et il entrenjêla cet agréable texte de l'éloge 

(1) Moniteur universel. Chambre des députés, séaoce da 29 janvier. 
T. I. 7 



98 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

du gouvernement autrichien, en y glissant implicite- 
ment celui de M. de Melternich. Était-ce maladresse 7 
Elle eût été trop grossière. Était-ce parti pris d'inso- 
lence? M. Guizot aurait du savoir qu'en politique Tin- 
solence ne sert à rien. Elle tient les esprits en défiance. 
Le premier ministre, comprenant la faiblesse réelle de 
sa situation, espérait-il payer d'audace? On peut s'en 
tenir à cette hypothèse qui ne manque pas de vraisem- 
blance. Toujours est-il que le gouvernement français, 
dans le désir de se faire accepter par l'Europe, s'élait 
laissé entraîner à une politique subversive de Tesprit 
national. Là était le secret de son impuissance. 

Après M. de Lamartine, ce fut le tour de M. Thiers 
qui poursuivait le portefeuille avec une âpreté crois- 
sante. — Il y a en France un genre d'esprit particulier 
à la nation et qu'on désigne vulgairement sous le nom 
de Chauvinisme. îiu\ 9 mieux que M. Thiers, ne possède 
le don de réveiller ce sentiment et de le rajeunir par le 
prestige d'une éloquence hmpide^ d'une argumentation 
touffue, par l'apparence de la pratique et de la réahté. 
Les questions de politique extérieure prêtent surtout 
au développement de ce thème ridiculisé, mais tou- 
jours vivace. A cette faculté peu distinguée, précieuse 
d'ailleurs, dont jouit M. Thiers, il en faut ajouter une 
autre : il a été jacobin. Sans doute M. Thiers n'est plus 
un démocrate, chacun sait qu'il a avalé en 4 830 sa der- 
nière velléité démagogique avec le verre d'eau sucrée 
dont madame la duchesse d'Orléans daigna le régaler, 
lorsqu'il vint offrir la couronne de France à son mari. 
Mais il lui est resté les formules de la foi envolée. Son 
imagination se plait à secouer Tétendard de la liberté 



LES BANQUETS. 99 

des peuples. Son esprit monte à cheval au premier si- 
gnal et parcourt à bride abattue les plaines de l'Europe 
devenue un vaste champ de bataille. Il s'est tiré plus 
de coups de canon dans sa tète qu'on n'a fabriqué de 
poudre depuis un siëcle. Le guerrier chimérique en est 
quitte, après la séance, pour regagner paisiblement la 
place Saint-Georges en regardant les images aux vitres 
des boutiques ; car M. Thiers ministre encloue sesea* 
nons et garde ses harangues. 

Les événements venaient, malheureusement pour le 
pouvoir, prêter à l'éloquence de M. Thiers des argu- 
ments tout brûlants d'actualité. L'Italie affamée de con- 
stitutions se révoltait à Palerme, à Naples, à Florence; 
s'agitait à Rome et à Turin. La Jeune-Italie secondait ce 
mouvement dont elle espérait voir sortir la République 
et la Révolution armées. Rêves anticipés ! l'Italie en était 
à peine à Voltaire et à la monarchie représentative. 
Préoccupée avant tout, et logiquement d'ailleurs, du 
sentiment de nationalité, elle se fût trouvée très-heu- 
reuse d'un gouvernement semblable à celui que la 
France se disposait à briser. 

Une lutte pleine d'intérêt s'était engagée entre le 
premier ministre et celui qui cherchait à prendre sa 
place. Chose étrange, et qui montre bien la misère des 
politiques du temps, chacun savait le degré de person- 
nalité qui entrait dans le conflit; et, ce qui pour des es- 
prits élevés eût détruit presque tout l'intérêt de la dis- 
cussion, en devenait à peu de chose près le seul attrait. 
La lutte de deux hommes d'Etat dégénérait en combat 
de coqs. M. Guizot donna le coup décisif à son brillant 
ennemi en prouvant à la Chambre qu'il ne différait de 



100 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

M. Tbiersque daus la forme du discours, que M. Thiers 
avait fait la veille et ferait demain ce qu'il reprochait 
aujourd'hui à M. Guizot, et qu'entre M. Thiers et M. Gui- 
zot rembarras du choix serait grand. La gauche voulut 
réparer cet échec. Elle lança M. Barrot à la tribune. 
Cet orateur enfla ses poumons, mais il n'en sortit que 
du vent. D'ailleurs la majorité était à son poste. 

M. Thiers comprit qu'après ce désastre il avait besoin 
de se relever dans l'estime de ses alliés. La question 
suisse lui offrit un nouveau moyen d'augmenter sa po- 
pularité renaissante» Il se posa en révolutionnaire et 
promit au besoin son appui aux révolutionnaires exaltés. 
Ce moyen réussit. M. Guizot atténua néanmoins l'effet 
de cette tactique en lisant une lettre adressée en 1836 
par M. Thiers à M. de Montebello. Dans cette lettre, 
M^Thiers se prononçait vertement contrôles radicaux. 
Le ministre du 1 ««• mars essaya dans une courte réplique 
de concilier le passé avec le présent. Tâche difficile ! 

Une question beaucoup plus grave que celle des pa- 
linodies de M. Thiers et de M. Guizot s'agitait à pro- 
pos du paragraphe sur la Suisse. Les termes ambigus 
de l'Adresse pouvaient au besoin impliquer l'idée d'in- 
tervention. M. Guizot sommé par M.Larochejaquelein 
de s'exphquer à cet égard, se retrancha avec opiniâtreté 
dans cette réponse ambiguë : «Lisez l'Adresse. » Ruse, 
insolence, timidité et étroitesse de vues, tels sont les 
termes qui caractérisent la polilique du ministère du 
29 octobre. En soutenant les prétentions des petits 
cantons, en préparant une médiation européenne dont 
on eût voulu et dont on n'osait pas exclure l'Angle-, 
terre, en faisant de la Suisse une autre ItaUe, quels 



LES BANQUETS. 101 

bénéfices si considérables la France pouvait-elle donc 
en tirer? Le but principal n'était-il pas manqué dès 
l'instant où l'on n'avait pas Taudace d'écarter l'Angle- 
terre de ces négociations? Un résultat pareil valait-il 
la peine de s'engager dans une politique de taupe, de 
froisser tout ce qu'il y avait d'honnête dans l'opinion 
publique en France? Etrange façon d'ailleurs de com- 
bat Ire une puissance aussi redoutable que l'Angleterre ! 
Eût-on osé tenter, eût-on réalisé le projet d'écarter 
l'Angleterre d'une médiation des grandes puissances, 
qu'était-ce autre chose qu'une rouerie diplomatique ? 
en quoi cela affaiblissait-il sa puissance réelle? En 
eût-elle compté un vaisseau de moins? 

Quand la majorité eut accompli la formalité du vote, 
on passa à la question polonaise. Le temps n'est plus 
où un orateur se faisait une facile popularité en reven- 
diquant les droits de nationalité garantis à la Pologne 
par les traités de 1845. Les illustrations de la tribune 
s'abstinrent de toucher à ce sujet du vieux répertoire 
parlementaire, laissant à M. Yavin l'ingrate tâche de 
tirer parti d'un thème usé. Cet orateur, assisté de son 
amiLarabit, rappela vainement les massacres des 6otir- 
reaux Gallicie; les vexations policières exercées à l'oc- 
casion du banquet offert à M. le prince Czartoriski; il 
ne parvint pas à émouvoir le président du conseil. A 
l'instar des chanteurs qui allèguent une indisposition, 
M. Guizot, fatigué des luttes précédentes, et réservant 
ses forces pour de plus illustres adversaires, prétexta 
des motifs graves. 

Les mêmes motifs furent allégués dans la discussion 
du paragraphe suivant, relatif à la Plata. M. Lacrosse 



102 SECONDE REPUBLIQUE FRANÇ4ISE. 

fit observer que rAdresse se bornait à parler des rela- 
tions commerciales, et qu'il n'était question ni de la sé- 
curité des Français, ni de Tindépendance de la Répu- 
blique de rUraguay placées sous la sauvegarde de la 
France. M. Drouyn de Lhuys prouva que la question 
n'avait pas avancé depuis sept ans. La discussion ne 
parvint pas à s'établir et mourut en Grandin, en d'Hau- 
bersaert et en Chambolle. 

MM. Bugeaud et Lamoricière prirent la parole dans 
la séance suivante à propos de l'Algérie. Le cabinet 
avait à se disculper de ne point ratifier rengagement 
d'honneur du duc d'Aumale, gouverneur général de 
l'Algérie, vis-à-vis d'Abd-el-Kader. M. Lherbette, qui 
transporte volontiers à la tribune ses habitudes de 
salle d'armes, trouva moyen à propos de l'Algérie d'a- 
mener dans la discussion un parallèle entre Casimir 
Périer et M. Guizot, fort désobligeant pour ce dernier. 
Il chercha ainsi à établir que le président du Conseil 
s'écartait des errements du gouvernement représenta- 
tif, et devenait un instrument dans la main du roi. Une 
large part de vérité existait au fond de cette accusation 
trop brutalement conduite par M. Lherbette, pour que 
l'opposition en pût tirer grand profit. Elle fournit à 
M. Guizot l'occasion d'une sortie oratoire et d'un demi- 
triomphe. Il va sans dire que l'interpellation relative 
à la promesse signée par M. Lamoricière , et contre- 
signée par M. le duc d'Aumale, resta sans satisfaction. 
M. Guizot répondit que la parole d'un général n'enga- 
geait pas le cabinet; qu'il y aurait danger à envoyer 
Abd-el-Kader à Alexandrie et qu'on aviserait. 

La Chambre des pairs et la presse avaient déjà re- 



LES BANQUETS. 10^ 

tenti de cette affaire, qui vint expirer avec les autres à 
la Chambre des députés. Elle tomba dans cette machine 
à voter qu'on nommait la majorité, et qui étranglait 
impassiblement les questions qu'on lui livrait. Les au-* 
très avaient perdu tout sentiment, toute pudeur; ils ne 
pouvaient, ils ne voulaient plus penser. On leur faisait un 
signe et ils votaient. Ce n'était plus une tactique, c'était 
l'obéissance aveugle à un pacte. Une classe considéra-- 
ble par sa puissance dans l'Etat, par sa fortune et ses 
lumières, marchait à sa perte sur la foi de M. Guizot! 

Le dernier paragraphe, celui qui forme pour ainsi 
dire la clef de voûte de la situation, qui contient le prin- 
cipe des orages et des tempêtes, le germe de la révo- 
lution elle-même, ce paragraphe dans lequel la mo- 
narchie de juillet exprimait en termes si sévères ses 
sentiments sur l'agitation, et disait à l'idée démocrati- 
que : Tu n'iras pas plus loin, — cette pomme des dis- 
cordes civiles allait enfin être lancée dans le pays tout 
entier, du haut de la tribune nationale. 

Il importe à cette heure de suivre, plus attentivement 
que jamais, les principaux masques de cette grande 
action dramatique, que le dixième paragraphe va ame* 
ner sur la scène. 

D'un côté, se tiennent MM. Guizot, Ducliâtel,'Hébert, 
assistés de leurs obscurs comparses Jayr, Dumônt, 
Cunin-Gridaine, etc., et du chœur compact des centres. 

De tous les autres surgissent divers groupes plus ou 
moins menaçants : M. Odilon Barrot, le Broussel des 
banquets et ses deux souffleurs, MM. Duvergier de 
Hauranne et de Maleville ; Ledru-RoUin et les rares 
républicains; MM.Thiers et deRémusat» prudents clias* 



104 SECONDE RÈPUBLlglE FRANÇAISE. 

seurs de portefeuille ; M. Emile de Girardin et le fan- 
tastique bataillon des progressites ; MM. de Larochejac- 
quelein, de Genoude et les légitimistes libéraux ; les 
rancuniers de la droite, à leur tête M. Berryer; des in- 
dividualités parmi lesquelles se délaehe au premier 
plan un orateur poète, Lamartine rêvant la dictature 
d'Orpbée. 

Les banquets ont continué, les passions aveugles et en- 
nemies^ signalées dans le dernier paragraphe, ont monté 
comme une marée équinoxiale. La police a pris la plume, 
signal ordinaire de tout conflit de place publique; de 
sorte que cette question* qui ne s'appelle plus aujour- 
d'hui réforme électorale, qui n'a plus de nom et qui les 
a tous, vint à la tribune, brûlante des agitations du 
dehors. 

La discussion s'ouvrit, le 7 février, au milieu d'irae 
certaine émotion. La première attaque fut dirigée par 
l'un des inventeurs de la conception des banquets, 
M. Duvergier de Hauranne. Ce doctrinaire fourvoyé 
avait déployé dans toute cette campagne une opiniâtreté 
singulière, Topiniâtreté des transfuges. Â l'éclat de son 
yeux qui brillaient derrière ses lunettes, à l'accusation 
(!e sa parole, au trait cruel de sa phrase, on devinait 
que, dut s'écrouler la monarchie constitutionnelle, 
M. Duvergier de Hauranne était déterminé à chasser 
du pouvoir son ancien coreligionnaire M. Guizot. Son 
discours fut une sorte d'appel au jugement du peuple 
contre celui de la majorité. Il fit l'apothéose du droit de 
réunion et l'accompagna de considérations illusoires 
sur le progrès des mœurs politiques en France. Il cita 
TAngleterre pour exemple de la possibilité de grandes 



LES BANQUETS. ^ 05 

manifestations populaires ; thème favori des parlemen- 
taristes. 

Un conservateur enrhumé, M. Quesnault, conseiller 
à la Cour de cassation, se plaignit des terroristes et des 
utopistes et s'appuya, contre les réunions politiques, de 
l'opinion du doux et fleuri Canning. M. Marie, avocat 
maigre et fin, Tun des futurs dictateurs, qui suivait 
attentivement la marche de l'agitation, répliqua par 
l'éloge, non de la Convention, mais de la révolution 
de juillet^ et protesta contre la terreur et les commu- 
nistes. 

Alors une des plus impassibles créatures du centre, 
M. Rouland, avocat général à la Cour de cassation, 
commença par se poser en victime des fureurs de la 
gauche. Puis, élevant la voix, il passa de l'attendrisse- 
ment aux injures : « aristocrates et ambitieux, » arti- 
cula- t-il. L'aveu maladroit de la colère suivit proinp- 
tenient celle première sortie, vt Le pouvoir! s'écria- 
» t-il, mais vous en avez la fièvre, et quand vous le 
» tiendrez, vous serez comme les autres, corrup- 
» teurs et corrompus. » Ingénuilé trop généralement 



vraie ! 



La réplique fut donnée à M. Rouland par un autre 
avocat, M. Crémieux, homme à tête comique et cyni- 
que, parleur prodigieux, futur membre, lui aussi, du 
{gouvernement provisoire, et que nous verrons nager 
fort habilement entre les eaux de la Régence et celles 
de la République, quand arrivera la crise finale de ce 
prologue d'une révolulion. M. Crémieux débuta leste- 
ment : a Parmi les députés aveugles qui ont figuré 
» dans les banquets, je suis un des plus aveugles. » Il 



406 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

opposa ensuite le banquet de Lizieux aux banquets 
réformistes et fit hommage à M. Guizot de Tinvention 
de ce genre de manifestation politique. 

M. d'Haussonville, gendre de M. de Broglie, député 
dandy, acheva la première des six séances, qui furent 
consacrées à la discussion du dixième paragraphe, par 
des incriminations maladroites, sur un toast fort peu 
compromettant de M. Marie à Orléans, 

Dans la séance du 8, M. de Maleville,rennemi poli- 
tique de M. Duchâtel, se donna le facile plaisir de ré- 
pliquer aux lamentations déjà oubliées du conseiller 
Quesnault. Il discuta ensuite la loi de 1790, dont s'ar- 
mait le pouvoir pour mettre fin aux banquets (1). 

La seule chose remarquable du discours de M. Maie- 
ville, consista dans cette citation de Bolingbroke écri- 
vant au docteur Swift : « C'est par des calamités nalio- 
» nales qu'une corruption nationale doit se guérir, » 
Quelle menace à des corrompus ! M. Duchâtel, appor- 
tant à la tribune sa grosse santé et cet égoïsme mal- 
veillant, qui ne se donne plus la peine de théoriser, 
répliqua par Ténumération perfide d'une foule d'in- 
terdictions de réunions politiques faites à l'époque où 
M. de Maleville était secrétaire général au ministère de 
l'intérieur. 

La chicane soulevée par la discussion de la loi 
de 1790, devait nécessairement attirer les avocats, 
comme le miel attire les mouches. M. Odilon Barrot 

(1) La loi de 1790, que nous verrons souvent reparaître et dont un an plus 
tard M. Carlier fera nsage pour fermer les réunions électorales, n'a nullement 
eu en vue la réglementation des assemblées politiques. Elle ne coucerne que les 
marchés, foires, lieux de plaisir, etc. C'est pour ainsi dire un instrument de 
ménage <lont les préfets de police ont plusieurs fois fait une arme politique. 



LES BANQURTS. I 07 

avait d'ailleurs besoin de se signaler dans cette lutte 
dernière. Il fit appel au passé, parla de la Charte, du 
banquet aux Vendanges de Bourgogne^ (doux souvenirs de 
ses premières armes politiques sous la Restauration), 
et trouva humilianl (sic) d'être obligé de recommencer, 
en 1848, la même lutte contre les mêmes obstacles. Il 
acheva celte honnête plaidoirie en se plaignant des 
imputations odieuses de Tavocat Routand. Ainsi finit 
la deuxième séance de cette lutte parlementaire. A me- 
sure que le terrain du combat se resserre, les passions 
deviennent plus violentes. 

La présence de M. Hébert à la tribune donna, dans 
la séance du 9, le signal des tempêtes. Le garde des 
sceaux venait répondre à une protestation de M. Rois- 
sel au nom du douzième arrondissement à qui le préf(;t 
de police interdisait le droit de banquet. La parole acide 
de M. Hébert, son impassibilité provocante, son regard 
aigu n'étaient pas de nature à calmer l'irritation de la 
gauche. Il se livra à d'amères récriminations contre 
les banquets, cita des fragments de toasts séditieux où 
était exprimée, en termes plus ou moins ampoulés, 
cette banalité : « Le peuple donne et reprend les cou- 
ronnes. » Il revint ensuite sur cette loi de 1 790, qu'on 
devait jusqu'au bout se renvoyer comme une balle, 
nia qu'on pût s'appuyer sur la constitution de 4790, 
et soutint cette doctrine singulière qu'en dehors de la 
Charte de ^i 830, il n'existe aucun droit légitime et 
légal. Il annonça en termes aussi clairs que provocants 
l'intention, de la part du pouvoir, de ne reculer devant 
aucun moyen de répression. 

Ungrand tumulte accueillit cette imprudentemenace. 



108 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

MM. Odilon Barrot et Ledru-Rollin voulurent par- 
ler; mais la parole appartenait à M. Feuillade-Chauvin, 
député de Libourne, qui revendiqua le droit d'en user. 
Ce modeste orateur vint donner à la majorilé le signal 
de l'inquiétude. M. Feuillade-Chauvin était en ce mo- 
ment la personnification du centre honteux, refusant 
de suivre le cabinet sur le terrain de Timpudence. 
Il fit à la tribune la définition du conservateur in- 
dépendant qui se place au-dessus des questions de 
cabinet. 

L'occasion était bonne pour la gauche de frapper un 
coup plus hardi. M. Ledru-Rollin s'empara de la doc- 
trine malencontreuse du garde des sceaux. Il prouva 
que la Charte de ^830 n'était que le détritus de celle 
de 1814; il opposa les droits primordiaux, impres- 
criptibles, de la nature humaine au droit écrit; thème 
excellent aux époquos où la société s'apprêle à se met- 
tre en question et à diercher une solution, les armes 
à la main, dans le droit du plus fort. Il menaça du 
refus de l'impôt, oubliant sans doute qu'il reprenait 
en sous-œuvre l'utopie invraisemblable de M. de Ge- 
noude. Mais il y a des instants où tout est bon à lancer 
sur ses adversaires. La chaleur du discours éleva son 
imagination. Il trouva des mouvements oratoires d'une 
grande force, et suscita un tel enthousiasme, qu'à la 
réplique du garde des sceaux, M. Oflilon Barrot, en- 
flammé, gesticula de son banc et prononça, comme 
au bon temps de 1830, les noms de Polignac et de 
Peyronnet ! 

Telle est la vieille puissance d'exécration de ces 
deux non)s, qu'aussilol les injures volèrent de toutes 



LES BANQUETS. 109 

paris ; la Chambre oublia sa dignité, les centres per- 
dirent leur modération. Au milieu de tous les grands 
meneurs d'intrigues, des ambitieux, des satisfaits 
de cette consulte de sceptiques, deux passions vraies, 
sincères , croyantes se firent jour : la haine et le 
mépris. 

Le tour des gens mixtes, des conciliateurs éternels 
dont le rêve est de niarier l'eau et le feu, arriva natu- 
rellement dans la séance suivante. M. Darblay proposa 
un amendement qui ne satisfit personne. M. Odilon^ 
Barrot avait la tête montée; il repoussa l'amendement, 
parce qu'il y était dit : « Si les agitations réformistes 
» ont produit en quelques endroits des démonstra- 
» lions hostiles à nos institutions, etc.. » Ce qui im- 
pliquait un blâme de la majorité. M. Blanqui, l'écono- 
misle, alla jusqu'aux supplications, il sentait venir la 
révolution ; mais ce n'est pas avec des prières qu'on 
résout un problème. MM. Dumon, Barrot, Guizot et 
Thiers parurent ensuite à la tiibune. Le débat prit 
une grande animation. La Chambre mérita un moment 
ce nom de du6, que les princesses lui donnaient dans 
leur correspondance familière. « Comment ! s'écria 
M. Thiers> c'est du haut du trône que vous faites 
» tomber cette expression : ennemis ou aveugles... 
» C'est une imprudence extravagante ! » Au surplus 
la majorité, pas plus que la gauche, ne voulait de l'a- 
mendement Darblay. Elle poursuivait avec une opi- 
niâtreté fatale le blâme intégral qui mettait cent quatre- 
vingt-cinq députés dans la condition de se considérer 

et d'élre considérés par le pays comme ennemis ou 
aveugles. 



I 



110 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

VaiDement, dans la séance du 41 , M. Desmousseaux 
de Givré, essaye de produire un amendement ainsi 
conçu : « Comptez sur la raison publique, éclairée par 
» nos libres discussions, et par la manifestation de 
» toutes les Opinions légitimes. » Après le refus de 
l'amendement Darblay, il n'y avait aucune chance que 
la majorité rayât purement et simplement les deux 
épitbctes injurieuses. 

M. de Morny prétendit prouver à la minorité qu'elle 
avait tort de se croire insultée, que le mieux était de se 
résigner et d'immoler ses ressentiments par esprit de pa- 
triotisme. M. de Lamartine ramena bien vite la discussion 
dans les nuages d'où elle était descenduo ; de ridicules re- 
pas de bourgeois dynastiques devinrent dans son discours 
des assemblées comparables à celles du peuple romain. 
Le banquet du douzième arrondissement put être un 
instant considéré comme le summum jus des nations. 
Il évoqua à la tribune l'ombre de Manuel ; il cita une 
note ingénieuse tirée de l'histoire d'Angleterre, où le 
danger des vengeances poUtiques apparaissait d'une 
façon saisissante ; il eut un mot heureux sur le jeu de 
Paume. Rarement énergique, il trouva ce jour-là une 
image véritablement vigoureuse : « Vous menacez, s'é- 
» cria-t-il, la représentation elle-même de venir 
» mettre la main de la police sur la bouche du pays. » 
M. Vitet, rapporteur, essaya de défendre sa rédaction 
attaquée derechef par M. de Rémusat, et soutenue par 
M. Duchâtel, qui n'eût pas voulu laisser le dernier 
mot à un successeur possible, probable même alors. 
Oublié, repris enfin par M. Dufaure, Tamendement 
Desmousseaux de Givré succomba sous quarante- 



LES BANQUETS. 111 

trois voix de majorité. La première phrase du dixième 
paragraphe fut votée par 241 députés seulement. On 
trouva 223 boules blanches et 1 8 boules noires. Le souf- 
flet était donné. 

La tentative de réforme parlementaire, faite le len- 
demain par un fabricant de tapis, conservateur progres- 
siste, M. Sallandrouze, eût été une bien petite com- 
pensation après un pareil vote. M. Guizot, l'homme 
des flexibihtés diplomatiques, resta inflexible devant 
la minorité vaincue et flétrie, froissant toutes les nuan- 
ces de l'opinion, toutes les classes de la société, à l'ex- 
ception d'une poignée de conservateurs obtenus par des 
moyens coupables. La réforme électorale retombait 
dans le néant, le cabinet était sauvé. 222 voix contre 
489 rejetèrent l'amendement Sallandrouze, et allèrent 
répandre des ferments de colère dans la puissante classe 
des marchands. Sur le vote d'ensemble, il y eut une se- 
conde abstention de la minorité ; le chef-d'œuvre de 
M. Vitet passa à 241 voix contre 3. 

Le cabinet du 29 mars et la monarchie de juillet 
venaient d'obtenir un de ces triomphes qui coûtent 
cher. 

Violer une question n'est pas la résoudre ; la bâil- 
lonner à la tribune dans de telles circonstances, avec 
un pareil système électoral, c'était la jeter aux délibé- 
rations de la place publique. Or, durant cette longue 
discussion, la température de l'opinion avait monté au 
dehors : les fautes vis-à-vis du parlement n'étaient pas 
les seules que le pouvoir eût commises. A la suspension 
déjà ancienne des cours des |)rofesseurs Adam Mickie- 
vicz et Edgard Quinet, on joignit celle de M. Michelet. 



112 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

Or, aux yeux de la jeunesse des écoles, Mickieviez vou- 
lait dire Pologne» Quinet Italie et Michelet révolution. 
Cette dernière destitution avait fourni aux disciples le 
prétexte d'une f'^Viïton, et au professeur, celui d'un a(/f>M 
en prose imprimée ; un adieu de ce genre se répand en 
vingt-quatre heures, une pétition collective se porte à 
la Chambre. Celle-ci fut portée par trois mille jeunes 
gens qui allèrent ensuite rendre visite aux principaux 
journaux de Topposition. Les rédacteurs en chef sai- 
sirent cette occasion de les haranguer. C'est ainsi que, 
par un enchaînement naturel, l'agitation gagnait chaque 
jour en intensité, quelqu'ordre que prétendissent met- 
tre d'ailleurs, dans leurs manifestations, les naïfs ins- 
truments des révoltes. 

Tandis que le cabinet ameutait les centres contre 
le droit de réunion, il agissait hors des Chambres, et 
prenait vis-à-vis de la population une attitude qui de- 
vait précipiter la catastrophe. Voici à quelle occasion. 
Après avoir fait le tour de la France, l'idée des ban- 
quets revenait à son point de départ; mais elle y reve- 
nait, comme la boule de neige qui a roulé des sommets 
alpestres sur des pentes successives, elle y revenait 
formidable comme une avalanche. La conception bour- 
geoise de la gauche dynastique accourait sur Paris 
plus monstrueuse que la bête de l'Apocalypse. Cette 
toute petite chose, sortie du cerveau de messieurs Bar- 
rot, Maleville et Duvergier de Hauranne, menaçait 
d'ébranler une monarchie de dix-huit cents ans. La 
Providence se sert quelquefois de moyens fragiles ou 
ridicules pour bouleverser les sociétés les plus solide- 
ment établies. 



LUS BANQUETS. 113 

11 s'agissait d'organiser un banquet dans le 12* ar- 
rondissement de Paris, arrondissement pauvre oii l'é- 
meute recrute des bataillons déguenillés d'hommes, 
pour qui la vie ne vaut certainement pas six pieds de 
terre dans la fosse commune et le repos éternel. Le pré- 
fet de police, M. Délessert, jugea d'un coup d'œil le 
danger d'une pareille manifestation dans un pareil lieu. 
On devait se réunir rue Pascal, en plein quurtier Saint- 
Marcel, entre l'Oursine, les Marmouzets et Mouffelard, 
véritable cour des miracles, peuplée de chiffonniers 
fantastiques qui errent sur un pavé boueux en été 
comme en hiver. 

Ce banquet devait avoir lieu dans les jours sombres 
et courts de janvier, le 49. Le préfet de police s'y op- 
posa par une sommation péremptoire. 

La commission du banquet avait pour président le 
député Roissel, pour vice-président le lieutenant-colo- 
nel de la 1 2« légion, Poupinel. Le pouvoir entrait donc 
en lulte contre une double personnification de la repré- 
sentation et de la garde nationale, les deux corps bour- 
geois à Tombre desquels se font toutes les révolutions, 
en France, depuis soixante ans. 

Il fut répondu au préfet de police par une déclaration 
qui concluait ainsi : a La commission décide à l'una- 
» nimité qu'elle regarde la sommation de M. le préfet 
» de police "omme un acte de pur arbitraire et de nul 
» effet. » Pour lout esprit clairvoyant, il est évident 
qu'à dater de ce jour la révolution commençait. Un 
pouvoir s'élevait à côlé du pouvoir monarchique. Il 
opposait déclaration contre déclaration, volonté contre 
volonté. Qiielqu'hcsitalion qu'd mît d'ailleurs dans sa 

T. I. 8 



114 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

seconde déclaralion qui eut lieu le 24 du même mois, il 
avait mis le feu sous le ventre de Topinion publique, et 
trop d'ambitions altérées attendaient le rare et ^rand 
jourde la pêche en eau trouble, pour qu'il fût possible 
de reculer. 

En moyenne, un Français du xix» siècle voit deux 
révolutions de vingt-cinq à quarante-cinq ans. Il se jette 
dans la première par enthousiasme et n'en tire person- 
nellement aucun avantage. Mais le plus souvent il est 
bien résolu de ne pas laisser échapper la seconde. La 
passion des fonctions publiques est considérable en 
France. C'est une proie sans cesse présente aux yeux 
de la plupart des hommes qui, ayant dépassé trente ans, 
n'ont plus d'illusions et point de carrière, ou qui exer- 
cent des professions dites libérales, c'est-à-dire sans 
émoluments fixes. La semaine révolutionnaire finie, 
pour devenir seulement commis dans un ministère, il 
faut être bachelier, surnuméraire, etc. Encore n'arrive- 
t-on jamais par l'avancement aux postes élevés envahis 
par la politique. L'affaire Petit venait de prouver ce 
qu'il faut d'intrigues en temps ordinaire pour faire seu- 
lement un conseiller référendaire. 

La puissance de l'opinion et les motifs secrets que les 
agitateurs ensevelissent au plus profond de leur cœur, 
conspiraientdoncenfaveurdela révolution. Dix-huitans 
semblait longs àceux qui attendaient depuis juillet 1 830. 
D^un autre côté, la vieillesse du roi ranimait les espéran- 
ces des partis et troublait les gens intéressés à la tran- 
quillité publique. La mort de madame Adélaïde, sœur du 
roi ("1), avait pu rester sans effet sur l'âme opiniâtre 

(1*) Décédée le 31 déccmbic IbiT à liuis heures du luaiiii. 



LES BANQUETS. 115 

d'un vieillard de soixante-seize ans, mais elle avait 
frappé les imaginations comme le momento mori de la 
monarchie. 

Telles sont les circooEtances au milieu desquelles 
tomba le vote fatal sur Tensemble de l'Adresse. Quoi 
qu'en aient dit depuis ces politiques et ces philosophes 
du lendemain qui se plaisent à refaire la destinée avec 
un «si l'on m'avait écoulé, » il n'y avait déjà plus de 
sagesse humaine qui pût conjurer un conflit aussi net- 
tement dessiné. En reculant, le pouvoir eût lait une 
sottise et une lâcheté. En avançant, il marchait à sa 
perte. Il y a des heures où le Dieu irrité des révolutions 
enferme une nation dans une nécessité comme dans 
un champs clos, et dit aux peuples et aux rois : « Dé- 
vorez-vous! » 



CHAPITRE U. 



Timidité detf agiiatears. — Qniétade du pontoir, — Balietin de la turveillancê 
générale, — Affaiblissement da parti répablicaiD. ~ Sa pmdence involon- 
taire. — Réanion des dépotés réformistes après le vote de l'Adresse. — Séance 
da 13. — Démission de M. de Girardin. — Communication aux journaax 
de ropposition. — Présentation de Tadresse. — Réponse du Roi. — Nouvelles 
étrangères. — Les troupes napolitaines chassées de la Sicile. — Promesses 
constitutionnelles de Charles-Albert. — Anxiété. — Louis-Philippe et M. Sal- 
iandrouze. — Le pouvoir s'arme. — Lettre du chef d'état-major Carbonnel 
au National. — Souscription au banquet. — Cent députés. — Trois pairs de 
France. — Admission des écoles. — Le banquet fixé au 22 février. — Tergi- 
versations de MM. Thiers et Barrot. —Manifeste du comité électoral le 21 
février. ^ Proclamation du préfet de police. — Ordre du jour du général 
Jacqneminot. — Chambre des députés : MM. Barrot et Ducbàtel. ^ Décla- 
ration de l'opposition publiée le 22. — Réunions chez M. de Lamartine, au 
comité, au National, à la Réforme, le 21 au soir. —MM. Louis Blanc, Flo- 
con, d'Alton-Shée, Ledru-RoUin, Rey, Lagrange, etc. — Paris le soir du 21. 

— Forces du pouvoir. — Forces de l'insurrection. —Louis-Philippe et la cour. 

— Mot du maréchal Bngeaud. — Paris dort et le roi Teille. 



Le jour marqué par la Providence approchait. Ce 
n'est pas que les chefs de l'agitation réformiste fissent 
de grandsefforts pour accélérer le conflit. L'histoire doit, 
au contraire^ rendre à l'inconséquence de MM. Barrot, 
Thiers, Duvergier de Hauranne, Maleville, etc., cette 
justice de noter qu'ils ne dépensèrent ni moins de ru- 
ses, ni moins d'activité pour arrêter le mouvement, 
qu'ils n'en mirent d'abord à lui donner le branle. Mais 
il était écrit que tout servirait au triomphe de la révolu- 
tion. La timidité même des agitateurs devait rassurer le 
pouvoir. 



LES BAJ9QUETS. H 7 

La quiétude de la police éclate dans les bulletins 
qu'elle adressait au roi et aux ministres sous le titre de 
surveillance générale. Du ISS au 20 février, le ton de ces 
bulletins dénote une confiance absolue dans la situation. 
Les observations consignées ne varient que dans la 
forme. Toutes constatent une tranquillité parfaite dans 
la ville de Paris, de l'inquiétude dans les esprits, de la 
curiosité pour la lecture des journaux, une mollesse 
croissante dans les transactions commerciales, de l'in- 
différence de la part des classes ouvrières. Le bulletin 
du 18 mentionne même l'hésitation des agitateurs: 
« Beaucoup d'incertitude et de division dans les pro- 
» jets des diverses nuances de partis qui s'occupent du 
» banquet et de la manifestation décidément fixée à 
» mardi, sauf nouvel ajournement. Ils continuent à ex- 
» primerrintention de ne pas se livrer à des troubles, et 
» font à leurs adhérents des recommandations dans ce 
i> sens, etc. (1). » Était-ce aveuglement de la part de 
M. Delessert? La police s'endormait-elle sur le succès 
du cabinet devant les Chambres? Nullement: mais il 
ne lui était pas possible devoir ce qui n'existait point. 
Le calme était à la surface ; ou, pour mieux dire, la ré- 
volution s'ignorait elle-même. De l'aveu des républi- 
cains, les forces de ce parti étaient bien peu de chose. 
La Société des ^droits de /'/lomme n'existait plus. Il ne 
restait que la Dissidente et les Saisons. Affaibli par ses 
luttes antérieures, le parti républicain, décimé, divisé 
ne devait prendre part à la bataille que tardivement, 
comme il avait tardivement pris part à l'agitation des 

(1) Voir aux Pièces Justificative» n** 1. 



118 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

banquets. II récolta ainsi les bénéfices d'une prudence 
involontaire qt inusitée. Cette tactique, ou plutôt cette 
conduite inspirée par une juste défiance de ses forces 
et de Tesprit des événements, contribua beaucoup à 
son succès. Dans l'agitation comme dans le combat, il 
survint juste à temps pour enlever au vieux libéralisme 
les fruits de sa Fronde parlementaire. La république ne 
triompha donc pas par le nombre et par la valeur de ses 
partisans, mais parce qu'elle était un nom, une nou- 
veauté gouvernendentale colorée des reflets terribles et 
grandioses d'un passé qui n'effrayait plus et qui attirait 
les imaginations ; parce que cette figure martiale rap- 
pelle en France des idées de gloire nationale ; parce que 
depuis vingt ans les poètes, et tout récemment encore 
Lamartine etMicbeVet, enveloppaient cette grande, idole 
de tous les attributade la force, de la justice et de la 
bonté. 

Que pouvait-il y avoir de commcia etitre des appré-r 
eiadons d'une psychologie aussi déliée et le service de 
la surveillance générale? Comment arrêter un peuple 
las du passé, qui s'inquiète, s'ennuie, s'agite, mais n'a 
point de projet fixe dans l'avenir? 

Les preuves de cette indécision n'allaient pas man- 
quer au pouvoir. Après le vote d'ensemble sur les pa- 
ragraphes de l'Adresse^ le premier acte des députés 
réformistes fût de se réunir pour délibérer sur la con- 
duite a tenir dans de pareilles conjonctures. La situation 
des agitateurs ne laissait pas d'être embarrassante. Il 
n'y avait pas de milieu entre la honte du renoncement 
elle péril de la persévérance. 

Une séance eut lieu dans la matinée du 1 3. Divers 



LES BANQUETS. 119 

projets furent mis en discussion. Un petit nombre d^ 
députés, fatigués des luttes parlementaires, ou avides 
de popularité, proposèrent la démission en masse. M. de 
Girardin avait depuis plusieurs jours donné cet avis que 
lui seul mit à exécution (1). La mesure fut rejetée à 
une majorité de plus de cent voix, sur moins de deux 
cents votants. 

Deux résolutions furent arrêtées après cet inutile 
débat. Par suite de Tattitude menaçante du cabinet et 
de rinterdiction du préfet de police, relativement au 
banquet du ^T arrondissement, la question s'était dé- 
placée ei l'agitation changeait d'objet. Le droit de réu- 
nion prenait le passurla réforme électorale vaincue dans 
le parlement ; légalement, les tribunaux pouvaient seuls 
vider une question d'interprétation, et pour que la jus-* 
tice en fût saisie, il fallait qu'un conflit judiciaire écla- 
tât entre les citoyens et le préfet de police. Les plus il- 
lusionnés espéraient que le pouvoir reculerait élevant 
une manifestation imposante , les habiles prévoyaient 
les conséquences probables d'un tel acte et réfléchis- 
saient aux moyens d'en éluder le danger. Il n'en fat 
pas moins résolu qu'un banquet solennel où figureraient 
des électeurs, des gardes nationaux, des étudiants et 
des députés flétris, aurait lieu prochainement. Le lieu 
et le jour seraient ultérieurement indiqués. 

L'assemblée des agitateurs prit ensuite la décision 
magnanime de ne plus paraître aux soirées du président 



(1) Ce député envoya le 14 sa démission ainsi motivée: « Entre la majorité 
n intolérante et la minorité inconséquente il n'y a pas de place poar qui ne 
rt comprend pas : le pouvoir sans IMcitiative et le progrèc, Topposition sans la 
n vigueur et la logique. » 



120 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISF. 

Sauzet et à celles du château. Il est d'usage de tirer au 
sort le nom des députés à qui la Chambre confie la mis- 
sion de présenter l'Adresse au roi. On convint spécia- 
lement de se refuser à cette mission, si par une perfidie 
du sort quelqu'un des opposants était désigné pour la 
cérémonie. Or, le sort malicieux en désigna trois, dit- 
on, et d'eux d'entre eux, oubliant en moins de vingt- 
quatre heures le pacte de la veille, se joignirent à la dé- 
putation. 

D'illustres phraseurs ont dit que Louis-Philippe avait 
succombé sous le mépris public. Pour être juste, il fau- 
drait au moins ajouter aux causes de sa chute le légi- 
time mépris que lui inspira la généralité de ses adver- 
saires. Sa confiance absolue dans la faiblesse de ses 
ennemis le perdit en le rassurant. 

Avant de se séparer, on décida qu'une communica- 
tion serait adressée le soir même aux journaux de l'op- 
position. Le lendemain, 14, \e National^ le Courrier 
Français ei le Siècle publièrent, en effet, une sorte de 
rendu compte dans lequel les députés flétris déclaraient 
se dévouer à la garde et à la défense des intérêts na- 
tionaux. « Quant au droit de réunion des citoyens, 
» ajoutait-on, droit que le ministère prétend subor* 
» donner à son bon plaisir et confisquer à son profit, 
» l'assemblée, unanimement convaincue que ce droit 
» est inhérent à toute constitution libre, et d'ailleurs 
» formellement établi par nos droits, a résolu d'en 
» poursuivre le maintien et la consécration par tous les 
» moyens légaux et constitutionnels. En conséquence, 
» une commission a été nommée pour s'entendre avec 
» le comité des électeurs de Paris et pour régler de con- 



LKS BANQUETS. 121 

» cert le concours des députés au banqucl qui se pré* 
» pare, à titre de protestation contre les prétentions de 
» l'arbitraire. Cette décision a été prise sans préjudice 
» des appels que, sous d'autres formes, les députés de 
» l'opposition se réservent d'adresser au corps électo- 
» rai et à l'opinion publique. » Cette pièce se terminait 
ainsi: « Elle (l'assemblée) a donc résolu, h l'una- 
» nimité, qu'aucunde ses membres, même de ceux que 
» le sort désignerait pour faire partie de la grande 
» députation, ne participerait à la présentation de 
» l'Adresse. » 

Tandis que cette pancarte parlementaire allait échauf * 
fer les tètes des politiques d'estaminet, le vieux roi 
Louis-Philippe, assis sur son trône entre les ducs de 
Nemours et de Montpensier, recevait la députation de 
la Chambre grossie d'une foule de députés, qui s'étaient 
joints volontairement au cortège et qui ébranlèrent les 
voûtes des Tuileries du cri de : « Vive le roi ! » M. Sau- 
zet lut cette Adresse servile dont chaque parole était 
un écho des paroles du discours royal, de sorte que le 
vieux monarque put avec une légère variante articuler 
sa réplique ordinaire : « C'est toujours avec la même 
» satisfaction que, etc. i» Il lui fut même loisible d'a- 
jouter ces mots auxquels les circonstances prêtaient je 
ne sais quel caractère de raillerie : « Je suis bien tou- 
» ché, messieurs, devons voir aussi nombreux autour 
» de moi, et bien sensible à ces acclamations. » 

Les cris de « Vive la Réforme ! » que la garde mon- 
tante poussa quelques jours après en passant sous ses 
fenêtres, lui apprirent qu'il y avait encore en France une 
puissance d'opinion, et qu'une poignée de députés 



122 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

vendus pouvait livrer ses votes sans enchaîner la con- 
science et les passions du pays. 

La nouvelle de Tévacuation des troupes napolitaines 
chassées de la Sicile, les promesses de Charles-Albert 
en Piémont, tout, jusqu'aux absurdes décrets du duc de 
Modène, entamant une croisade contre TinteHigence, 
contribuait à répandre dans le pays l'exaltation de Tin- 
dépendance et la haine du despotisme. Les sombres 
péripéties du procès du frère Léotade se déroulaient sur 
la trame des événements politiques. Or, s'il est vrai que 
la température et les actes anormaux exercent une in- 
fluence sur les imaginations, on tiendra compte de ce 
que devaient ajouter à tant de causes réunies les jour- 
nées grises et désespérées de l'hiver, et les horreurs 
d'un crime où la jeunesse, la candeur et la beauté suc- 
combaient sous la lubricité, l'hypocrisie et l'assassinat, 
comme le droit sous la force.-L'imminence d'un conflit 
entre une portion du corps électoral de la Chambre, 
du pays lui-même et le pouvoir, n'était pas de nature à 
rassurer les âmes. Aussi les cœurs se serraient-ils dans 
une douloureuse anxiété qui paralysait jusqu'aux tran- 
sactions commerciales. 

A la vérité, le négoce parisien devait se sentir médio- 
crement satisfait en apprenant les nouvelle^ delà cour. 
On assurait que M. Sallandrouze, délégué des mar- 
chands, avait été interrompu au milieu d'un discours 
où il suppliait le roi de ne pas envisager d'un mauvais 
œiUa future manifestation, par cette phrase royalement 
impertinente : « Comment va le commerce des tapis? » 

La province, elle aussi, commençait à pressentir les 
approches d'une crise gouvernementale. Les banquets 



LES BANQUETS. 1^3 

départementaux avaient noué entre Paris, Lyon, Lille, 
Châlon, toutes les grandes villes de France, la chaîne 
électrique des idées* Chaque jour de nouveaux encou^ 
ragements, des promesses d'appui arrivaient aux agita- 
teurs de la capitale. Une sorte de pression morale en ré- 
sultait. Avec le désir intime de reculer, les che& de 
l'entreprise se vopient contraints de faire incessam- 
ment de nouveaux pas. 

Cette situation ridicule et fausse n'échappait point ao 
pouvoir. Pour mieux en tirer parti, le gouvernement 
exagérait de son côté le rôle de la défensive. Il répon* 
dait évasivement à la Chambre sur les interpellations qui 
lui étaient adressées à propos des canons fondus depuis 
peu et qu'on devait transporter à Bourges. Des batte- 
ries d'artillerie, des caissons pesamment chargés qu'on 
envoyait sur les ordres de M. le duc de Montpensier (4), 
de Yincennes à l'Ecole militaire, troublaient les esprits 
des bourgeois. Les munitions que l'on fabriquait, disait- 
on, se centuplaient dans les imaginations déjà impres- 
sionnées. Une pareille attitude de la part d'un gouver- 
nement, assez débonnaire au total, et que de longues 
années de tranquilUté avaient désaccoutumé de tels dé- 
ploiements de force , irritait plus encore qu'elle n'épou- 
vantait. Tactique détestable, nous aurons plusieurs fois 
lieu de l'observer ! Une saine politique démontre, au 
contraire qu'il y a toujours avantage à sévir sans me- 
nacer. 

Sûr de la victoire, le gouvernement ne croyait ce- 
pendant pas inutile de s'assurer toutes les chances de 

(1) Voir &u% Pièces Justificatives, n» 2. 



124 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

succès en cas de combat. On prenait des dispositions 
pour que le 20, jour où devait avoir lieu le banquet, 
une soixantaine de mille hommes fussent groupés dans 
les casernes de Paris et dans les forts détachés. 

En réponse à ces menaces, les députés, poussés par 
leurs commettants, entraînés par la logique inflexible 
d'un mouvement qu'ils avaient imprimé, s'inscrivaient 
pour le banquet. De nombreux gardes nationaux s'of- 
fraient pour escorter la manifestation. Les deux puis- 
sances, celle du gouvernement et celle de la nation, 
massaient leurs forces. 

Sur ces entrefaites, le bruit public attribua au gou- 
vernement un ingénieux stratagème, dont le parti dé- 
mocratique fit plus d'une fois usage dans les guerres 
civiles de ces dernières années. On accusait le pouvoir 
d'intervertir les tours de service. Plusieurs journaux 
affirmaient que des billets de garde en blanc avaient été 
directement remis par un sergent-major, à l'état-major 
de la ^ 0« légion ; que l'on organisait une fausse garde na- 
tionale. Les imaginations vont vite en temps de trouble. 
On pouvait supposer qu'on allait mettre sur la poitrine 
des soldats d'élite de la garde municipale le harnais pa- 
cifique de la garde bourgeoise. De sorte que le peuple 
sansdéfiance verrait soudain les agneaux se changer en 
tigres. On conçoit le désordre et la diversion profonde 
qu'une pareille manœuvre pouvait opérer un jour d'é- 
meute. 

La casaque de garde national est devenue, en France, 
jusqu'au 1 3 juin 1 849, une sorte d'insigne politique et 
de porte respect. Maints patriotes s'en affublaient en 
temps de sédition. Mais il eussent trouvé fort mauvais 



LES BA^UU£TS• 125 

que le pouvoir employât les mêmes subterfuges. 
L'hypocrisie et la naïveté humaines sont égales. On 
trouve bon, qu'en temps de guerre, deux généraux aient 
recours à tous les expédients possibles pour vaincre, et 
joignent la ruse à la valeur. Mais lorsque deux partis 
se forment dans le pays, le parti du gouvernement éta- 
bU et le parti du gouvernement futur, le gouvernement 
du lendemain crie à l'immoralité si le gouvernement 
du jour emploie pour se défendre les moyens dont on 
se sert pour l'attaquer. 

Deux feuilles opposantes, le Constitutionnel et le Natio- 
nal^ s'emparèrent de ce thème, éminemment propre à 
soulever une vertueuse indignation publique. Le ma* 
réchal de camp, chef de l'état-major général, Gar- 
bonnel, essaya de détruire It mauvais effet de cette 
manœuvre en sommant ces deux journaux d'insérer 
une lettre explicative que reproduisit le Moniteur du 1 7. 
Celte lettre expliquait comment le colonel de la 1 0^ lé- 
gion avait cru devoir faire peser un service exception- 
nel sur toutes les compagnies. Aucun choix n'avait 
présidé à cette répartition du péril, a Les gardes na- 
» tionaux qui sont commandés, usait-il en terminant, 
» seront certainement fort surpris de se trouver clas- 
» ses par le National comme des hommes dépendants et 
» d'une obéissance obligée. De semblables choix fausse- 
» raient gravement, en effet, Tinstitution de la garde 
9 nationale. Ils ne seraient assurément autorisés, ni 
» par le commandant supérieur, ni par son chef d'é» 
» tat-major. » On trouva que cette réplique ne dé- 
truisait rien. Vrai ou faux, le fait resta au passif du 
pouvoir, il entretenait en même temps les esprits dans 



426. SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

ridée d'une lutte prochaine. Or, quelque peu disposé 
à la bataille qu'on fût de part et d'autre, à force d'ac^ 
eoutumer les esprits à celle idée, on rendait le combat 
inévitable. 

Cependant, les délibérations des députés réforœbtes 
et du comité central des élections se succédaient sans 
aboutir à une conclusion. Ces hommes qui allaient fon- 
der un gouvernement nouveau, ne parvenaient même 
pas à s^ entendre pour fixer le jour et le lieu d'une simple 
manifestation. Les prolégomènes de la seconde Répu- 
blique française commençaient par la confusion des 
langues, la tergiversation et la haine. Les futures fac- 
tions se seraient volontiers dévorées avant d'avoir cou- 
ché la proie par terre. Les éléments diminués, maisvi- 
vaces encore de la grande révolution, se retrouvaient 
en présence, au milieu de ce xix^ siècle peu enthou- 
siaste, très-égoïste, très-sceptique, mais non moins 
cruel au fond que ses devanciers de l'éternel sablier. 
Les Constituants, les Girondins et les Jacobins se re- 
trouvaient en présence dans la personne des gauche- 
dynastiqnes, des gens àa National et de ceux de la Ré- 
forme. L'opiniâti'eté protestante et parlementaire des 
Lally, des Meunier, semblait avoir laissé son empreinte 
sur MM. jDuvergier de Hauranne et Maleville. LeiVa- 
tionaly avec son spii'ituel rédacteur en chef, M. Marrast, 
donnait l'idée de cette bourgeoisie de la Gironde qui 
devait pour la seconde fois faire tant de mal à l'idée 
républicaine. La Réforme avait conservé du vieux ja- 
cobinisme la misère, l'exaltation et le radicalisme, en 
paroles du moins. Fatalité d'un pastiche providentiel 
qui devait entraîner la seconde République française 



LES BANQUfiTS. 1S7 

dans de pâles imitations et Tinduire trop souvent en ri- 
dicule et en absurdité ! 

Outre la discussion sur le lieu de la réunion pour le 
banquet final, les réformistes avaient à statuer sur le 
cérémonial, sur le nombre et la qualité des convives et 
sur la fixation du jour de la manifestation. Les mêmes 
instincts qui poussaient les promoteurs de cette agita- 
tion libérale à écarter Tidée d'une réunion dans un 
centre populeux et pauvre, leur faisaient redouter l'ad- 
mission de ta jeunesse des écoles et des ouvriers. La 
Réforme^ qui ne négligeait aucun moyen de popularité, 
profita de cette occasion. Un petit nombre d'étudiants 
et d'ouvriers furent admis sur son instance. Plus de cent 
députés s'étaient fait inscrire. Trois pairs de France, 
MM. deBoissy, le duc d'Harcourt, d'Alton-Shée, prirent 
également des cartes. A Paris, ou la mode joue un si 
grand rôle, il devint à la mode de souscrire pour le 
banquet réformiste. 

Primitivement fixé au dimanche, 20, le banquet fut 
ajourné. Une décision prise le 17, le renvoya aux pre- 
miers jours de la semaine. Deux jours après, le 19, la 
commission générale transmit aux journaux un avis 
qui fixait définitivement au S12 février (1), la célébra- 
tion du banquet réformiste du deuxième arrondisse- 
ment. La révolution avait une date. 

Cependant le lieu de la réunion n'était pas encore 
désigné. Les chefs parlementaires de l'agitation par- 
vinrent à faire choisir les Champs-Elysées et la place 
de la Concorde. Choix au moins étrange qui devait, 

(I) Voir aux Pièces Justificatives^ u* 1. 



>i28 SECONDS RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

ainsi qu'on le verra dans la suite, donner lieu à une 
mise en scène d'un caractère gigantesque. On pourrait 
reprocher à M. Barrot et à ses amis d'avoir ainsi exposé 
le populaire, que cette manifestation devait attirer, 
aux charges de cavalerie et aux éventualités d'une pa- 
reille journée. Mais les agitateurs voulaient se mettre à 
couvert en protestant de leurs intentions pacifiques 
jusque dans le choix du lieu de réunion. 

Un terrain appartenant au général Thiars, d'autres 
disent à un sieur Nilot, situé du côté de Ghaiiiot, fut 
affecté à l'emplacement d'une vaste salle dont les 
charpentes improvisées se dressèrent bientôt aux yeux 
de l'autorité et vinrent troubler un peu sa quiétude. 

La réalité est que les classes supérieures se sautaient 
débordées par la masse du pays. Le pouvoir et les chels 
dynastiques de l'agitation ne demandaient pas mieux 
que de trouver un motif de transaction. M. Thiers dé- 
pensa beaucoup d'activité dans ces compromettantesné- 
gociations. Son génie, fertile en expédients et peu scru- 
puleux sur le choix des nooyens, se complaît à ce genre 
d'intrigues dants lesquelles un tout petit individu de- 
vient quelquefois la cheville ouvrière d'une situation, 
la paille ridicule dont se sert la Providence pour faire 
manquer une expérience ou pour provoquer une 
explosion révolutionnaire. Le débonnaire Odilon Bar- 
rot tournait au gré de ce Figaro homme d'Etat, comuie 
une toupie sous la main d'un écolier. 

M. Thiers croyait à la révolution et la redoutait, en 
la voyant arriver plus promptement sans doute qu'il 
ne l'avait attendue. Il sentait tout ce qu'elle allait lui 
ôter. Llle ne lui laisserait plus la place d'être. Aussi, le 



LES BANOCBTS. 129 

même homme que nous avous^vu, peu de jours aupa- 
ravant dans la discussion de l'adresse, faire profession 
de foi révolutionnaire, se déclarer, du haut de la tri- 
bune française, du parti de la révolution, et, au besoin, 
de la révolution exaltée, s'épuisa-t-il en inutiles efforts 
pour arrêter cette révolution à laquelle il peut se van-^ 
ter d'avoir, pour sa part, contribué plus que tout autre. 
Il sentait bien que le flot des événements, s'il continuait 
à monter ainsi, emporterait par-dessus sa tête le pou- 
voir qu'il convoitait. 

Une lettre adressée, le 21 janvier, par la fille d'un 
certain Elindworth (1), ancien conseiller d'État, agent 
secret, à M. Guizot, nous fait connaître la pensée in- 
time de M. Thierssur la situation. 11 s'exprimait^n'si 
dans un entretien confidentiel qu'il ne soupçonnait pas 
devoir être trahi : « Le pays marche à pas de géant à 
> une catastrophe qui éclatera, ou avant la mort du roi, 
» si ce prince avait une vieillesse longue, ou quelque 
» temps après la mort du roi. Il y aura guerre civile, 
» révision de la Charte, et peut-être changement de 
» personnes en haut Heu. Le pays ne supportera pas 
» une régence, à moins qu'on ne fasse quelque chose 
» de grand pour relever la nation. Le roi Louis-Phi- 
» hppe n'a rien fondé. Il laisse à sa famille la tâche là 
» plus ardue pour son maintien. Si Napoléon II vivait 
» encore, il remplacerait sur le trône le roi actuel. > 

Ce n'est pas seulement pour montrer la sûreté de coup 
d'oeil de M. Thiers que nous citons ce fragment de lettré. 
Il établit en outre que l'agitateur se fiait à l'orage. 

(1) C'est du moins sons ces nom et qualités qu'il figure parmi les parties 
prenantes des fonds secrets. 

T. I. 9 



i30 SECONDE BiFVBLIQUB FRANÇAISE. 

L'histoire signalera donc cette double inconséquence 
de la part de M. Tbiers d'avoir d'abord poussé de toutes 
ses forces à une révolution dont il prévoyait l'étendue 
jusqu'à prédire l'avènement d'un autre Napoléon, et 
de s'étrOt quelques jours après, mis en travers de cette 
même révolution qu'U eonsidérait comme inévitable. 
Faire peur à M. G^!^(4^9m8\ qu'il est exprimé daoQs la 
lettre d'Agnès de Klindwortb, n'est pas un motif suf* 
fisant. pour s'engager Sans d'aussi dangereuses aven^ 
tures. Et c'était un étrange moyen d'empécber de don- 
ner suite à son rapprochement avec les puissances 
eontiifentales. 

Le mélange de petitesse, de puérilité et de sagacité 

.^'on rencontre en M. Thiers dépasse les proportions 
imaginables. Il avait combiné i)oe petite scène de co- 
médie, up banquet chimérique où, dès le début, serait 
apparu» comme le Deus ex machina j quelque officier 
de police qui aurait verbalisé le plus galamment du 
monde et sommé , en termes exquis , les agitateurs 
bien élevés de se retirer. L'affaire eût été ensuite por- 
tée devant le tribunal de poîice correctionnelle, puis 
devant une juridiction supérieure. L'opposition, déjà 
flétrie "par l'adresse, aurait eu ensuite l'avantage de 
se voir condamner par la cour. 

L'utopie parlementaire de la résistance légale était 
|ugée par ce seul fait. Si tous les événements avaient 

\pu se conformer aux conditions du principe, la révo- 
lution eut expiré devant un juge en robe rouge et 
deux conseillers à rabat. 

(1) Voir aux Ptèeêi JuêHfieativet^ n. 4. 



LB8 BANQUBTS. 131 

Cepeadant les journaux commeaçaient à s'iBopadeater 
et le public, privé d'un grand spectacle si longtemps, 
attendu, .murmurait. U aeovks^it de défection les che& 
du mouvement. Ajoutons que les transactions commer- 
ciales étaient devenues à pçu près nulles. Il devenait 
cliaque jour plu^ iBdispoijitÇaUie que la crise eût lieu et 
vint dénouer cette situati6iv1i\^Iécable. Le cabinet, se 
croyant maître du terrain^ cQromenc^ait à témoignée son 
dédain pour les ridicules négociations de sesadvei^i^riçs. 
Mais le rêveur Odilon Barrot et le çabmiet lui-même 
furent tirés r un, de ses songes de trau^ction, et l'autre 
de sa confiance trop absolue dans sa force, par Ha ota- 
nifeste publié dans les journaux du 21 févriiejtb U pa- 
rait que cette mesure avait été prise par les membi>4N^ 
les plus énergiques de la commission. Le ton du Alftii- 
feste était assez ferme qvipique pacifique. Il coupait la 
retraite aux temporisateurs ; il a'y avait plus de remise 
à huitaine possible. C'était bien le lejidemain, 22 fé- 
vrier, que la manifestation allait douQçr le speqtaçle 
d'un peuple protestant contre son exclusion politique. 
Le peuple de Paris allait se retirer dans oe vaste es- 
pace des Cbamps-Élyséea. Les hauteuri^ de Cbaillot 
devenaient le mont Avenlin où la démocratie allait de- 
mander, non. plus la loi agraire, mais le suffrage, uni- 
versel, Texistence politique et non l'existence matéridie., 
qui n'est que la conséquence de la première. Le pro- 
grès des révolutions apparaît daAs ce simple rappro-f 
chement. 

Après up exposé de motij^ et qpelques consi^éra- 

(I) Voir M» JP*è0ff JtK<^^/t««f| n. s» 



i 



132 SECONDE BÉPUBLTQUE FBANÇAI8B. 

tioDs trèd-habiles, conçues de façon à entraîner, en la 
flattant, la garde nationale sous la protection de laquelle 
on affectait de mettre l'ordre de la manifestation elle- 
même, venaient les articles suivants : 

« La commission a pensé que la manifestation devait 
3 avoir lieu dans le quartier de la capitale où la largeur 
» des rues et des places permet à la population de 
9 s'agglomérer sans ^'il en résulte d'encombre- 
* ment. 

B A cet effet, les députés, les pairs de France et les 
» autres personnes invitées au banquet s'assembleront 
» mardi prochain , à onze heures , au lieu ordinaire 

m 

3 des rSunions de l'opposition parlementaire, place de 
» '-laMagdeleine, % 

9 Les souscripteurs au banquet qui font partie de 
n la garde nationale, sont priés de se réunir devant 
» l'église de la Magdeleine et de former deux haies 
3 parallèles entre lesquelles se placeront les invités. 

» Le cortège aura en tète les officiers supérieurs de 
» la garde nationale qui se présenteront pour se joindre 
» à la manifestation. 

» Immédiatement après les invités et les convives 
» se placera un rang d'officiers de la garde nationale. 

» Derrière ceux-ci, les gardes nationaux formés en 
9 colonnes suivant le numéro des légions. 

» Entre la troisième et la quatrième colonne, les 
» jeunes gens des écoles, sous la conduite de corn- 
» missaires désignés par eux. 

» Puis les autres gardes nationaux de Paris et de 
» la banlieue dans l'ordre désigné plus haut. 

» Le cortège partira à onze heures et demie et se 



LES BANQUETS. 133 

» dirigera, par la place de la Concorde et les Champs- 
9 Élysées, vers le lieu du banquet. » 

C'était donner rendez-vous à tout Paris. Deux pa- 
ragraphes suivaient ce programme d'une révolution. 
Us exprimaient avec candeur les intentions les plus 
pacifiques, et contenaient, entre autres insufflations in- 
génieuses, cette phrase qui allait solliciter Tamour- 
propre du plus obscur et du plus humble des assistants : 
« La commission espère que, dans cette occasion, tout 
» homme présent peut se considérer comme un fono- 
9 tionnaire chargé de faire respecter l'ordre, etc. * 
Cette tactique, pleine d'audace et d'impertinence, usée 
depuis la journée du 13 juin 1849, avait alors l'avan-* 
tage de la nouveauté. 

A la lecture de ce manifeste , Paris s'émut. Tous 
les partis, toutes les nuances de l'opinion s'agitèrent. 
On vit les murailles s'étoiler d'affiches officielles , les 
groupes de lecteurs se former autour de ces harangues 
imprimées. « Habitants de Paris ! s'écriait le préfet de 
9 police, les lois les plus claires, les mieux établies sont 
» violées. J'invite tous les bons citoyens à se confor- 
9 mer à ces lois. Le gouvernement saura les faire 
9 respecter, etc. (1). » A côté de la proclamation de 
M. Delessert, entre un arrêté motivé sur la loi des 
16-24 août 1790 et concluant ainsi : c La réunion et 
» le banquet précités sont interdits, » et une ordon- 
nance concernant les attroupements (%), on lisait l'ordre 
du jour du commandant supérieur Jacqueminot : 
a Gardes nationaux du département de la Seine, on 

(1) Voir aux Pièces Justificativeêf n. 6. 

(2) Ordonnance du 13 juillet 1831. 



134 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

» cherche à vous égarer (1). » Et il citait les articles 
1 , 7 et 93 de la loi dû 22 mars 1831 , qui interdit aux 
gardes nationaux de se réunit avec ou sans armes, en 
tant que gardes nationaux, pour délibérer des affaires 
de rÉtat et sans ordre de leurs chefs immédiats. 

Dépuis que lé voté de la majorité sur l'ensemble du 
projet d'adresse avait, en quelque sorte renvoyé la 
question de réforme électorale devant le tribunal du 
peuple» Tattention s'était détournée des Chambres. Les 
divers incidents de cette journée grosse d'orages l'y 
ramena un instant sur la Chambre des députés. Quant 
à la Chambre des pairs, elle n'accordait même pas à 
M. de Boissy, le Sl5 févrieir, le droit d'interpeller le 
ministère sur la situation de la capitale révoltée. Au 
milieu des horreurs de la guerre civile, quand le cœur 
de Paris battait des plus grandes émotions qu*un peuple 
puisse éprouver ; ceé vieux fonctionnaires, ces savants, 
ces militaires courbés sous la cendre des années, ces 
industriels parvenus, étouffes par f opulence el l'eiii- 
bonpoint, cette aissemblée de vieillards usés, blasés, 
rëùnis, comme à l'ordinaire, dans le morne palais Me- 
âicis, continuait, d'une voix éteinte, ses radotages 
législatifs. A plus forte raison demeura-t-elle impas- 
sible devant les menaces du^l • 

On discutait à là Chambre des députes un projet de 
loi relatif à la pfrorogatîon du privilège de la banque 
de Bordeaux, lorsque M. Odilon Barrot entra suivi d'un 
grand nombre de députés. L'altération de ses traits 
annonçait le trouble de son âme. Le bon avocat n*était 

(1) Voir aux Piècei Justificatives y n. 7 . 



LES BANQUETS. 135 

plus à l'heureux temps du banquet des Vendanges de 
Bourgogne^ et de la société Aide^toi. L'âge avait déve- 
loppé sa timidité naturelle. Il se trouvait en ee ohw 
ment bien «mbarrassé de son rôle d^agitateur. Cet 
embarras, qui jetait sur l'opposition dynastique la plu4 
fâcheuse lumière, se traduisit dans un discours où il 
chercha à détourner une part de responsabilité que 
les événements annonçaient devoir être lourde. « C'est 
» le gouvernement, articula-t-il , qui est chargé du 
» maintien de Tordre et de la tranquillité dans le pays, 
» c'est à lui à peser la gravité dès circonstances et sur- 
» tout c'est sur lui que porte la responsabilité. » ^=- 
c Elle pèse sur tout le mondel * répliqua M. Duchfttel'. 
Ce ministre malveillant semblait n'avoir puisé dans «es 
études économiques que ce genre d'égoîsme absota 
dont M. Proudhon chargea depuis la mémoire Avl 
pauvre docteur Malthus. — La faiblesse de son adver^ 
saire lui 4Jonnait ce dernier degré de l'insolence qui 
attire les soufflets de la Provideace. Il s'empara du 
manifeste, qu'il qualifia de la façon la plus dure, en 
déclarant qu'il ne voulait pas le qualifier, et M. Odilon 
Barrot, donnant la dernière mesure de son irrésolution, 
vint déclarer qu'il né r avouait ni ne le (^^ât^oiraeV. Belle 
tactique en temps de révolution ! Battu comme une 
gerbe en grange, le chef de l'opposition dynastique 
rentra au logis , continuant , en simple comité , sa 
politique de ménage , qui avait roulé pendant mx 
semaines sur un diner à donner ou à ne pas donner. 
M. Thiers fut d'avis qu'il était temps de rentrer sotts 
terre, puisque le gouvernement était sérieusement dé- 
cidé à se défendre. M. Bar rot hésita, et finit par trouver 



436 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

que M. Thiers avait raison. La plume élégante de 
H. Marrast rédigea aussitôt une protestation où, après 
plusieurs considérants relativement au danger des col- 
lisions entre les peuples et leur gouvernement, on con- 
cluait ainsi : « L'opposition a donc pensé qu'elle devait 
» s'abstenir et laisser au gouvernement toute la res- 
» ponsabilité de ces mesures. Elle engage tous les 
9 bons citoyens à suivre son exemple. En ajournant 
» ainsi l'exercice d'un droit, l'opposition prend envers 
» le pays l'engagement de faire prévaloir ce droit par 
» toutes les voies constitutionnelles (1). » Espoir peu 
consolant en présence d'une inamovible majorité dé- 
terminée, elle venait de le prouver, à voter pour le pou- 
voir quand même. Pour commencer cette fusillade à 
blanc, il fut convenu que M. Barrot porterait, le len- 
demain, à la Chambre un acte d'accusation contre le ca- 
binet. On alla poursuivre encore ce bavardage de bour- 
geois effarouchés dans les bureaux du journal le Siècle. 
Il est assez singulier que cette désertion, blâmée 
de tout le monde , ait été imitée par les fractions les 
plus opposées du parti démocratique. 
. En recherchant aujourd'hui la trace d'opinions indi- 
viduelles, demi-noyées dans la profondeur des événe- 
ments, on s'étonne du petit nombre d'hommes résolus, 
le soir du %\ février, à braver le lendemain les me- 
naces du pouvoir. On ne compte guère que MM. de 
Lamartine, d'Althon-Shée et quelques hommes d'action 
de la Réforme^ comme MM. Rey, Lagrange et Gaussi- 
dière qui aient exprimé, chacun dans la sphère de son 

(1) Voir aux Pièces Jnst%ficaHve$^ n. S. 



LB8 BANQUETS. 437 

rôle révolutionnaire, l'opinion formelle de la résis- 
tance. 

a Nous sommes placés par le gouvernement entre 
» la honte et le péril, » avait dit M. de Lamartine. Il 
ajouta en apprenant la défection du comité : « La place 
v dût-ellé être déserte , j'irai seul au banquet, sans 
» autre compagnon que mon ombre. » Ce mot était 
d'autant mieux placé dans sa bouche qu'il s'était abstenu 
de paraître dans les banquets. 

Au National^ devenu en quelque sorte bureau d'état- 
major d'une des divisions du parti démocratique, ré- 
gnait cette hésitation qui caractérise les habiles. Placés 
entre le désir du triomphe et la crainte de se perdre, 
entre les inconvénients d'une rupture avec la gauche 
dynastique et le désavantage d'abandonner à la Réforme 
la direction du mouvement , les directeurs de cette 
feuille rendaient aux gens qui venaient chercher des 
ordres, des oracles plus obscurs que ceux de la Sibylle 
de Cumes. 

Quoique plus énergique dans la manifestation de ses 
sentiments, le conseil tenu dans la salle de la Réforme 
ne marquait pas moins d'hésitation. Situés presque 
à l'angle des rues Coquillière et Jean-Jacques Rous^ 
seau, à l'entrée d'un des carrefours populeux qui avol- 
sinent la halle aux blés et la pointe Sainte-Eustache, 
les bureaux de la Réforme pouvaient, infiniment mieux 
que leurs élégants concurrents de la rue Lepeletier, 
devenir centre d'insurrection. Vers huit heures du 
soir, une cinquantaine d'hommes de toute classe et de 
toutes professions, venus sur la convocation de M. Flo- 
con, se pressaient dans la salle trop petite et mal éclai- 



138 SBGONDB RÉPUBLIQUE FBAMÇAISB. 

rée de la rédactioD. MM. Louis Blanc, Ribeyrolles, 
Flocon, quelques journalistes de province, Albert, Rey, 
Chancel, Lagrange, Caussidière représentaient exacte- 
ment Tesprit de cette réunion composée d'hommes 
de plume et d'hommes de combat. H. Flocon prési- 
dait. A peine le premier orateur eut-il pris la parole, 
que l'hédtation ise produisit là comme elle s'était pro- 
duite au National et an comité. H. d'Althon-Sée entra 
sur ces entrefaites ainsi que M. Ledru-Rollin. Le jeune 
pair de France annonça la désertion de h gauche dy- 
nastique> protesta contre cette lâcheté, et ranima les 
passions de l'assemblée. M. Louis Blanc entreprit de 
les calmer. « Ne vous abusez pas, s'écria-t-il, la garde 
» nationale, qui a traîné son uniforme de banquet en 
» banquet, vous mitraillera avec l'armée. Vous déci- 
» derez Tinsurrection si vôns voulez, mais si vous 
» prenez cette décision , je rentrerai chez moi pour 
» me <;ouvrir d'un «rêpe et pleurer sur les ruines de 
» la démocratie. » On murmura. Après quelques mots 
de MM. Lagrange et d'Ahhon-Sée, M. Rey, petit homme 
très-énergi<]^e, déclara que, si le peuple descendait 
dans la rue^ 4e devoir des républicains était de lever 
les pavés et <}e courk aux fosils. « Des occasions pa- 
» reilles à ce/He qui se présente sont devenues trop 
» rares pour qn'on les néglige, ariioula-t-il. » M. Le- 
dru-Rollin émit une opinion contraire, et M. Flocon 
acheva d'écarter toute idée de combat. Le conciliabule 
aboutit à ia rédaction de ces deux lignes insérées dans 
la Réforme du lendemain : a Hommes du peuple, gardez- 
vous, demain, de tetrt entraînement téméraire. » 
Les sociétés secrètes, à l'imitation des journaux et 



LB8 BÀlfOttItS. AW 

des réunions parlementaires, prirent le parti de l'ab- 
stention. On convint seulement qu'où se rendrait par 
petits groupes et en simple curieux à la place de ia 
Concorde. 

^ Les ateliers trésolurent de chômer, également par 
curiosité. Paris tout entier voulait voir. Il allait se donner 
le spectacle à lui-même. Quelques torches parurent 
autour des proclamations du pouvoir qu'on lisait à 
haute voix. On les entremêlait de ces lazzis parisiens 
qui marient les gais éclairs de Fesprit aux horreurs de 
rén^ute. L'orateur des bornes montra çà et là sa face 
blême et inspirée. Mais le vent de la nuit emporta 
bietitôt ses rauques diatribes parmi les carrefours dé- 
serts. Les torches s''éteignirent dans les ténèbres. 

Dans te cas même où le parti démocratique eût pris 
la résolution de coiïibattre, ses forces n'auraient pas 
atteint le chiffre de 4,000 hommes. Et il était décidé 
à quelque chose de plus périlleux qu'une prise d'armes, 
c'est-à-dire à une manifestation pacifique. 

Les forces du pouvoir montaient, tant à Paris qu^ati- 
toiir de Paris, 427,000 hommes bien équipés, bien ap- 
provisionnés, et qu'on devait supposer, d'après l'atti- 
tude du gouvernement, déterminés à de grandes 
rigueurs (1). 

Tout annonçait donc^ pour le lendemain, une de ces 
fatales jouroées qui forcent les gouvernants à serrer 
plus étroitement le frein des peuples. 

Mais, taiylis que mouraient les rumeurs confuses de 

(1) Les (brcet se divisaient ainsi : 37 bataillons d*infanterie, 1 bataillon des 
chasseurs d'Orléans, 3 compagnies du génie, 3,200 |;ardes jaunicipaux, 20 es- 
cadrons de cavalerie, 5 batteries. 



140 »£GONDB RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

la capitale, tandis que Paris s'endormait, les fenêtres 
des Tuileries étincelaient dans la solitude du Carrousel. 
Le vieux roi, entouré de ses enfants, de ses familiers, 
de ses ministres, de ses courtisans, se réjouissait du 
résultat de la crise. La défection des agitateurs donnait 
raison à sa politique. Ordinairement l'ennui régnait 
en maître au château. Le cœur de Louis-Philippe s'était 
endurci avec les années. Devenu une sorte de tyran 
domestique, le vieux monarque faisait pliei;, sous sa 
volonté minutieuse et sans cesse en éveil, les volontés 
de toute sa famille. La rigidité des principes religieux 
de la reine ajoutait encore à l'ennui de celte cour mes- 
quine où régnaient la parcimonie et la crainte de man- 
quer. Un rapport secret sur le duc d'Orléans, adressé 
au roi en mai 1839, révèle que déjà l'héritier présomp- 
tif de la couronne avait senti la pesanteur du joug du 
vieux libéral devenu roi. La correspondance des princes 
de Joinville et de Nemours, en >tS47, laisse entrevoir 
le dégoût que leur inspire la politique de leur père. 
Les princesses, dans leur caquetage de jeunes bour- 
geoises avec leurs frères (4), ne témoignent pas moins 
de lassitude des ennuis de la cour. Mais, dans la soirée 
du 21 février, la joie régna au château. La défection 



(1) Le roi nommait ses conseils des Babinettes; la Chambre des députés s'ap- 
pelait le club ; les princesses donnaient à leurs frères dans l'intimité des petits 
surnoms d*amitié. M. de Nemours était désigé sous le nom de Tban ; M. de 
Joinville sous celui deffadji. La princesse Clémentine^ qui aimait les commérages 
politiques, employait par plaisanterie dans sa correspondance avec ses frères les 
mots populaires de gouapeur, nigaud, blanc'bec^ dégommer, etc. Bref le peu 
de monuments intimes que la révolution ait jeté dans le domaine de l'histoire, 
révèle chez la famille royale une ressemblance très-marquée avec les mœurs des 
classes moyennes. Louis-Philippe fut très-réellement et très-sincèremeut le re- 
préjBentant de la bourgeoisie en France. . 



LRS BÀNQUBTS. 141 

de la gauche dynastique, l'hésitation des républicains 
étaient connues. L'épanouissement fut à son connble 
lorsqu'à minuit on annonça que les commissaires du 
banquet avaient fait suspendre les apprèis de la solem- 
nité du lendemain. Le roi ne sentait plus le poids des 
années. Étrange aveuglement des princes ! Un pied au 
bord de la tombe, environné de périls lentement fo- 
mentés par la destinée, sur le point de voir son trône 
s'écrouler presque de lui-même, le roi était l'homme 
du royaume qui éprouvait le plus de confiance dans 
la situation. Animé d'une activité singulière, ce vieillard 
de soixante-seize ans, qui aurait dû succomber sous le 
poids de la couronne et des années, rassurait ses fonc* 
tionnaires, et faisait pleuvoir les étincelles d'un esprit 
rempli de malice, sur la faiblesse et la lâcheté de ses 
adversaires. Quand le roi s'amuse, qui donc ne s'amu- 
serait pas? Le maréchal Bugeaud avait dit un de ces 
mots de tranche-montagne qui jettent sur sa physiono- 
mie de soldat laboureur une teinte de vaudeville : « Que 
» Votre Majesté me donne le commandement de Paris, 
» je me charge de faire avaler aux Parisiens le sabre 
» d'Isly jusqu'à la garde. » 

La Providence allait-elle donc abriter une fois en- 
core sous son aile celui qu'elle avait si souvent pré- 
servé du fer des régicides et des dangers de l'insurrec- 
tion? 

Le vieux roi veillait souvent fort tard dans la nuit 
malgré les cris de la reine et de sa famille. Avec quel 
sentiment de sécurité ne dut-il pas écouter, dans le 
silence de Paris endormi, le pas sonore et régulier de 
ses patrouilles relevant les sentinelles du château? Et, 



142 SBCONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

si (lu haut des feuêlres de sod palais, il pul apercevoir 
à travers les ténèbres la noire silhouette du beffroi de 
Saint-Merry, son visage jauni dut s'épanouir derrière 
la vitre en un maigre sourire ; — spectacle qui eût frappé 
d'épouvante le bourgeois soucieux des éventualités du 
lendemain! Use fût dit : « Le roi est fou. » Bien fol, en 
effet, est le monarque qui compte sur la constance de 
la fortune ! 



CHAPITRE m. 



Journée du 22 février. — Aspect de Paris dans la matinée. — La population 
se dirige ters ia Madeleine. — liatker et Odilon Barrot. — TVanqaillité du 
roi. — Ordre du jour du 25 décembre. — Cris t à bas Guisot ! dotant Thô- 
tel des Affaires Étrangères. — Impassibilité des troupes. — Chants des 
Girondins et de la Marseillaise. -— Colonne de jeunes gens partant du Pan- 
théon. — Absence des chefs de Topposition. — Détachement de municipaux 
détruisant les derniers préparatifs du banquet. — La colonne de jeunes gens 
partie du Panthéon devant la Madeleine. — Escalade des grilles du Palais- 
Bourbon. MM. Crémieux et Marie haranguent les pétitionnaires. — Déploie' 
ment de troupes. — Charges sur la place de la Concorde. >— Les dragons 
et les gardes municipaux. — Essai de barricades aux Champs-Elysées, ruts 
de Rivoli, Saint-Florentin, Matignon, etc. — Séance de la Chambre des dé- 
putés. — Mise en accusation des ministres. ^~ MM. Odilon Barrot, de Ge- 
noude, Sauzet, Gnizot. — Incendie du poste de Pavenue Biarigny, — L'é- 
meute en face de l'Assomption. — Abstention de PÉcoIe polytechnique. ~- 
Impassibilité de la Chambre des pairs. — Interpellation de M. de Boissy. — 
MM. Camot, Yavin et Taillandier, chea le préfet de la Seine. — Refus de 
battre le rappel. — Initiative des maires. — Petit nombre des gardes natio- 
naux qui obéissent au rappel. — Scène entre la garde nationale, le peuple 
et la ligne au Panthéon. — Essais de barricades ao centre de Paris.^ — Groope 
de conspirateurs sous les arcades du Palais-Royal. — MM. Caussidière, Pi- 
Ihes, Grandmenil, Albert. — L'espion Delahodde et Chenu. — Fusillade rue 
Bourg-l'Abbé ; M. Sobrier. — Attitude de la Mé/orme et du National, <— 
Confiance du pouvoir. — Dernier bulletin de la surveiUance générale. 



Dès le matin du 22, Paris fut debout. L'aspect de la 
ville n'était plus le même. Dans cette capitale de Télé- 
gance, des arts et des idées, les émotions politiques re- 
vêtent une grande puissance d'expression. La physio- 
nomie de Paris a la mobilité pathétique d'une face 
humaine. 



w 

-1 44 SEGONDB RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

La température semblait s'associer aux sentiments de 
la population. Le ciel était de ce gris plein de tristesse 
qui assombrit les âmes au moins autant qu'il assombrit 
le soleil. Il ne faisait pas assez froid pour glacer Té- 
meute exposée aux bises de la place publique. La pluie 
qui décourage et qui tombe sur les pauvres passions 
humaines, comme la douche sur le crâne de l'aliéné, 
restait suspendue dans les nuages. Avant que la brume 
ne se résolût en eau, l'incendie moral avait le temps 
de gagner aux quatre coins delà population. 

Les rues étaient remplies de monde, et tout ce monde 
marchait dans une même direction. Paris ne tenait pas 
plus compte desdésavœux de MM, Thiers et Barrot, de 
la timide protestation rédigée la veille par M. Marrast, 
et de Tavis prudent de la Réforme, imprimé le matin 
même, que de la proclamation du préfet de police. Le 
peuple avait accepté le premier rendez-vous de la gau- 
che-dynastique et il s'y rendait. La place de la Concorde 
allait donc une seconde fois mériter son grand nom de 
place de la Révolution. 

Des petits groupes d'hommes résolus descendaient 
des hauteurs de Belleville et de Ménilmontant, des fau- 
bourgs Saint-Denis, Saint-Martin, du Temple, Saint- 
Antoine, de tous ces quartiers populaires où la patrie 
en danger et la cause révolutionnaire trouveront tou- 
jours du sang qui ne se marchande pas. Ils se diri- 
geaient vers le boulevard, quelques-uns le bâton sur 
l'épaule, le plus grand nombre les mains dans les po- 
ches; ceux-ci l'air goguenard el provocateur, ceux-là 
le front plissé, la joue enflammée. 

Ce qui donne à ces groupes un aspect funeste dont 



LK8 BANQUKTS. 145 

s'épouvantent justement les heureux de la vie, c'est 
qu'à côté du patriote rayonnant d'héroïsme, marchent 
quatre spectres qu'évoque fatalement le génie des ré- 
volutions : le Désespoir, le Crime, la Sottise et la Tra- 
hison. C'est pourquoi des faces étranges, épouvanta- 
bles, qui n'ont plus rien de ce rayon divin répandu sur 
le front de l'homme, apparaissent à ces jours suprêmes 
comme des monstres vomis par un cataclysme terrestre. 

Un tel rendez- vous donné aux Champs-Elysées, pro- 
mettait une vaste mise en scène. Paris en haillons 
inonda Paris élégant. L'homme des faubourgs traversa 
en maître les boulevards des Italiens et des Capucines. 
Un fait insignifiant s'élevait à la hauteur d'un symbole. 
Pour la première fois, en effet, le peuple brisait les 
mailles de ce réseau d'argent que la classe moyenne ten- 
dait depuis soixante ans sur la nation : le cens électo- 
ral. Par ce seul fait, il mettait le pied dans le plat parle- 
mentaire. Il disait à la classe régnante : part à deux, part 
à tous 1 Audace inouïe ! phénomène politique inconnu 
dans les fastes historiques du peuple français ! 

Les hommes d'action descendaient donc des extré- 
mités de Paris et de sa double banlieue. Ils venaient en 
observateurs, non pour tirer des conclusions philosophi- 
ques, mais pour épier Theure du combat. Et, comme les 
athéniens de Paris poussent la curiosité jusqu'au fa- 
natisme et se font tuer pour voir une bataille, des flots 
de curieux roulaient par les rues et les carrefours, vers 
le vaste rende«-vous général. 

Le long des murailles glissait, l'air inquiet et mal à 
l'aise, le sergent de ville vêtu en bourgeois. La police 
avait rentré son uniforme. Elle espérait ainsi mieux 
T. I. 40 



>I46 SfiCONbË RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

dissimuler son action. Mais telle est l'influence de cer- 
taines professions que le mot de police, lui-même, reste 
écrit sur le front de quiconque a endossé sa livrée. Le 
peuple de Paris a, d'ailleurs^ un flair me^veilleux poUr 
deviner sous tous les déguisements celle qu'en son ar- 
got picaresque il nomme la Rousse. Or, il ù'est guère 
d'éméutier qui n'ait gardé le souvenir de quelque 
bourrade ; de sorte, que la multitude profite des ré- 
volutions pour courir aux sergents comme les dogues 
aux rats. 

L'agent provocateur qui ressemble, à s'y méprendre, 
à un patriote exalté, qui souvent même a débuté par 
Tètre^ jetait dans la foule des déclamations furibondes 
contre le despotisme du pouvoir. Paroles enflammées 
qui vont se poser sur les têtes, comme les langues de 
feu du Saint-Esprit. Les imaginations se montaient. Le 
cri nourri et vigoureux de : « Vive la Réforme ! » répon- 
dait à ces excitations. On aurait pu se croire au temps 
de Luther et de la guerre des paysans. M. Odilon Bar- 
rot, comme Luther, était débordé par l'agitation qu'il 
avait créée. 

La même scène se renouvelait du côté de la Made- 
leine, au Panthéon, rue de Rivoli et surtout place de la 
Concorde. C'est avec ces mots-là qu'on descelle les pre- 
miers pavés. Que Ton juge de l'efi^et de pareilles in- 
fluences, dans une capitale qui a nourri jusqu'à quinze 
cents agents secrets. 

Vers dix heures, l'agitation était à peu près générale. 
Quoique aucune collision n'eût encore éclaté, ce grand 
ttansvasement de Paris vers un seul point eût inquiété 
l'esprit le moins clairvoyant. Mais Dieu avait frappé 



LES BANQUETS. 147 

d'aveuglement le vieux roi. Vers la même heure il 
écrivait au maréchal Gérard que tout allait le mieux du 
monde. 

Le héros de la retraite de Moscou et de la campagne 
de 1 81 5, était Tauteur du plan stratégique à Taide du- 
quel le gouvernement comptait écraser rinsurreclion^ 
C'était un vaste piège à loup», dans lequel on n' aperce- 
vait pas d'abord le soldat et dont le mécanisme consis^ 
tait dans une grande puissance de concentration et de 
dilatation. Gomme cette bête fantastique qu'on nomme 
poulpe, l'armée de Paris pouvait à volonté étendre de 
longues antennes, saisir sa proie, se ramasser en boule et 
même s^allonger en poisson, fuyant entre les herbes et 
disparaître le coup fait. La bête a nom au Mémorandum 
de l'armée : Ordre du jour du ^b (/ecem6r«. L'occasion était 
venue de mettre à profit ce plan imaginé depuis huit ans. 
Pour mieux seconder les intentions de l'artiste, le pou* 
voir en avait en quelque sorte organisé la répétition, 
en envoyant depuis plusieurs jours les officiers des di- 
vers corps^ déguisés en bourgeois et accompagnés de 
metteurs en scène, sur les divers points à occuper. Getle 
combinaison offrait beaucoup de chances de succès ; 
mais l'honneur de l'avoir inventée n'est-il point un 
pénible couronnement pour une si glorieuse carrière? 

La multitude put donc circuler sans découvrir les 
moindres préparatifs de défense. Elle s'en étonna. Plus 
expérimentée, elle en eût tiré cette conséquence que le 
gouvernement cachait quelque terrible et soudain 
ûioyen de répression. A la porte des corps de garde, les 
soldats sans armes regardaient l'émetite. En passant 
devant l'hôtel du ministère des affaires étrangères, 



148 SCCO>DE RÉPUBLIQUE FRANÇÀISB. 

chaque groupe poussait un cri de haine : « A bas Gui- 
zot ! » Les soldats du poste ne s'en émouvaient point. 
Au fond, que leur importait? 

Vers la même heure, tandis que la foule se massait 
autour de la Madeleine et sur la place de la Concorde, 
une colonne d'étudiants s'était formée devant le Pan- 
théon. Elle s'ébranla au chant des Girondins, hymne 
patriotique mis à la mode par un drame de M. Alexan- 
dre Dumas. Les petites choses éclairent les grandes. Ce 
simple fait, rapproché du succès de X Histoire de la Ré- 
voluiion^ de M. Michelet, et de celle des Girondins^ de 
M. de Lamartine, est un témoignage des appréhensions 
de l'esprit révolutionnaire à la veille du renversement 
du trône. La première révolution faite au nom du prin- 
cipe purement démocratique s'enveloppait de précau- 
tions girondines, qui annonçaient assez en quelles mains 
elle allait tomber. 

La colonne s'ébranla en chantant. Elle se déploya 
dans la direction de la rue des Grès et descendit la col- 
line Sainte-Genevièvepar la rue de La Harpe, ramassant 
de nouvelles recrues sur son passage. Eu arrivant au 
Pont-Meuf, elle avait répandu la contagion de l'enthou- 
siasme dans les quartiers populaires de la rive gauche. 

Pendant ce temps, la foule s'épaississait sur la place 
de la Madeleine. On cherchait des yeux ces chefs de 
l'agitation qui depuis six mois remuaient le pays. Où 
étaient ces députés, ces pairs de France, ces officiers 
supérieurs de la garde nationale, tout ce déploiement 
de la Fronde électorale si pompeusement annoncé dans 
le manifeste de la veille ? 

En temps d'émeute, on ne lit que les placards. Tout 



LKS BANQUETS. 149 

le monde, d'ailleurs, ne sait pas lire ; tout le monde n'a 
pas trois sous par jour à donner aux gazettes. Un grand 
nombre de personnes n'apprennent que verbalement 
les affaires publiques. La masse ignorait donc la défee* 
tion des agitateurs et n'avait pas lu la honteuse déclara- 
tion du matin. La colère fit place à l'étonnement et à 
rimpatience, au fur et à mesure que les orateurs de 
la rue venaient se mêler à Témeute et raconter le 
journal. 

La gauche dynastique a osé se plaindre plus tard. 
Elle a reproché aux républicains d'avoir fait dévier la 
révolution de son but. Pour qu'elle ne déviât point, il 
eût au moins fallu la diriger. Il eût fallu ne pas trem- 
bler devant le fantôme qu'on avait évoqué. La révolu* 
tion leur semblait à tous un cheval sauvage, capable de 
dévorer son cavalier. Voyant la terreur de chacun, le 
plus faible, l'enfant perdu des partis, le parti républi- 
cain s'approcha sans bruit, et saisit hardiment le mons- 
tre à la crinière. 

Pour sauver leur dynastie de contrebande et gagner 
un portefeuille, il eût fallu que les grands parleurs de 
la discussion de l'Adresse, MM. Odilon Barrot, Thiers, 
de Maie ville et Duvergier de Hauranne, se trouvassent 
le matin du 22 février, place de la Madeleine, offrant 
aux baïonnettes leur poitrine pour leur cause. L'œil du 
peuple les y chercha vainement. 

Onze heures sonnèrent. Il se fit une oscillation dans 
la foule. Deux détachements de gardes municipaux tra- 
versaient au pas gymnastique la place de la Concorde. 
Us allaient, comme si tout eût été fini, faire disparaî- 
tre les derniers vestiges des préparatifs du banquet» 



450 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

Des hauteurs de rAro-de-Trioropbe, un détachement 
de ligne protégeait au beaoin la naanœuvre opérée sur 
Cbaiilot. Il n'eût même pas occasion de se démasquer. 
Le deus ex mc^chim, à l'aide duquçl le pouvoir comptait 
dénouer la situation, le soldat, allait-il devenir un com- 
parse inutile qu'on laissait dans les coulisses? Et pour 
que le dédain du gouvernement parût plus complet, 
l'ordre de battre le rappel, donné la veille à neuf heures, 
avait été révoqué vers minuit, lorsqu'on apprit que les 
gardes nationaux étaient déterminés à pousser le cri de : 
Il Vive la Réforme ! » Cet acte de prudence pouvait cerr 
taipement passer aux yeux de la foule ignorante, pour 
de l'insouciance et du mépris. Ni police, ni troupe, ni 
garde nationale ; -^ ne semblait-il pas qu'en vérité l'é- 
meute n'eût plus qu'à rentrer au logis? 

Mais on ne trompe pas impunément la curiosité, qui 
veut un spectacle. On ne se joue pas des intérêts en 
éveil et des passions irritées. L'aspect des gardes mu- 
nicipaux traversant la place delà Concorde excite des 
murmures. Plusieurs détachements du 31® de ligne 
surviennent aussitôt, se rangent en bataille à la gauche 
de la foule agglomérée sur le parvis de la Madeleine. 
L'attitude des ipasses, froide jusqu'alors, change. Les 
groupes mesurent la troupe des yeux. Des paroles mal- 
i^illantes circulent; premiers sifflements d'un tempête 
qui déracinera un trône. 

A travers les murmures de la place, on entend vibrer 
un chant lointain^ iin chant bien connu dont le refrain 
est un cri de guerre universel, le cri de la nation et 
non pas le cri des légions. « Aux armes, Citoyens ! » 
C'est la colonne qui s'est formée une heure auparavant, 



LBS BAMQUBTS. 1 &1 

place du Panthéon. La voix de la jeunesse a un accent 
qui va au cœur. On écoute. Le refrain de la MarmUai9e 
grandit comme le mugissement d'un orgue et monte 
jusqu'au ciel. 

Ce sont bien les jeunes gens qui arrivent. Ils l4ên- 
nent, pour ainsi dire, nouer les âmes dans un commun 
sentiment, attacher les deux bouts de Témeute, delà 
rive gauche à la rive droite. Naïfs comme on Test à leur 
âge, ils se sont arrêtés devant la maison de M. Odilon 
Barrot. Mais M. Odilon Barrot, introuvable d'un nou- 
veau genre, n'est pas plus chez lui que sur le terrain de 
la révolution. 

La colonne s'avance toujours d'un pas lent, en bon 
ordre, avec une discipline presque militaire: il y a dans 
tout citoyen français l'étoffe d'un soldat. Les ouvriers 
présents vont prendre rang derrière la colonne. Le pro- 
létariat aime les écoles, par cet instinct secret que son 
affranchissement ne saurait venir que des lumières de 
l'esprit humain, par cette confiance que la jeunesse 
s'élève en raison de la générosité de son âge au-dessus 
des intérêts et des préjugés de caste. De sorte, que les 
étudiants, sortis de la bourgeoisie, forment une sorte de 
gage de réconciliation entre la bourgeoisie et le prolé- 
tariat quand sonne le tocsin de la guerre civile. 

La (radition des écoles, rompue par l'action indivi- 
dualiste et dissolvante du règne de LouisrPhilippe, 
donnait une dernière lueur d'existence. On n'allait pas 
d'ailleurs demander à cette colonne venue des hau- 
teurs du pays latin, si elle contenait dans «es rangs plus 
de conscrits de la littérature, de l'art, de la politique et 
de l'industrie, que d'étudiants universitaires. La foule 



45S SBGOMDE RÉPOBLIQOB FRANÇAISE. 

s'ouvrait devant elle, mêlant sa voix au refrain et rac- 
compagnant au moins de ses vœux. 

Deuxfois la colonne fit en chantant le tour du temple, 
comme si elle eût accompli quelque cérémonie sacrée, 
eMMfte si elle eût voulu prendre Dieu à témoin de la 
'justice de sa cause. Cette promenade solennelle, autour 
d'un temple de style grec, achevait de donner à la mise 
en sqène de l'émeute, au sein de Paris monumental, un 
reflet des agitations des peuples antiques. Et, c'était 
quelque chose d'étrange et de saisissant que ce chant 
de guerre du peuple français remplaçant les psalmodies 
du culte. 

Privés de MM. Thiers, Odilon Barrot, Duvergier de 
Hauranne, aussi bien quedeMM. Ledru-Rollin, Louis 
Blanc, Flocon, car ils étaient tous absents de ce ren- 
dez-vous qu'ils n'avaient plus le droit de révoquer, 
tous y compris M. de Lamartine qui avait promis dans 
l'enthousiasme du discours d'aller au banquet, dùt-il 
y aller seul avec son ombre — privés de chefs, sans di- 
rection, sans but, les jeunes gens obéirent à leur ins- 
tinct. L'instinct les avait poussés à cette promenade 
solennelle autour d'un temple, comme s'ils eussent 
compris qu'à défaut d'action directe, il ne leur restait 
qu'à agir sur les imaginations. L'instinct les poussa vers 
la Chambre des députés, cause première de cette grande 
émotion publique. 

Ils se retirèrent, entraînant tout à leur suite, laissant 
un vaste espace vide derrière eux. Un petit poste en 
planches, bâti à la droite de l'église^ brûlait solitairement 
comme le bûcher d'un sacrifice. Ses flammes allongées 
se jouaient dans le chapiteau des colonnes. Elles chas- 



LBS BANQUETS. ^53 

salent de leurs nids des nuées de corbeaux volant éper- 
dus dans le ciel gris et poussant des cris funèbres. Les 
aruspices y eussent découvert le présage d'une grande 
catastrophe, le peuple de Paris n'y voyait qu^un texte à 
plaisanteries voltairiennes, et le présage qu'il ttfiirait 
devait être moins certain que celui des augures. 

La colonne marcha vers le Palais Bourbon. Elle tra- 
versa la rue Royale et la place de la Concorde. Un pe- 
loton de gardes municipaux occupait la tète du pont 
de la Concorde. L'émeute s'arrêta devant les baïon- 
nettes croisées. Tout à coup un héros inconnu s'élance : 
«Frappez! » s'écrie-t-il en découvrant sa poitrine. Les 
fusils se relèvent. La colonne envahit le pont. Cent des 
plus jeunes et des plus alertes escaladent les grilles du 
palais. Le poste des gardes nationaux intervient. La 
Chambre est déserte d'ailleurs, et la séance ne doit ou- 
vrir qu'à une heure et demie. MM. Crémieux et Marie^ 
qui se trouvent là, n'ont pas de peine, à l'aide de quel- 
ques-unes des promesses d'usage, à congédier ces pé- 
titionnaires par escalade. 

Autour du palais, la foule s'augmentait. Un escadron 
de dragons partit au galop, le sabre au poing, de la ca- 
serne du quai d'Orsay, tandis qu'un régiment de ligne 
fermait les rues. De l'autre côté, un vaste déploiement 
de troupes bordait le quai jusqu'aux Invalides. Des dé- 
tachements de toutes armes prennent position. Deux 
pièces de canon sont rangées en batterie sur la place 
de Bourgogne. La cavalerie exécute des charges sur la 
place de la Concorde, rue de Rivoli, rue Saint-Hoaoré, 
rue Royale. L'émeute était prise au piège. 

Elle attendit la troupe sans colère, d'un pied feruje, 



154 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

d'un cœur tranquille. Les sabres suspendaient au-des- 
sus des tètes l'éclair de la mort. Le poilrail des che- 
vaux heurtait la foule : «Vivent les dragons!» s'écriait- 
elle. Les dragons rirent et, sur Tordre de leur officier, 
remiUMl le sabre au fourreau. Pour la seconde fois 
Fhumanité l'emportait sur la rigueur militaire. 

Les abords de la Chambre furent dégagés. Le pont 
était si bien gardé que le général Perrot, passant, suivi 
de son escorte, s'écria: « Les meilleurs troupes du 
monde ne le forceraient pas 1 » Rejetée sur la place de 
ta Concorde, aux abords des Champs-Elysées et dans 
les larges rues avoisinantes, l'émeute commença bien- 
tôt à houlersous la pression des manœuvres. On vit les 
ondes humaines, entassées dans cette vaste cuve, sil- 
lonnées profondément et en tout sens par des charges 
de cavalerie. 

L'iniiiative de la répression incombait aux gardes 
municipaux, sorte de prétoriens, réunissant pour ainsi 
dire les attributions dii sergent de ville et du soldat. 
L'uniforme et la haute solde de ce corps, l'insolence 
de son attitude, sa rigueur dans le service, n'étaient 
pas de nature à )ui concilier la sympathie du peuple et de 
Tarmée* Les troupes des autres armes saisissaient donc 
l'occasion qui leur était offerte de lui laisser tout l'odieux 
de la répression. Elles se montraient pleines de dou- 
ceur et d'humanité^ riaipnt de l'émeute et se laissaient 
aller au plaisir des acclamations populaires. La garde 
municipale, animée, au contraire, d'une fureur mal con- 
tenue, multipliait lesarrestations et les actesde violence. 
Son rôle était fort diftietle à tenir. Quand les dragons 
chargeaient, la foule oscillait à peine et les saluait au 



LES «ANQq^TÇI. 15& 

passage du cri d^ : « Vivent les dragons ! » Lorsqu'on 
apercevait, au contraire, les casques blaqcs de la garde 
municipale, desbuées, des injures et des pierres volaient 
de toutes parts» 

Bue de Hivoli, d'apdacieux gamins, jusque soQg les 
pieds des chevaux, lançaient des cailloux au visage des 
gardes municipaux et se réfugiaient dans les galeries. 
Quand les gardes se hasardaient à les poursuivre, les 
chevaux glissaient et s'abattaient sur l'asphalte. Quel- 
que3 pavés lancés vigoureusement contre les grilles du 
ministère de la Marine, fournirent bientôt aux émeutiers 
des leviers et des armes. Dans l'intervalle des charges, 
ils trouvèrent moyen de lever à l'entrée des rues Saint- 
Florentin et de Rivoli deux rangées de pavé ; premier 
essai de barricades. Ce léger obstacle suffisait à ralentir 
les charges. Les voitures n'avaient pas complètement 
cessé de circuler. Un omnibus vint à passer rue de Ri- 
voli. Il fut dételé et renversé avec une pri)mptitudQ mer- 
veilleuse, sous les yeux de la garde municipale qui le 
relevait et le renvoyait un moment après. 

D'autres es^is de barricades avaient lieu du côté des 
Champs-ËWsées. Des chaises, quelques arbres et des 
baraques de jeux en formaient les matériaux. L'excita- 
tion augmentait de minute en minute. Un homme pris 
pour un agent secret faillit à être tué. Les estafettes, 
forcées de traverser l'épaisse miUtitude agglomérée près 
de l'Assomption, de la Madeleine et de la rue Saint- 
Honoré, passaient ventre à terre, courbées sur le cou 
de leur monture et recevant une grêle de pierrvcs. 

La répression devient plus Vive. Le sang coule. Un 
ouvrier est tué d'un coup de pointe de sabre ; une vieille 



156 SRGONDE RBPDBLIQCJK FHANÇAISB. 

femme broyée sous les chevaux. Plusieurs autres per- 
sonnes sont blessées et transportées à une ambulance 
improvisée rue Saint-Honoré. D'autres, pour échapper 
au sabre des gardes municipaux, sont obligées de grim- 
per au piédestal des statues, ou de sauter dans les jar- 
dins-fossés des angles de la place. L'impatience du 
combat commence à agiter 1 ame des conspirateurs mê- 
lés à la foule. Çà et là ont lieu quelques essais de résis- 
tance. Boulevard des Capucines, un garde municipal qui 
s'écarte des rangs est presque assommé parla foule. Rue 
de la Paix, un officier supérieur de ce corps, exaspéré 
par la fureur et plongeant au plus épais des masses, est 
enveloppé et déjà désarmé, lorsque ses soldats accou- 
rent à son aide. Tels sont les effets de ce rendez-vous 
donné au peuple de Paris sur la plus vaste place et 
dans les plus larges rues de la capitale ! 

Les agitateurs parlementaires purent contempler leur 
ouvrage. Quelques-uns, du haut des marches du péris- 
tyle du Palais-Bourbon, à l'abri de tout danger, assis- 
taient au spectacle des charges de cavalerie. Ceux qui 
se rendaient à la Chambre passaient inquiets dans la 
foule. < Où allez- vous ? Que faut-il faire?» leur disait- 
on? — a Nous allons, répondaient-ils pitoyablement, 
mettre le ministère en accusation. » 

M. OdilonBarrot avait, en effet, le triste courage de 
pousser jusqu'au bout l'accompUssement du program- 
me de la gauche dynastique. 

Les rhéteurs du Bas-Empire discutaient sur des sub- 
tiUlés scolastiques el théologiques, tandis que l'ennemi 
touchait aux portes de Constantinople. C'est sur des 
questions de linance que les rhéteurs du parlementa- 



LES BANQUETS. 157 

risme discutaient, tandis que se préparait la révolution. 
Les empires s'écroulent par où ils se croient forts. En 
ce qui concerne la Chambre, c'est sur le fond mono- 
tone de la discussion du projet de loi sur la succursale 
de la Banque bordelaise que, durant trois jours de guerre 
civile, la destinée broda, d'une main capricieuse et sati- 
rique, le dessin d'une révolution. Le trône de Louis- 
Philippe, le roi-argent, s'écroula tandis que les mots de 
numéraire^ di intérêts et de capital étaient encore suspen-* 
dus aux lèvres des économistes officiels. 

A la fin de la séance, M. Odilon Barrot se leva, et dit : 
« Je prie monsieur le président de vouloir bien annon- 
» cer le dépôt que j'ai fait d'une proposition soutenue 
» par un assez grand nombre de députés (1). » — « Je 
» ne devrais pas le faire,» répliqua M. Sauzet. Le prési- 
dent du conseil monta au bureau et jeta un rapide coup 
d'œil sur l'acte d'accusation. Un sourire amer, dédai- 
gneux, étrange, passa comme une lueur sur son pâle 
visage. H venait peut-être d'apprendre que les passants 
brisaient ses vitres à coups de pierre, et que la troupe 
était obligée de charger l'émeute à la porte de son hôtel. 
Inquiet de la nuit qui allait suivre cette orageuse jour- 
née, il sentait bien qu'il avait maintenant à lutter contre 
un ennemi plus redoutable que l'opposition parlemen- 
taire. En présence du peuple soulevé, l'acte d'accusation 
du solennel Odilon Barrot ne méritait pas grande atten- 
tion. À quoi bon ces moyens procéduriers; après que 
les avocats, organisateurs de banquets, avaient convié le 
peuple à souper chez les morts 7 

( IjC nombre des signataires était de 54. Voir aux Pièces JuBtificativeSy «. 9. 



158 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

Quand les députés vinrent contempler Témeute, ils 
trouvèrent devant la grille du palais un régiment dé 
chasseurs qui jouait une contredanse. — « C'est incon- 
venant !» s'écria M. Courtais, en s' adressant au colonel. 
Le colonel étonné fit taire la musique. Elle célébrait, à 
sa manière, le triomphe des troupes qui avaient enfin 
balayé Id place. 

Mais les charges se continuaient aux abords des 
Champs-Elysées et dans les rues environnantes. Vers 
trois heures, une horde de hardis faubouriens, débou- 
chant brusquement de Tavenue de fifarigny au chant 
de la Marseiltaise^ surprit un poste de municipaux à 
pied etTassaillit à coups de pierres. Un gamin en arra- 
cha le drapeau. D'autres s'occupaient à incendier le 
poste. Les soldats sortirent. Ils n'avaient pas voulu se 
défendre. La garde à cheval n'arriva qu'à l'aspect des 
flammes. Ne semblait-il pas que l'armée fût paralysée 
par quelque secrète influence ? 

Rejetée daifô les rues, l'émeute devint plus compacte 
encore. Une barricade fut essayée rue Matignon. Une 
autre commençait à s'élever rue Duphot^ en face de 
l'Assomption. Un piquet de soldats de ligne survint, re- 
mit quelques pavés en place, et resta l'arme au bras de- 
vant lafoule. Le peuple, lesmains sousla blouse, adossé 
aux maisons et aux grilles de l'Assomption, chantait : 
« Mourir pour la patrie. » Un soutà murmure inter- 
rompait quelquefois le chant. Le cri : « Au mouchard /» 
s'élevait. On donnait la chasse à quelque sergent dé- 
guisé. D'autres fois, une estafette passait au grand galop 
et une grêle de pierres poursuivait le cavalier pâle, 
obligé de traverser cet enfer. Et le chant des Girondins 



LES BANQUETS. 159 

reprenait, monotone et têtu. Les soldats qui gardaient la 
barricade avaient Tair triste. Il y avait, en effet, je ne 
sais quoi de profondément funeste dans cette scène^ 
qu'assombrissaient encore les tristesses de la tempéra- 
ture et de la saison. La brume commençait à se résou- 
dre en pluie fine, rare, glacée. La nuit tombait, ajou- 
tant l'horreur du mystère et de Tobscurité à tant de 
causes d'inquiétude. Bientôt, les profondeurs de la 
rue Saint'Honoré s'emplirent d'ombre et de rumeurs. 
On tordait les grilles de Saint- Rocb. D'autres pillaient 
la boutique de l'armurier Beringer, élevaient une barri- 
cade, échangeaient une vive fusillade avec la garde mu- 
nicipale et laissaient un mort sur le pavé. 

Cependant, l'émeute tendait insensiblement à refluer 
vers l'est. Le débordement de l'océan populaire ren- 
trait dans son Ut. Mais en regagnant ses quartiers, le 
peuple brisait les réverbères, comme s'il était de la na- 
ture du désordre délaisser derrière lui les ténèbres. 

£n dehors de la scène principale dont nous avons 
essayé de tracer le vaste ensemble, d'autres actes in- 
surrectionnels éclataient sur divers points de Paris. 

Une fraction de la colonne partie du Panthéon avait 
regagné, en quittant la Madeleine, les hauteurs de 
Sainte-Geneviève. Les émeutiers entourèrent l'École 
polytechnique, lancèrent des proclamations par-dessus 
les murailles, puis des pierres, lorsqu'ils virent l'inutilité 
de leur tentative d'embauchage. Une charge de gardes 
municipaux lesrepoussa sans les disperser. Us traver- 
sèrent de nouveau les ponts et allèrent occuper les cen- 
tres populeux du quartier Saint-Martin. 

A BatignoUes, une poignée de républicains s'empara 



160 «SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

du poste de la barrière, en désarma les gardes nationaux, 
l'incendia et se retrancha dans un chantier, comme dans 
un camp. D'autres postes furent incendiés rue de Pon- 
thieu, barrière Courcelle. Les insurgés pillèrent un 
grand nombre de boutiques d'armurier. Ils ne dédai- 
gnèrent même pas les armes de théâtre d'un magasin 
de la rue de Bondi. Le vestiaire de TAmbigu équipa 
cette fois des héros véritables, et mêla, comme dans les 
drames de l'école romantique, le grotesque au terrible. 

Tel était l'aspect de Paris se préparant à la révolte. 
Les députés et les pairs ne trouvèrent pas qu'une pa- 
reille émotion dût les faire sortir de leur sérénité et les 
détourner un instant de leurs ordinaires délibérations. 
La demande d'interpellations de M. de Boissy fut trai- 
tée avec autant de dédain que les actes de mise en ac- 
cusation déposés par MM. Barrot et de Genoude (I). 

Pariss'inquiétaitpeu, au surplus, del'inactionde deux 
Assemblées qui avaient perdu sa confiance et son aifec- 
tioû et qu'il s'apprêtait à briser. La politique était dans 
la rue. Mais sur ce terrain, il existe une institution 
dontTintervention puissante n'ajamais, depuis soixante 
ans, manqué d'apparaître au premier conflit du peuple 
et du pouvoir. C'est la garde nationale. Où était-elle? 
Que faisait-elle? Pourquoi nela convoquait on pas? Voilà 
ce qu'on se demandait depuis le matin, voilà ce qui 
préoccupait surtout les marchands, la classe moyenne 
en général. C'est à l'aide de la garde nationale, qu'elle a 
fait et défait les gouvernements, qu'elle a conservé ses 
conquêtes de 1789. Or, au moment où l'État, l'éter- 

(1) M. de Genonde avait déposé en son nom personnel un acte de mise en 
accnsation dn ministère. 



» 



LES BANQUETS. 161 

nelle proie nationale, allait peut-être rouler sur le ta- 
pis de la guerre civile, quand le peuple et le gouverpe- 
ment prenaient le fusil, il était bien naturel que la bour- 
geoisie s'écriât : « Où est ma garde? » — « Je n'ai pas 
le pouvoir de la convoquer, » répondait le préfet de la 
Seine à trois députés, MM. Carnot, Vavin et Taillan- 
dier, qui lui portaient l'expression de ces plaintes. Pour 
éviter d'appeler aux armes une .masse considérable de 
citoyens sympathiques à la réforme, on se les aliénait 
complètement. Cette décision, prise sous l'inQuence des 
bulletins de la préfecture de police, était d'une extrême 
gravité. On en jugera en daignant se reporter au temps» 
déjà si éloigné, où la garde nationale jouissait encore de 
toute sa puissance. 

Il était dans la destinée de cette monarchie de se 
trouver prise dans la nécessité de succomber ou denier 
son principe, son passé, son génie ; c'est-à-dire d'ab- 
diquer et de glisser peut-être sur la pente où périt 
Louis XVI. 

De leur propre mouvement, les maires de plusieurs 
arrondissements se déterminèrent à faire battre le rap- 
pel. Un très-petit nombre de gardes nationaux y ré- 
pondit. On en compta six cents à peine dans la 2® lé- 
gion; moins encore dans les autres. Quelques-uns, 
moitié de gré, moitié de force, étaient désarmés par le 
peuple en se rendant aux mairies. Il faut ajouter que les 
républicains, toujours prompts à suppléer à leur petit 
nombre par l'adresse et l'activité, ne manquèrent pas 
cette occasion. Il y avait assez de gardes nationaux 
sous les armes pour qu'il leur fût possible d'en diriger 
ou d'en figurer l'esprit. 

T.i. a 



462 8BG0NDB RÉPUBLIQUE PRAMÇAISB. 

Une scëné qui caractérise la révolution de février 
1848 et qui ne se reproduira pas de longtemps en 
France, eut lieii sur là place du Panthéon. D'un côté, 
8e tenait lé 5« régiment de ligne, de l'autre, le groupe 
de gardes nationaux qui représentait la >l 2® légion. Le 
peuple Ibrmait cercle et poussait des huées contre lès 
gsirdès hâttionaifx qui avaient obéi au l'appel. Tout à 
coup uni cri pafrt des rangs de la légion : « Vive la ré- 
forme ! » '— « Vive la garde nationale ! » réplique le peu- 
plé. L^ colonel de la légion, M. Ladvocat, est forcé de 
M retirer: Pour compléter la scène, les officiers du 
&• àt ligné tendent la main aux officiers de la garde 
nationale. De sorte que Tàrmée, la bourgeoisie et le 
peuple se trouvaient tacitement en harmonie contre le 
ptouvoir. Les trois cris de : «Vivent la ligne, la garde na- 
tionale et la réforme, » purent se confondre. 

Dans la matinée, les dragons avaient déjà répondu 
par tid salut, aux acclamations de la multitude. Ces 
échanges de civilités entre le peuple et l'armée, sont 
dmgereux pour les gouvernements. 

La nuit close et l'émeute rentrée dans les faubourgs 
et quartiers populeux, l'armée concentra ses principa- 
les forces au Carrousel. En même temps, les casernes se 
vidaient sur Paris. Les feux des bivacs brillaient au Pan- 
théon, à la Porte Saint-Martin, aiiboulevardBonne-Nou- 
velle, aux Halles. Des patrouilles sillonnaient les grandes 
artères de la ville. Des sentinelles gardaient le coin des 
rues. Les voitures avaient brusquement cessé de circu- 
ler. Un silence sinistre envahit les carrefours les plus 
bruyants, et six heures sonnaient à peine. Paris ressem- 
bla un moment à un vaste camp, la veille d'une bataille. 



LB8 BANQUETS. 163 

C'était l'ordre du joiir du 25 décembre qui se manifes- 
tait sur l'injonction du général Séi)astiani. Le monstre 
aux mille bras se déployait. 

Les légions continuaient icle batire le rappel. Mais 
c'était lé peuple qui suivait les tambours. Le cri de : 
« Vive la réforme, » mot d'ordre de la révolution, re- 
tentit çà et là, devint plus rare, s'éteignit. 

À huit heures, iine fausse alerte excita encore quel- . 
que émotion dans les quartiers voisins de la place de la 
Concorde. Une rouge clarté colora le ciel et une grande 
clameur s'éleva. Des enfants venaient d'incendier la 
barricade de chaises et de baraques élevées le matin 
dans les Champs-Elysées. Il suiBt jpour l'éteindre d'un 
détachement de pompiers et de gardes nationaux. 

Divers essais de barricades avaient eu lieu dans les 
rues de Cléry, du Cadran, du Petit-tarrèau et à la 
pointe Saint-Ëustache. Une société secrète, la Dissi- 
dente^ prenait la part la plus active à ces préludes insur- 
rectionnels. Mais le jour du combat n'était pas venu. 
Les armes mslnquaîent au peuple. L'émeute, repous- 
sée dans ses foyers^ pied à pied, se retrouva enfin dans 
ces quartiers, où la tradition de l'insurrection se per- 
pétue naïvement ae péré en âls. tin réseau de rues 
tortueuses, ehiretacéés coâiiné une poignée de vipères^ 
s'étend de la rue Sàint-Oénis à la rue dd Temple. Saint- 
Méry et Transnonain, corh'rne lai prise dé là Bastille 
dans le faubourg Saint*Ântoiné, y sont passés à l'état 
de légende. 

L'émeute retrouva le soir, parmi ces sombres quar- 
tiers, les débris àé la bandé que la garce municipale 
avait repoussée dans la journée, sous les murs de l'École 



164 t£GOMD£ RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

polytechnique. Un noyau de quatre ou cinq centsrépu- 
blicains^ dont une trentaine au plus possédaient quel- 
ques cartouches et un fusil, se forma sans chefs, n'ayant 
d'autre parti que la volonté d'agir. Ils renversèrent des 
charrettes, arrachèrent des pavés et élevèrent, avec la 
résolution de les défendre, des retranchements dans 
les rues Transnonain et Bourg-l'Abbé. Il semblait que 
le sang des victimes d'avril 1834 enfantât de nouveaux 
combattants. 

Les troupes ne s'étaient pas engagées dans ces dan- 
gereux quartiers. Ce fut vers minuit seulement, que la 
garde municipale vint, pour dernier épisode d'une jour- 
née si tourmentée, livrer assaut à cet avant-poste de 
Pinsurreclion. 

Pendant une partie de la soirée, les cabarets et les 
cafés regorgèrent de monde. On éprouvait le besoin de 
se communiquer les impressions de la journée. Mais 
l'inquiétude ramena bientôt la populationau logis. Cha- 
cun rentrait au plus vite, traversant rapidement les 
rues mornes de ce Paris ordinairement si plein de bruit, 
de loisirs et de gaité. 

Vers neuf heures, le Palais-Royal était complètement 
désert. On avait éteint les lumières et fermé les bouti- 
ques ainsi que les grilles du jardin. Sous les colonnades 
assombries, un groupe de conspirateurs causait à voix 
basse. Unhoojmede taille gigantesque et de proportions 
herculéennes, qui jouera un rôle curieux àétudier dans 
les événements qui vont suivre, assistait à ce conci- 
liabule. C'était une ancien commis voyageur attaché à 
la réforme, inconnu du public alors, M. Caussidière. Il 
y avait là MM. Pilhes, Grandménil, Baune et Albert, 



LES BANQUETS. 165 

ouvrier. Deux hommes odieux, qui ont fait grand scan- 
dale, Delahodde et Chenu, prenaient part à la délibé- 
ration. Leur présence attestait la vanité des conjurations 
en même temps que la vieillesse et l'impuissance des 
moyens politiques à l'usage des gouvernements de 
l'Europe. Les complots ne renversent pas les gouver- 
nements et la police n'empêche pas les révolutions. 

Chose digne de remarque, dans ce conciliabule 
d'hommes de combat, régnait la même indécision que 
dans les journaux et les réunions de députés. La révo- 
lution s'est faite seule, au milieu d'une inquiétude uni- 
verselle, abandonnée de tous, mais soutenue par le 
peuple et guidée par le génie du siècle. 

La réunion se sépara isur ces deux mots : attendre et 
observer. Tout le génie des républicains de février 1848 
fut là. 

Dans certains cafés, fréquentés des patriotes, l'anima- 
tion était fort vive. Peu soucieux du danger présent et 
des conséquences dans l'avenir, les soldats de la démo- 
cratie s'effrayaient moins des chances d'une bataille. 
Vers onze heures, au Café des Postes, rue Monlorgueil, 
un jeune homme d'une organisation fébrile, qui est 
sorti brisé pour jamais de ces luttes dévorantes, M. So- 
hrier, donna un élan qui, généralisé, eût sans doute 
perdu le parti républicain en l'amenant trop tôt sur le 
terrain. Il entraîna chez lui quelques-uns de ses amis, 
leur distribua des armes et marcha au quartier Saint- 
Martin. Une vive fusillade les fit songer qu'ils man- 
quaient de munitions. La garde municipale, à qui l'é- 
meute disputait cinq prisonniers enfermés près des 
magasins d'armes de Lepage, venait d'avoir recours aux 



166 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 



}»• t. ^ I 



armes et d'enlever les barricades des rues Transno- 
nain et Bourg-l'Abbé. 

Il était minuit. Peu d^ instants après , au signal du gé- 
néral Sébastiani, VorAre du jour du 25 décembre délivrait 
Paris de son étreinte. 

Dans cette soirée la Réforme et le National^ jugèrent 
très-défavorablement la situation. Les hommes qui di- 
rigent un parti se préoccupent justement de son avenir. 
Au National où planait , encore Tombre aristocratique 
et militaire de Carrel, l'aspect d'un vaste mouvement 
populaire causait plus d'inquiétude et de répulsion que 
de joie. A la Réforme^ on éprouvait plus de surprise que 
de satisfaction, de voir une tentative insurrectionnelle 
se produire contrairement aux avis de la presse. L'un 
et l'autre de ces deux groupes savait par expérience que 
si les petits souffrent souvent des sottises des grands, 
les chefs des partis populaires paient aussi les sottises 
du peuple. 

Le roi ne doutait pas. M. Guizot menaçait. Quant à 
M. Ducqâtel, qui représentait plutôt les intérêts maté- 
riels qu'une pensée politique, il avait déjà Tinstinct dç 
la peur. 

^ Le matin, M. Caussidière avait dit : « Cela n'ira pas 
jusqu^aiix fusils. » Le soir, M. Delessert disait : « C'est 
une écbauffourée. » Le pouvoir et l'opposition commu- 
niaient en une même pensée. I^ais la police, à bouche 
d or, parlait comme le destin et écrivait à la fin de son 
dernier bulletin : « Espérons que la journée de demain 
» sçpassera sans troubles! nous ne l'espérons guère (1).» 



(1) Voir aux Pièces Justificatives ^ n. 1. 



LES BANQUETS. 167 

Durant cette nuit, que semblaient rendre plus épais- 
se les ténèbres du ciel unies à celles de la fortune, 
M. Barrotput réfléchir à la portée d'un toast; M. Tliiers 
dut niéditer sur les conséquences d'une intrigue, et le 
janséniste Duvergier de flauri^q^ ^ur celles d'un entê- 
tement parlementaire. 



CHAPITRE IV. 



33 fétrier. — Ingratitude de la garde nationale. — Habile manœnTre dn parti 
républicain. — Moatements stratégiques. — Confiance du roi. — Morgue du 
duc de Nemours. — Inaction des généraux Sébastiani et Jacqueminot. — 
Courtoisies réciproques du peuple et de Tannée. — Les femmes. — La presse. 
Commencement des hostilités; sept heures du matin. -> Ruse du peuple pour 
désarmer la troupe. — L'armée manque d'ordres. — Onze heures du matin ; 
le rappel. — Engagements entre la garde municipale et le peuple au centre de 
Paris." Intervention de la garde nationale. •- Puissance delà classe moyenne ; 
barricades. — Meurtres. ~ Incendies. — La garde nationale imprime une dé- 
viation au mouvement. — Désarmements à domicile. — M. Besson informe le 
pouvoir de la neutralité delà garde nationale. — Incurie du pouvoir. — Cinq 
cents gardes nationaux de la 5* légion vont à la Chambre. — Terreur des dé- 
putés. •— Réponse de MM. Crémieux, Marie et Beaumont (de la Somme). — 
La confiance du roi brusquement ébranlée. — Stupeur de Louis-Philippe. — 
M. Dupin prédit la République. — On pousse le roi aux concessions. — Ma- 
rie-Amélie s'épouvante de l'impopularité de M. Guizot. — Chute du cabinet. 
— Combinaison Mole, Dufaure, BillauU, etc. — Effet du changement de minis- 
tère sur la Chambre des députés. — Prise de la caserne Saint-Martin. — PiU 
lage du magasin d'armes des frères Lepage. — M. Etienne Arago sauve trente 
gardes municipaux. — Illumination de Paris. — Perplexité du parti républicain. 
•^ Harangues de M. Sobrier. — Promenades à la lueur des torches. — Ha- 
rangues de M. Marrast. — Affaire du boulevard des Capucines. — Inter- 
prétations nouvelles. — Le chariot de cadavres. •— Exaspération du peuple. 



C'est à la garde nationale que revient le dérisoire hon- 
neur de cette seconde journée. La fortune en a clos les 
péripéties par un de ces coups tombés de haut qui dé-* 
jouent les plus profondes combinaisons de la sagesse 
humaine. 

La garde nationale fut ingrate envers son roi. Trom- 



LES BANQUETS. 169 

pée, effrayée, caressée et surtout exploitée par les pa- 
triotes et par le peuple, elle se mit en contradiction avec 
elle-même. L'entraînement la jeta en deçà et au delà 
de ses intérêts. Pour la première fois elle allait faire une 
révolution au profit d'un autre idée que la sienne. 
L'oubli de Tidentité, dans les institutions comme chez 
les individus, est un diagnostic de décrépitude. Fille du 
libéralisme et des Constituants, la garde nationale voit 
expirer son rôle devant les envahissements de Tesprit 
moderne. 

Le pouvoir, éclairé par les banquets, par la presse et 
par là police, connaissait les sentiments de la garde na- 
tionale. Il savait par expérience la prépondérance qu'elle 
exerce dansles crises insurrectionnelles. Aussi résistait- 
il encore, dans la matinée du 23, à donner Tordre de 
battre le rappel. 

De son côté, le parti démocratique n'ignorait point de 
quelle importance il était pour la cause révolutionnaire 
d'absorber cette milice inviolée ; de s'en faire une sorte 
de bouclier contre l'armée, un porte-voix pour le cri 
réformiste. Dès le matin, le mot d'ordre circula, prompt 
comme l'éclair, dans les diverses fractions de la démo- 
cratie. Il était recommandé à tous les patriotes, dès le 
premier coup de baguette, de revêtir le harnais et de 
courir aux mairies. Un certain nombre de républicains 
cachetèrent ou empruntèrent des uniformes etgrossirent 
subrepticement le nombre des gardes nationaux réfor- 
mistes. L'idée de celte dernière manœuvre a été attri- 
buée à M. Flocon. Il est juste de dire qu'elle se re- 
produit fréquemment dans les insurrections. Le génie 
de la ruse vient au secours de la faiblesse. Sans cela 



470 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

toute forme de rautorité demeurerait impiuabl^ el les 
gouvernements seraient éternels. 

Aux premières lueurs du jour, filtrant à travers un 
mélancolique réseau de pluie, le pouvoir put reconnaître 
la justesse de cette vieille leçon d'escrime italienne : il 
est plus sûr de régner par la crainte que par Tamour. 
L'incontestable modération de la force armée dans la 
journée du 23, n'avait servi qu'à encourager la révolte. 
Industrieuses et s' élevant par la passion au-dessus des 
faiblesses du corps, les âmes damnées de l'enfer social 
s'étaient agitées dans l'ombre. Le jour montra debout, 
audacieux et railleurs, ces lustigs en blouse qui parcou- 
rent en si peu de temps toute la série des sentiments; 
qui jouent leur vie en goguenardant, parce qu'ils ont 
une parfaite conscience de leur misère, et pour qui mou- 
rir c'est cesser d'avoir faim et froid, de s'abrutir dan^ 
l'ivresse, de mépriser les autres et soi-même, d'envier 
et de haïr. 

L'ouvrier sérieux, sobre et rangé, le sectaire qui 
pratique toutes les vertus domestiques et qui meurt 
stoïquement pour l'irréalisable absolu, le vrai soldat de 
la révolte n'avait pas encore pris les armes. Mais les 
barripades l'appelaient du quartier Saint-Denis au quar- 
tier du Temple, dans ce centre limoneux où bat tumul- 
tueusement le cœur du monstre parisien. 

Le pouvoir dut se préparer à la lutte. Il avait aussi 
pris ses mesures. Un grand mouvement stratégique eut 
lieu dès le point du jour. Des troupes arrivaient à mar- 
ches forcées aux barrières de la ville. La place de la 
Concordp, le Carrousel, l'île Saint- Louis, les portes 
Saint-Denis et Sa jnt> Martin, la place de l'Hôtel de 



LES BANQCRT8. 174 

Yille garnis de soldats, hérissés de canons disposés ep 
batterie, pouvaient d'un instant à Tautre devenir autant 
de champs de bataille. Pâles d'unbivac de douze heu- 
res dans la nuit humide et froide, les troupes n'atten- 
dent qu'un signal pour se réchauffer au feu de la pou- 
dre. La police prépare aussi son œuvre. Elle groupe 
des noms sur le papier. Que manque-t-il donc au pou- 
voir pour remporter sur la sédition la plus foudroyante 
victoire? — Il lui manque Vesprii de la jeunesse et de 
la vie. 

La vieillesse du monarque semble frapper de paraly- 
sie toutes ces forces vives. Du fond de son cabinet' si- 
lencieux, le vieux roi jouit par anticipation d'un triom- 
phe certain. Il ne croit plus aux barricades. Il en a tant 
vu de barricades ! c'est par-dessus les barricades qu'il 
a gravi les degrés du trône. Et d'ailleurs rien, dans sa 
pensée, ne saurait briser son pacte avec la fortune. 
L'inquiétude mal dissimulée quMl lit dans les yeux de 
ses grands oiBciers et de ses courtisans l'étonné. Il Us 
raille: « Qu'est-ce que cela? des voitures renversées, 
une émeute d'étudiants.» De 1789 à l'heure qui sonne, 
il égraine ses longs souvenirs révolutionnaires. Aucune 
révolution ne ressemblait à ceci. Il oublie qu'elles ne se 
copient jamais. Un jour vient où toute sasesse humaine^ 
est mise à néant par les combipaisons de l'infinie va- 
riété. 

Le duc de Nemours s'essaie à son futur rôle de ré- 
gent par le commandement de la force armée. La mor- 
gue qui l'a rendu impopulaire ne lui a jamai^ été plus 
nuisible. Il eût fallu dans un pareil moment un prince 
aimé du soldat et des classes (moyennes, un |eune hom 



472 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

me actif et résolu, comme Tétait le duc d'Orléans ; un 
prince de bivac et non un prince de cour. Autour du 
jeune duc, l'action se noyait dans le cérémonial, le fond 
dans la forme. 

Les généraux à qui appartenait le commandement 
effectif, n'étaient ni par le caractère ni par le talent à la 
hauteur d'une telle situation. Le général Sébastiani, of- 
cier constitutionnel , esprit hésitant et temporisateur , 
ne convenait pas plus que le joyeux général Jacqueminot 
à une guerre qui demande beaucoup d'audace et d'é- 
nergie. €e dernier, chargé du commandement de la 
garde nationale, était indisposé. Un général d'Afrique, 
implacable et infatigable, habitué aux combats d'em- 
buscade, eût offert de meilleures garanties. 

Rien n'est plus dangereux que dé temporiser avec 
l'insurrection. Au Heu d'aligner des troupes et des ca- 
nons, il fallait les lancer enavanl. Au lieu de dresser des 
listes d'arrestation, il fallait arrêter. Le vieux monarque 
aurait pu achever, dans le sang, les larmes el la terreur 
de son peuple, un règne commencé sous les auspices de 
l'enthousiasme el de Tamour. Cauteleux par goût et par 
tempérament, le sage Louis-PhiHppe rusait avec le texte 
de la Charte et avec le pays. Il était capable de tout ce 
qu'on peut faire sans coup férir. L'audace lui eût man- 
qué pour une violation franche et directe. Ce n'est pas 
lui qui eût répété les deux vers qui revenaient sans 
cesse aux lèvres de César (1). 

11 est aujourd'hui parfaitement constaté que l'armée 
manqua d'ordres. Le peuple de Paris a vu, le 23 février, 

(1) Nam ti vioUmdum eii jus, regnandi gratta 
Violandum eêt : aliiê rtàui pietaitm edat. 



LES BANQUETS. <73 

les barricades s'élever sous les yeux de la troupe. Il a 
entendu les dialogues plaisants de Tinsurgé, derrière 
ses pavés, avec le soldat à son rang. 

Ce n'était pas tout à fait comnne à Fontenoy, entre les 
Anglais et les Français ; mais il s'établissait une sorte de 
convention qu'on ne tirerait pas sans prévenir. La seule 
garde municipale se battait comme elle l'eût fait contre 
des Russes ou des Autrichiens. 

Les femmes, qui possèdent si bien, dans toutes les 
classes, l'art d'amollir les cœurs, arrivaient avec des 
vivres, des baisers, des prières. Elles rappelaient aux 
soldats, dont elles imploraient la pitié, ces vieux souve- 
nirs de famille si dangereux en politique et en guerre. 
La presse, qui est femme, elle aussi, par la ruse et la 
diplomatie de sentiments, ne se plaignait que de la 
garde municipale. Éloge tacite donné à la ligne et dont 
la ligne sentit la portée. Il est si doux, lorsqu'on est la 
force, de se laisser aller à l'amour ! La garde nationale 
eût changé de rôle le 23, si on l'avait convoquée le 22. 
La presse, avec plus d'adresse que de loyauté, se plai- 
gnait qu'on eût si tard battu le rappel. 

Ce peu de mots suffit à faire connaître les dispositions 
générales de la journée du 23. Le reste appartient à 
l'action, au récit. 

C'est vers sept heures du matin, au jour naissant, 
dans les sombres quartiers du centre de Paris, que les 
premières escarmouches commencèrent. L'insurrection 
cherchait surtout à surprendre des postes afin de se pro- 
curer des armes et des cartouches. Elle prit deux corps 
de garde rues Géoiîroy Langevin etSainte-Croix-de-la- 
Bretonnerie. Ces désarmements s'opéraient le plus sou- 



174 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

vent au moyen d'une ruse qui se répéta jusqu'à dix 
lieures du sbii*. Au milieu des cris de : «Vive la ligne! • 
le peuple se rapprochait des soldats. Des poignées de 
mainss^écliangeaient. La foule grossissait. Une sorte de 
confusion iiatiirelle s'en suivait , et la troupe se voyait 
arracher ses armes, sans qu'elle eût le temps et la 
possibilité de se mettre en défense. 

Quelques coups de fusil furent tirés, mais l'insurrec- 
tion ne clièrcHait point à engager le combat. Privée de 
direction, elle obéissait à son instinct. La défection de 
l'opposition là laissait sans chefs, sans drapeau, sans 
plan de bataille. Les Droits de l'homme et les Familles 
n'existaient plus. Il ne restait que deux sociétés secrètes, 
tes Saisons et la Dissidente. Là première avait seule quel- 
qiie importance et son comité, à la tète duquel étaient 
MM. Albeirt el Càussidière, ne se résolvait à rien.- Dans 
lihe telle situation, les insurgés agissaient avec beaucoup 
de tact èi d'hâbîlëte. Ils entretenaient la futte sans s'ex- 
plfâèr aux chances décisives d'une véritàole bataille. 

Rien n'était donc plus facile aux troupes que de 
s'emparer des barricades. Mais le plus souvent les trou- 
pes, comme fès soldais de rii:isurrection, manquaient 
d'ordfres. Elles attendaient l'arme au repos. Lorsqu'el- 
les franchissaient une barricade, elles ne trouvaient 
pfersonne derrière. Et plus loin s'élevait une autre mon- 
tagne de pavés garnie dé ses démons à blouse bleue, de 
ses lutins ctiimèriques et railleurs. 

Il faut ajouter aux tourments de la troupe, l'absence 
de la garde nationale. Les heures s écoulaient et le rap- 
pel ne se taisait pas entendre. Le truit courait que 
l'ordre de l'état-major avait été révoqué à trois heures 



LES BANQUETS. 475 

du matin. Voulait-on laisser peser sur l'armée toute 
la responsabilité de la répression? — Sans la garde na- 
tionale, où est notre garantie? ajoutait la population de 
Paris. 

Plusieurs engagemeiits énergiques entre le peuple et 
la garde municipale dans les quartiers Saint-Martin-des 
Champs, Saint-Denis, du Temple, dans les rues Quin- 
campoix, Beaubourg et Bourg-rAbbé augmentëreiit 
celte complication. L'insurrection s'allumait. C'est à 
peine siTétat-major en savait quelque chose. Le rappel 
y était discuté. Le parti de la cour penchait pour qu'on 
se passât de la garde nationale. Âpres une perte de 
quatre à cinq heures, vers onze heures, quand déjà la 
lutte a commencé, sans ensemble, sans précision, dans 
tout le centre de Paris, quand un sang inutilement 
versé a déjà rougi le pavé, l'ordre de battre le rappel 
tombe enfin des lèvres de M. le duc de Nemours. 

A dater de cet instant la journée change de face. 

La garde nationale s'assemble en grande hâte. L'ar- 
mée voit avec plaisir sa responsabihté déchargée.' tin 
sentiment de confiance reriait dans les cœurs. Le peu- 
ple se presse en foule derrière la garde citoyenne. Le 
prolétariat se réfugie, eh quelque sorte, dans le sein de 
la bourgeoisie et y cherche un abri contre les envahis- 
sements de la royauté. Spectacle singulier, qui ferait 
croire au bouleversement de la marche historique du 
siècle ! 

Deux cris se mêlent, se confondent, comme un gage 
de conciliation, comme un émbrassement fraternel en- 
tre la nation et l'armée : « Vive la ligne ! Vive la garde 
nationale ! » Celle-ci réplique par une acclamation pré- 



176 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

vue des pouvoirs publics: «Vive la réforme!» c'est dire 
au peuple : « Nous soutiendrons ta cause, » aux pou- 
voirs publics : « L'opinion est la véritable souveraine 
des sociétés modernes. » 

Jamais peut-être depuis la Constituante, la puissance 
de la classe moyenne ne s'est révélée d'une façon plus 
complète. Mais dans l'enivrement de son orgueil, dans 
Texaltation de son omnipotence^ elle ne s'aperçoit pas 
qu'en protestant contre le système électoral, elle pro- 
teste contre son propre principe; qu'en se révoltant 
contre Louis-Philippe, c'est contre l'incarnation de son 
propre gouvernement qu'elle s'insurge. Dans le cri de : 
« Vive la réforme ! » poussé le 23 février par la garde 
nationale, il faut voir, de la part delà classe moyenne, 
une sorte d'apothéose de soi-même se terminant par le 
suicide ; l'asphyxie dans l'encens. 

Il était temps pour la cause révolutionnaire, que la 
garde nationale intervint. Les engagements entre l'in- 
surrection et l'armée devenaient sérieux. Un monceau de 
pavés et deux diligences renversées interceptaient la rue 
de Rambuteau. Le 69« de ligne, appuyé d'un bataillon 
de chasseurs de Vincennes, fut obligé de donner trois 
fois l'assaut à cette forteresse improvisée. La quatrième 
fois, elle resta maîtresse de la position, mais cette vic- 
toire lui coûtait seize hommes. 

Les rapports de la ligne et du peuple s'aigrissaient. 
Le sang versé irrite la vanité humaine, et la mort vio- 
lente suscite le démon de la vengeance. 

Quelquefois, comme à la place du Châtelet, une dé- 
tonation s'échappe d'une fenêtre, et une balle lancée 
par un fusil invisible vient frapper un officier à la tête 



LES BANQITBTS. 177 

de son bataillon. Cliaque instant augmente tes ran- 
cunes du soldat. Chaque incident devient une promesse 
de sang. 

Les incendies, apaisés depuis la veille, reparaissent 
comme s'ils manquaient aux prodromes de la guerre 
civile. Ils éclatent soudain de divers côtés de T horizon, 
des Batignolles au Rouler Leur sinistre fumée s'élève 
des barrières de Paris comme des signaux de révolte 
appelant au combat le paysan courbé sur sa houe, dans 
les champs de la banlieue. — Les tables de la Morgue 
deviennent trop étroites. 

Sur ces entrefaites apparaît enfin la garde nationale. 
Les légions se lèvent. La 8® a écrit sur son drapeau : 
€ Vive la réforme ! » La <0« répond par ce cri séditieux 
à son colonel, M. Lemercier, quiFinviteàcrier : a Vive 
le roi ! » Et le colonel après une querelle avec un garde 
national, M. Bixio, est forcé de renoncer à commander 
des hommes qui lui refusent obéissance. Des détache- 
ments des S^ et 9« légions descendent des faubourgs et 
parcourent Paris, suivis de grandes hordes populaires. 
Aux Petits -Pères, la 3« légion se fait remarquer par son 
enthousiasme. On chante la Marseillaise, c Aux Tuile- 
ries! disent quelques voix. « Cri prématuré qui n'en 
trahit pas moins une préoccupation d'hostilité directe 
contre la monarchie. Des patriotes comme MM. Perrée, 
Pagnerre, Monginot, Lesseré, etc«i officiers dans la 
garde nationale, que leur condition et leur caractère 
rapprochent do la classe moyenne, secondent active- 
ment la grande évolution qui se produit sur tous les 
points de Paris. H. AUarocbe, capitaine dans la 8« lé- 
gion, s'exalte et parcourt à la tète de sa compagnie la 

T. I. lî 



^79 SBGONDB RÈFD^IilQUS PPUNÇAISB. 

ruQ Montmartre e^ les quartiers voisins» « A bas \e mi«- 
aistère! à basGuizot! » s'écrie*t-Qn de toutes parts. 
D^autreSi plus savants, ou inspirés par de vieilles ran-^ 
C^aeSv préfièirenjl( articuler : «A bas Thoinme de Gand! » 

Le pepplq ii'a{>précie pas la valeur.de ces cris. 11 les 
répète de confiance sanâ s'apercevoir qu'il donne dés 
gages à la gauche dynastique. La finesse de ces. dis*- 
tinctiotts lui échappe. Il ne s'aperçoit pas qu'un tel cri 
met la révolution à la merci d'un changement de mi- 
nistère. 

Que l'attention du lecteur se fixe un instant sur ce 
point. La crise réelle de la journée du 23 février, le 
nœud de cette action dramatique, est tout entier dans 
la déviation que la garde nationale imprime au mouve- 
ment. Lapbysîonomiadu caractère de la classe moyenne 
et de son rôle dans les révolutions de France, y apparaît 
(^qu3 un jour éclatant. Son habileté est ri grande, que 
m^lgr^ ses erreurs et la fausseté de la situation qu'elle 
^'est faite, elle va comme en 4830 récolter les bénéfi- 
ces de l'agitation, diminuer la monarchie et étendre sa 
prjédominance. Il faudra qu'enfin la Providence elle- 
m0iiïc déjoue violemment les oombioaisons d'une telle 
wgesse. 

; Le peufrfe troilve agréable et doux décrier : « A bas 
Guizot! » ; il s'abandonne à ce dangereux plaisir. Multi* 
tjdde et par conséquent élément, il se laisse aller comme 
Téléntent à l'impulsiondela loi naturelle. 

Il faut remarquer, d'ailleurs^ combien la garde natio^ 
nale lui fait un rôle aisé. JPartout elle lui ménage une 
é€j)appée;;piartout elle le couvre. Protection intéressée 
dontil nçf^aurait âe rendre ^eompte* Rue Bourtibourg, 



•(■ 



LES BijiQqBva^ 4 lot 

rue Royale Saint-^MitrÛQ^ la fusillade a commencé» La 
garde nationale Tairréte* Place des Pe^ita-S^èvea, Wa 
dragons chargent le peuple; la garde^ nationale eoupdlêi 
passage aux chevaux. L'émeute s'empare dufoptsiM^. 
Banque; la garde nationale le. protège.. Las gagdeS'imiir. 
nicipaux accourent àuxPetits^Pètes; la S^légion croise 
la baïonnette. Au boulevard SaintrMartÎA» la cavalerie 
veut balayer la foule : « Le peuple est dans. soQt droit; 'iv^ 
s'écrient les officiers de la 5«< légion* ,. . 

Tout cède à cette puissance, -rr- Madame Adélaïde, 
répondant en 4 830 aux envoyés du Naihnal^ qui. ver 
naient chercher le duc d'Orléans : « Faites de n^n 
» frère un garde national, mais n'en faites pasunpresr 
crit,» avait-elle pressenti qu'en effet, la ^rde natÛMnaie 
serait un jour plus forte que la royauté 7 . , 

D'autres engagements partiels avaient lieu rue Grer, 
netat; MM^ Albert et Caussidière:, traversant oe-qAiar*? 
tier pour aller au rendez-rvous des5ai>aiu» Caillirent k. 
essuyer la fusillade des gardes municipaux. IUfte/$aU)tatri 
Oroix*de-la-Brdtonnerie^ les insurgés* perdiriént plu- 
sieurs hommes. Un groupe des Sawiis élevai rue 
Vieille-du-Temple , en face du m^ 434 où habitait 
M. Albert, l'un des ohefe de cette société secrète,, une; 
barricade qui montait Jusqu'à la bMteur du . premier* 
étage. Un drapeau rouge la surmoalaité L'artillerie du. 
boulevard y envoya deux pièces de >canon qui taènent; 
un homme qui haranguait le peqplew La doubla déto- 
nation répandit bientôt la colère, et l'alarme; dans les 
environs. i t . . i 

Les insurgés manquaient d'armes, un groupe aei 
fbrme.^ Il fvappe ans partes* dfsitmaisona^KiDonnmr 



480 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

nous VOS armes. » On s'empresse de les satisfaire. Cha- 
que famille apporte les armes inutiles qu'elle possède. 
Pour éviter de nouvelles perquisitions aux personnes 
qui ont payé leur tribut, les insurgés, en se retirant, 
écrivent à la craie sur la porte: Armes données. Ce signe 
rend les maisons inviolables. Dans Tborreur des guer- 
res civiles, le peuple de Paris sait encore mêler la cour- 
toisie à la violence. 

Tandis que les désarmements commençaient rue 
Notre-Dame- de-Nazareth, rue Neuve-Saint- Laurent, 
rue du Vert-Bois et généralement dans toute la partie 
supérieure du quartier Saint-Martin, M. Besson, pair 
de France, colonel delà 3^^ légion, ainsi que le lieutenant 
colonel de la 5«, couraient à Tétat-major. ils apportaient 
la désastreuse nouvelle de la neutralité de la garde na- 
tionale, de la protection dont elle couvrait l'émeute, de 
ses cris séditieux. On ne savait rien, et Ton feignait de 
ne rien ignorer. L'étiquette veillait autour du prince. 
Les deux généraux jouaient au billard. 

Dans de semblables conjonctures, Charles X jouait 
au whist. Les événements qui renversent les trônes sur- 
prennent souvent, au plus fort delà crise, les gens les 
plus intéressés à les défendre à table, au jeu ou à quel- 
que fête. Comme Wellington à Waterloo, mais beaucoup 
moins héroïquement, le duc de Nemours et ses deux 
généraux n'avaient pas d'ordres à donner. 

La garde nationale poursuivait son rôle avec une pro- 
digieuse activité. « La réforme ! » s'écriait-elle, et Tor- 
dre est rétabli. Et chaque fois que la troupe charge 
l'émeute : « Ne tuez pas des hommes qui ne veulent 
cotnme nous que la réforme et le renversement du mi- 



LES BANQCBT8. 184 

nistère ! » Le moral de la ligne commença de faiblir. La 
colonne qui remontait la rue Saint-Denis en tirant aux 
fenêtres visait à côté. Des larmes coulaient sur la joue 
de quelques jeunes soldats : « Vive la ligne! » s'écriait 
le peuple. On en vint aux poignées de main. 

Pour compléter TefTet de ces habiles manœuvres, 
500 hommes de la 5<» légion marchent vers la Chambre. 
Ils ont déposé leurs armes, mais le seul uniforme de la 
garde nationale est une arme en ce moment. -^ G^est 
Farme de Topinion. Rien ne lui résiste. Les troupes, qui 
enveloppent d'un cercle de fer les abords du Palais- 
Bourbon, s'écartent durant son passage. Le seul conflit 
possible, le conflit de légion à légion, pouvait s'élever 
entre les pétitionnaires et le détachement ultra-conser- 
vateur de la 1 ■'e légion à qui on avait confié la garde du 
pont. Trois députés, MM. Marie, Crémieux et Beau- 
mont (de la Somme), accourent au nom de la Chambre, 
frappée de terreur, féliciter les gardes nationaux péti- 
tionnaires et les renvoyer avec des promesses de chan- 
gement de ministère et de réforme électorale. 

Il est environ une heure et demie. La Chambre at- 
tend impatiemment M. Gulzot, retenu au palais. L'op- 
position brûle de commencer l'attaque. Les ambitions 
ont soif du pouvoir qui va tomber comme un fruit mûr 
et qui ne tient plus qu'à un fil. Elles trouvent que le 
président du Conseil est bien longtemps chez le roi. La 
peur, elle aussi, compte les minutes. Plus d'un conserva- 
teur, transi sur son banc, croit entendre le bruit lointain 
de l'artillerie mitraillant sa maison, et le hurlement 
d'une multitude à longues dents. 

Ce qui se passait au palais, était en effet, de nature 



\%% SECONDE BÉl^mUQUE ^R ANC AISE. 

à méfiter rintérèt du premier ministre et de la 
Chambre. 

'^ Le coup èe poignard de la gnrde nationale venait 
d^ittèSndre te cœur du vieux roi. Sa confiance était su^ 
bitement et brutalement brisée; c La garde nationale a 
€nifisê ià baïonnette contre la titoupe,» disait le général 
Frimt. fja 4« légion Ta demander à ta Chambre le sa- 
prifice du ministère. Une telle ingratitude aocablak 
Louis^Philippe. Elle déjouait les calculs d'une longue 
existencfe*, d'nne prudence et d'une habileté profondes. 
irCe^n'est'pas un changement de ministère, Sire, arti- 
<eUl&itH.Dupin, c'est une révolution. » Pour la pre- 
mière fois, Louis-Philippe comprit que la classe moyenne 
et Itfi étaient deux. Il avait si réellement et si sincère- 
ihëùi servi les intérêts de cette classe il s'était si bien 
identiflé à elle par les mœurs familiales, par le libéra- 
liàthe des opinions, par une complète conformité de 
^tieij ^u'ilBè croyait la chair de sa diiairv II lui avait 
si' ottvef1emem< Baorifiéles deux autres dassesdu royau« 
me, l'aristècracie etie peuple^ qu'une semblable ingra- 
titudes i'atteigriaitau'fond de Tâme ^n même temps 
qn^elleiÉfbmiilaitsa iôlide raison. Il ne tenait pas compte 
'lîe^cieisimptefeit'qu'il n'était' devenu roi que par la vo^ 
%nté de cette'dasse. Elle ne faisait en s'attaquant à lui, 
ijuë' poursuivre le cours de son envahissement. Louis- 
VhiKppe tfvafi Vôutu étf e «n véritable roi ; elle voulait 
^e ^ne ^viéHtable reine; £t, dans ceUe compétition 
vi^aMoéiVé,'enire ««e classe et un monarque, le principe 
<)è'pltt&4arge> l'emportait. 

Fixé sur un seul pointy surla oonseiedoe de soBiUti- 
lité fi^ur la olas^e ^yemie, sur la certitude que nul 



^ 



LES BAKQOm. "1^3 

autre ne pouvait le remplacer dans ce rôte et faire plus 
qu'il n'avait fait, Tesprit du vieux monarque demeutait 
siupéfié.Un tel acte lui semblait anormal, monstruetix. 
« Qui donc mettraient^ils à ma place? » répétait-il. — 
« Personne, peut-être, » répliqua H. Dupin, prophète 
de la République à laquelle ne songeaient guère les ré- 
publicains eux-mêmes. 

Le roi garda le silence. « Si vous cédez, disait- on àce 
prince accablé sous le poids d'une implacable destinée, 
si vous cédez, pas une goutte de sang français iie sera 
versée. » M. Duchâtel seul niait le péril. LMmpopuIarité 
de M. Guizot jetait la reine dans une épouvante qu'elle 
ne cherchait pas à dissimuler. Épouse et mère autant 
que reine, Marie-Amélie songeait à la vie de son vieux 
mari et de ses nombreux enfants. Le seul nom de M. Gui- 
zot irritait la révolution. Le caractère de ce ministre 
pouvait la jeter dans les plus grands excès. M. Duchâtel 
comprit que l'heure de la villégiature et des loisirs 
était venue. Il s'exprima en homme qui possède tous les 
instruments des voluptés domestiques, et qui n'éprouve 
pas un très-vif amour de l'humanité, ni un trop violent 
désir de se dévouer pour elle. C'est ce que le roi sou- 
haitait de lui. 

Le résultat de cette conférence dramatisée par les 
émotions de la reine, par l'arrivée des porteurs de nou- 
velles et surtout parle glaive de la situation fût de faire 
appeler M. Guizot. 

Lorsque Vhomme de Gand^ comme disait l'opposition 
pédante, lorsque le politique passionné dont l'orgueil et 
l'insolence avaient créé à la monarchie de juillet cette 
inextricable complication, sortit du cabinet du roi , il 



184 SECONDE REPUBLIQUE FRANÇAISE. 

apparut blême et amer comme le spectre de Banquo. — 
Il n'était plus ministre. 

M. Guizot but le vin de toutes les colères, le fiel de 
toutes les humiliations. Le regard déjà glacé des cour- 
tisans put le suivre, se dirigeant, pareil à un supplicié, 
vers cette Chambre encore retentissante de ses superbes 
dédains. Le roi, pendant ce temps, faisait appeler 
M. Mole. Dans un moment où tout ce que la jeunesse a 
en elle d'énergie, de vaillance et de spontanéité n'eût 
peut-être pas suffi à tenir tête aux événements, un roi 
de soixante-seize ans appelait à son aide un homme 
d'État presque septuagénaire. Quand ces deux vieil* 
lards, le monarque et le ministre, se contemplèrent en 
face, cherchant dans leurs yeux éteints l'étoile du salut 
de la dynastie, l'éclair de l'idée rédemptrice, comment 
ne furent-ils pas effrayés de leur tâche? Comment ces 
deux vivantes ruines de soixante années de guerres 
et de révolutions , ne constatèrent- elles pas les ra- 
vages que le temps, les passions, les affaires publiques 
avaient laissés sur les cendres de leur visage? Comment 
n'eurent-ils pas conscience de leur impuissance absolue? 
Et quel Richelieu pour tenir tête à la féodalité indus- 
trielle insurgée, que le comte Louis Mathieu Mole, cour- 
tisan de tous les régimes, conciliateur, modérateur, 
prototype des insuffisants ! Âh ! il était bien clair enfin 
que la fortune voulait prendre contre Louis-Philippe sa 
revanche de dix-huit ans de prospérité. 

M. Mole proposa de composer le cabinet mixte des 
éléments suivants : MM. Dufaure, Billault, Passy et de 
Rémusat. Un administrateur, un avocat, un économiste 
et un littérateur secondaires, eussent, en effet, pusuf- 



LES BANQUBTS. 185 

fire à former un ministère dans un temps de calme où la 
chose publique va de soi. Mais la dialectique, la placidité, 
l'enjouement réunis en faisceau dans la main d'un vieux 
ministre blanchi dans les cours, sont des armes bien 
fragiles pour résister à une révolution. Sentant tout ce 
qui lui manquait, le président sans conseil demanda au 
roi une icte : M. Thiers, un bras : M. Bugeaud. C'était, 
en effet, quelque chose que l'alliance du petit cavalier 
fantastique de Transnonain et de ce rude soldat, dont le 
nom se rattachaitaux sinistres souvenirs de cette même 
hécatombe humaine d'avril 1834. Le roi les refusa. Il 
ne pouvait oublier que M. Tbiers avait, dans la discus- 
sion de l'Adresse, puissamment contribué à la catastro- 
phe. Il lui répugnait d'employer à démêler l'écheveau 
de fil, celui--là qui l'avait embrouillé. Louis-Philippe 
savait aussi que le fer appelle le fer. Moitié par crainte, 
moitié par douceur de mœurs, plus accoutumé à la pa- 
role et à la plume qu'à l'emploi du canon, il aimait mieux 
gouverner par la ruse que par la force. Ami de la forme 
et de la lettre, quoique peu soucieux du fond; jaloux 
d'autorité, comme tout monarque parvenu, il voyait 
dans le maréchal Bugeaud un serviteur incommode au 
palais par ses rodomontades de héros de l' Arioste, dan- 
gereux en cas d'insuccès par la haine vigoureuse qu'il 
inspirait au prolétariat parisien. 

H eût fallu prendre un parti quelconque, le roi et 
M. Mole ne purent se déterminer à en arrêter un. La 
monarchie constitutionnelle demeura suspendue entre 
deux cabinets, l'un qui n'existait plus et l'autre qui 
n'existait pas encore, dans une vague région qui n'a 
pas de nom en politique. Les conférences qui eurent 



41^6 SBGOIIBB itti^tïilVÈ FRANCAI8B. 

liett le soir, n'àthetaèrent àucuïi résultat. Eti réalité, 
Loéfs-Philippe avait déjà cessé de régner. Le coup dont 
fe frap^it la garde nationale eh le précipitant du haut 
de ses illusions et des calcula dé toute une longue exis- 
tence, le laissait faible, déçu, en proie aux hésitations 
du grand âge. Les ténèbres s'étaient faites dans cette 
pensée si lucide. Comme Œdipe aveugle, le vieux mo- 
narque n'avançait plus qu'en tâtonnant. 

Nous avons laissé la Chambre épouvantée, félicitant 
Témeutépar l'oi^ane de MM. Crémieux, Marie et Beau- 
mont (de la Sommé). La séance reprise à deux fois né 
suivit une marche régulière que vers trois heùreset un 
quart. M. Guizot, clair de lune de lui-même, parut 
afers. Il fut loisible à M. Vavin d'interpeller. Ce député 
de laSeines*agitait depuis deux heures dans une impa- 
tience extraordinaire. Il voulait savoir s'il était vrai que 
Ton eût révoqué l'ordre de battre le rappel de la garde 
nationale dans la nuit du lundi au mardi. Les événements 
avaient marché depuis ce temps. Mais le besoin d'inter- 
|>eller eè\ si fort inhérent auxmœurs parlementaires, que 
l'hdnorable M. Vavin n'eût pas aisément renoncé à une 
pareille occasion. Ce fut sans doute unbaume pour l'or- 
gueil ulcéré du ministre déchu, de toucher ainsi une 
dernière fois du doigt la nullité de ceux qui aspiraient 
à lui succéder. M. Vavin parla « au nom de ses collè- 
gues. » Quelques mots de M. Guizot suffirent à éclai- 
rer la vanité de ces rétrospectives récriminations. Il 
annonça à la Chambre que le roi venait de faire appe- 
ler M. Mole. 

Cett« déclaration fût le signal des triomphes, des co- 
lères et des lâchetés. Bes applaudissements éclatèrent 



^ LES ^AitSttftè. H1 

emUme an Cir^è &la cbutë du taureau. «C'est tine 
lâcheté! C'est déshonorant! » li'écria^nt lés ariciens 
satisfaits. L'épingle venait de crever la veftsie des cen- 
tres et il en St^rlait du vent. « Allons chez le roi! « 
ajoutaient les plus animés. Ils ne songeaient pas qif ils 
n'eussent trouvé aux Tuilerie^ que lé feritôme dé là 
royauté. La comédie de la mise en accusaliôii essaya dé 
se reproduire. M. Crémieux qui, depuis deux jours, se 
donnait beaucoup de mouvement, ne dédaigna pas ce 
rôle ingrat et se fit le porteur d'une pétition de là garde 
nationale. Après un appel à la concorde, articulé pat* 
M. Dupin, qui déjà évente l'avenir et mêlé artislement 
de vieux souvenirs patriotiques de juillet 1830 à son 
royalisme expirant, M. Guizot remonte à la tribune. Il 
vient déclarer que lecabinet,îant qu'il n'est pas oflidiel*^ 
lement remplacé, se tient prêt à répondre à toutes les 
questions ; que la Chambre peut reprendre son ordre 
du jour réclamé par M. Salvandy. Le président du con- 
seil a déjà poussé la générosité jusque promettre que le 
cabinet rétablira Tordre. Promesse bien vite oubliée! 
En sortant de la Chambre, M. Guizot s'en vadiher chez 
M. Duchâtcl. Ces deux ministres aiguisent contre le 
futur cabinet des plaisanteries saignantes encore déleur 
chute. Mais quelqu'un troubla la fêté. Une lettre ap- 
prend à M. Guizot que lé peuple dont la victoire s'étend, 
manifeste T intention de goûter les vins del'hôleldes 
Affaires étrangères et de Tlntérieur. Un historien, nôtre 
prédécesseur, rapporte qu'àcette nouvelle, madame Du- 
châtel, femme pleine de charmes, d^esprit et de grâces, 
s^empressa de changer de toilette, craignatit sans douté, 
non sans raison, que le peuple nelà tt'ouvàitfbpjiAie. 



488 8BG0HDB siPUBUQUB FRANÇAISE. 

Chacun se sauve donc, pâle de cette peur et de ce dîner 
sur les ruines de la monarchie. Mais, ô vieux Louis- 
Philippe, aujourd'hui dans la tombe, faut-il que This* 
toire qui te condamne, te venge au nom de la pudeur 
des bienfaits reçus 7 Combien fut légitime ta plainte 
quand, aux derniers jours de Texil, tu disais de tous 
ces gens qui ne sont pas seulement fils de leurs talents, 
mais fils de ton système, de ces parvenus que tu aidas 
à sortir de leur obscurité et de leur médiocrité, de ces 
créatures illustrées et enrichies sous tes auspices : « Us 
m'ont tous abandonné ! » 

Chaque parole inutile, chaque minute de retard ap- 
portée à la nouvelle du changement de ministère, coû- 
tait du sang. Il semblait qu'une haine particulière, im- 
placable, animât réciproquement le peuple et les 
gardes municipaux. Partout où se montrait cet uniforme 
détesté, un combat ne tardait pas à s^engager. Au poste 
Mauconseil, une quarantaine d'entre eux est enveloppée 
par la multitude et forcée de rendre les armes. La ca- 
serne Saint-Martin servait de prison à un grand nom- 
bre d'insurgés capturés dans la matinée. Le peuple, 
animé de cette \ furie française à laquelle rien ne résiste, 
attaque la caserne et s'en rend maître. En retour de 
la protection qu'il doit à la garde nationale, sur l'in- 
tercession de celle-ci, le peuple renonce à l'extermina- 
tion des gardes municipaux vaincus. Nonobstant, sa co- 
lère grandit à mesure qu'elle s'exerce. Maître du poste 
des Arts et Métiers, il n'en laisse pas pierre sur pierre. 
C'est un ouragan qui passe et détruit êtres et choses, 
sans distinction. 

Il existe rue Bourg-l'Abbé un magasin d'armes ap- 



LES BANQUETS. 189 

partenanl aux frères Lepage» qui depuis vingt ans 
donne lieu à une scène qui se reproduit à toutes les 
insurrections. Le peuple des quartiers du centre regarde 
cet iniportant dépôt comme un arsenal que la Provi- 
dence a mis à sa portée. Trente gardes municipaux 
défendaient le magasin Lepage. Le feu durait depuis 
douze heures. Eu)busqués dans une maison voisine, ils 
tiraient à coup sûr. Chaque coup de fusil faisait une vic- 
time ; le peuple grossissait et sa fureur grandissait à 
mesure que la foule devenait plus épaisse. La garde na- 
tionale, poursuivant son rôle pacificateur,cherchait vai- 
nement à l'apaiser. L'assaut est donné à la maison. Une 
multitude compacte, furieuse, rugissante, s'élance con- 
tre les portes. La dernière heure des assiégés est venue. 
« Arrêtez !» s'écrie une voix. Les patriotes reconnais- 
sent M. Etienne Ârago, rédacteur de la Réforme. Il parle 
à la foule, il fait appel à ces grands sentiments qu'il est 
si aisé de susciter dans les masses populaires. Le maire 
du 6« arrondissement, le colonel de la 7® légion, un 
peloton de ligne et un détachement de cuirassiers prêtent 
leur appui à l'orateur. On obtient que les gardes mu- 
nicipaux sortiront sans armes. L'officier qui commande 
le détachement, le lieutenant Dupouy, refuse seul de se 
rendre et se retranche dans une mansarde. Il ne fut 
sauvé qu'à huit heures du soir par un officier de la 
garde nationale qui parvint à l'arracher à ce dangereux 
asile. 

Cependant, les cuirassiers fendaient la foule. Les 
gardes municipaux désarmés suivaient. M. Ârago te- 
nait le bras du lieutenant Bouvier, et lui faisait un rem- 
part de son corps. Une multitude hurlante, comme une 



meate à qui ou arracherait sa proî^ s'allachait aia 
|kai daxorlége eu poussajpt des cris de mort. Les Tain- 
cas cheminaient aussi peu rassurés que des voyageurs 
qui s'attendent à. être déchirés par les loups. 

En arrivant à la place de THôld de Yille un grand en 
retentit : « A la Seine ! » Un détachement de cavalerie 
entend ce cri* Il charge. La foule est séparée des gardes 
municipaux désarmés, les troupes qui occupent la place 
évoluent. Les malheureux qui viennent en moins d'une 
heure de passer par toutes les terreurs de Tagonie pea- 
vent enfin gagner sains et sauCs l'hôtel de la Préfecture 
de police. 

Ces faits si graves n'empêcheront pas le soir même. 
M. Delessert d'exprimer le sentiment d'une parfaite 
confiance et le même dédain que la veille pour ce qu'il 
nomme «une émeute. » Peut-être espérait-H par. cette 
contenance arrêter les progrès de l'inquiétude qui ga- 
gnait la Préfecture de police. 

Trop et de trop puissants intérêts concouraient à 
dore l'insurrection pour qu'elle, ne s'arrêtât pas. La 
gaudie dynastique triomphait^ La classe moyenne» 
représentée par la garde nationale, avait prouvé au roi 
sa suprême puissance en le forQant à changer de mi- 
nistres;, c'en était assez pouteUe. L'oligarchie indus- 
trielle, victorieuse de la monarchie représentative, pro- 
tectrice du peuple et de l'apipéei gardienne des libertés 
publiques et des propriétés, triplement souveraine, ne 
songeait plus qu!à fixer l'éternel clou d'or à la roue de 
la fortune. On la voyait» semant partout la bonne nou- 
velle; déployant une activité' prodigieuse à n>étamor- 
phosery^aa fêteâmpiro'i4$ôei,:eette jourAé|e,de sang.et de 



LES . »AN^IÇR1il^. i^A^ 

larmes. Elle parcourait les eues au 3Qn des qqarches 
jpyeuseSy des fleurs au canon du fu^il, suivie du peu- 
ple qui chantait. On eût dit que ja milice, bourgeoise, 
portant le printemps au bout|de ses bajipnn^ttes, appor- 
tait en même tenfips parmi les bommesTabondance, la 
liberté, le bonheur. Et tout cela parce qu'un vieux mon- 
sieur venait d'être arraché à soa fauteuil pour rempla- 
cer M. Guizot dans la présidence du conseil ; parce quQ, 
M. Dufaure allait occuper les appartements de madame 
Duchâtel, et M. de Rémusat négliger une fois encore 
ses occupations littéraires pour contiijiuer les fonctions 
de M. Jayr ou de M. de Salvandy. 

Le jour baissa bientôt : comme la nuit tombait, chose 
étrange dans une pareille saison» des éclairs furent 
aperçus vers le sud, et l'on entendit plusieurs roule- 
ments de tonnerre. 

Le peuple , tout entier à sa joie factice et pu^ilet 

ne songeait qu'à se réjouir. Paris, s'illumina soudain^ 

comme aux grandes solennités.. Ca n'était pasi le roi» 

mais le souverain anonyme et multiple, qui ordonnait 

cette fois les réjouissances. Un cri articulé, ou plutôt 

psalmodié d'un ton monotone et, têtu, s'élève d'un 

bout à Tautre de Paris : « des lampions I n On a tant de 

fois battu le rappel depuis deux jours, que les trois 

notes du tambour sont restées d^Q^Ji^ têtQ.des masses. 

C'est sur l'air du rappel que le pçuple, commande l'il^ 

lumination de Paris. C'est à la classe moyenne qu'il 

donne ses ordres; et celle-ci», absorbée dans son ^triom- 

phe, ne songe pas à cet empiéteipe^nt. CUe,9e voit pas 

que l'axe de la révolution tend à se.|(iéplacer« Elle ne 

s'aperçoit pas que ce.Qri mpDptqnfii impérieux» qui .ref 



492 SECONDE RÉPUBLIQUE FHANQAISE. 

tentit sourdement sur tous les points de Paris, c'^t le 
rappel du prolétariat battu par cent mille voix humaîbes ! 

Une sorte de malice révolutionnaire se mêle à cette 
manifestation triomphale. La vindicte populaire n'est 
pas réellement assouvie ; on le sent. Elle s'arrête de 
préférence devant les maisons de riche apparence, dont 
la sombre façade témoigne des sentiments hostiles de 
leurs propriétaires. La voix du peuple prend alors un 
accent plus énergique. M. Thiers a oublié d'illuminer : 
une bande de prolétaires se charge de le lui rappeler. Il 
y avait là pour le futur ministre matière à réflexions. Ce 
diagnostic était suffisant pour s'apercevoir que la révo- 
lution allait plus loin que lui. Mais rien n'égale l'infa- 
tualion politique. Peut-être, à l'instar de Mazarin, pen- 
sa-t-il que le peuple paierait les lampions. Le petit hôtel 
de la place Saint-Georges s'éclaira splendidement. 
M. Hébert, dont le caractère acerbe devait être aigri 
jusqu'au caustique par sa chute insultante, fut con- 
traint de manifester son enthousiasme. Il était temps 
qu'il s'y résignât. Les vitres de ses fenêtres volaient 
déjà en éclats et sa porte retentissait sous les coups de 
bâton. Pendant ce vacarme, le reste de la bande pré- 
sentait au ci-devant ministre un âne enrubané et mitre 
d'un bonnet rouge. Un truand raclait de la guitare. 
Des cuirassiers allaient charger cette foule, quand les 
fenêtres s'illuminèrent. 

Qu'avaient de commun M. Thiers, et M. Hébert? 
Pourquoi le peuple, en choisissant les victimes de sa 
malice, enveloppait-il dans la même hostilité, le vain- 
queur et le vaincu? La gauche dynastique se trompait 
donc sur la portée de la révolution. 



LSS BANQUETS. .493 

Selon toute probabilité, les bénéfices de la journée 
allaient nonobstant rester à la classe moyenne. Léman* 
que absolu d'initiative de la part du faible parti répu- 
blicain laissait le peuple livré à lui-même. L'illumina* 
tion éteinte, Paris retomberait dans le calme et le 
silence. Le lendemain on remettrait en place les pavés, 
rouges encore d'un sang inutilement versé. La garde 
nationale retournerait gonflée d'orgueil à ses comp- 
toirs, le peuple affamé aux ateliers, et la monarchie, 
reprenant le texte de la Charte, chercherait quelque 
moyen d'en tordre le sens, et de recommencer son 
éternelle lutte contre la bourgeoisie. Déjà même la 
police essayait dans d'obscurs cabareti^ et des ruelles 
sombres le cri de : « Vive le roi ! » 

Les patriotes n'eurent pas de peine à comprendre 
que la révolution était perdue. Leur fureur s'exhala 
bientôt dans les groupes et les conciliabules. Il y avait 
en effet quelque chose de dérisoire dan^un pareil avor- 
tement. La garde nationale triomphait prématuré-* 
ment. En ceci elle manqua d'habileté et se sentit trop 
pressée de déposer le fusil. Le gouvernement avait trop 
ou trop peu concédé. Un peuple ne se bat pas pour 
avoir M. MoIé pour ministre. Une capitale n'illumine pas 
parce que le nouveau ministre a nom Mole au lieu de 
Guizot. Le sang versé pesait plu&lourd qu'un change- 
ment de cabinet dans là balance du bon sens et de la 

justice. 

Désespéré d'un telle issue, le petit noyau des hom- 
mes de combat se fortifiait dans le centre de Paris. 
D'autres semaient la méfiance dans les masses. Ils ins- 
piraient la crainte des vengeances du pouvoir. Ces 

T. I. 13 



t9i SECONDE BÉPVBIIOOE FRANÇAISE. 

manœuvres devaient sans doute rester infructueuses. 
Pour rallumer le combat, il eût fallu une occasion. 
Comment la trouver au tnilieu d'unejyareille allégresse ? 
Pour entamer une lutte sérieuse, dans laquelle on 
ne devait plus compter sur Tappui de la garde nalio- 
nale^nisur la tolérance de Tarmée, il eût au moins fallu 
des chefs. Or, les chefs officiels de la démocratie étaient, 
le 33 au soir» à peu près dans la même incertitude 
que le 21 et le 22. La Réforme et le National voyaient 
s^écbapper la seule occasion de tenter un coup de main 
que depuis 1839 et surtout 1834, le parti républi*- 
cain eût véritablement rencontrée. Comment rallumer 
le combat 7 Telle était Tinsoluble question que se po- 
saient MM. Flocon, Marrast, Etienne Ârago, Louis Blanc, 
Recurt. Les heures se passaient en inutiles discours, en 
oiseuses démarches. L'homme qui eut peut-être pris 
le plus d'influence sur le peuple, M. Ledru-RolUn, 
était d'avis qu'il fallait attendre et observer. La logi- 
que et le courage impatient lui donnaient tort; la 
Providence devait lui donner raison. La politique, 
comme le jeu, n'est pas à l'abri des merveilleux coups 
du sort. 

Tandis qu'on discutait, que la prudence et la timi^ 
dite se ralliaient à l'avis d'une politique expectante, 
des patriotes secondaires mettaient le temps à profit. 
Bans tes quartiers Montmartre, Montorgueil, Saint- 
Denis, Saint-Martin, du Temple, on vit un homme, de 
complexion nerveuse, qui paraissait en proie à une 
grande exaltation , s'arrêter au sommet de cliaque 
barricade. Un groupe de patriotes, parmi lesquels se 
trouvaient MM. Pilhes, Cahaigne, Boivin et Zamma- 



retti, V^ç^^ompagnait . Des hommes efi bjojtis^^ oo^r. 
verts de boue et aroiéa de torches^ éclairaient ^ 
marche. Ces torches faisaient courir des Oamœes rpug^ 
sur ces vidages passionn.és. Le yei^t soijilçvak dai^f 
Tombre des drapeaux lacérés par les ba^Uç i^ et sq.r Içjs.- 
quels on lisait encore le^^ inscriptions de Is^ vea- 
geance pop^laii'e. Du haq^des bs\rriçadçs^ Le ch^ç^ dç 
cette proi[^çnadçinsurreçtionnelle artiçu^sût d'une VQqç 
discordante, brisée, mais vibrante encore, la procjû)^ 
malien suivante : 

Citoyens , 

« La satisfaction donnée au peupje n'est c[u'uaQ 
dérision. MoIé ouThiers en place de Guizot, peu nou3^ 
importe ! Le peuple a été n^ssacré par les sergen^ d0 
ville et les gardes municipaux; il faut que ces deux 
corps d'assassins soient licenciés • Les droits du peuple 
sont méconnu^ depuis quatorze sièdes,il fautq^'ilçQÇ^^ei;^^ 
solennellement reconnus ! Citoyens , vous êtes 19^9 
convoqués ^^main à la Chambre deç députés po^^i^ 
demander justice ! » 

Ce tribun de la révolte était M. Spbrier. l^ ^\\^ 
ainsi, suivi d'une foule immense, de barricade QO bar- 
ricane, jusqu'au fond dii Maraia où il ^omb^ ^Pi?^^ 
de fatigue, dans un état pareil à la mo,^t. 

D'autres chefs, plus obscurs et çuscUés p^arles qir- 
cpnstances, jrpitèrent l'exemple de ^. Sç]fir\ej^ . L^ 
plupart de ces |)andes populaires arrivai^qV s^qx tffifx-^ 
levards et les parjuraient en chantapt. Quelques:^nçs, 
formées d'hommes en hsii^loq^, de feq^meset d'enf^ntff 
franchissaient les groupes compactes des portes S^j(|(7. 



496 SECONDE RiPUBLIQUB FRANÇAISE. 

Denis et Saint-Martin et poussaient, torches et dra- 
peaux en tête, jusqu'aux quartiers élégants. Une foule 
immense, rassemblée sur les vastes trottoirs du bou- 
levard Italien, regardait avec une curiosité mêlée de 
crainte et d'horreur ces hordes de la misère des gran- 
des capitales , qui roulaient à travers la chaussée 
boueuse, trouvant encore, dans leur détresse et leur 
abjection, des chants et des cris d'amour pour la dure 
patrie. 

L'une de ces bandes s'était présentée vers neuf heu- 
res sous les fenêtres du National. A dix heures, on en 
vit paraître une autre. Elle venait de la Bastille. Les 
regards s'attachaient à elle. Son aspect faisait songer. 
Elle se déployait en une imposante colonne, chantant 
d^une voix puissante : « Mourir pour la patrie ! » Un 
ouvrier, à bras nus, nommé Henri, la guidait. Il por- 
tait un drapeau rouge dont la sanglante oriflamme se 
déployait au-dessus de sa tête, drapeau dissident, que 
nous verrons paraître plus tard, mais complètement 
proscrit alors par la tactique révolutionnaire. Une 
dizaine de jeunes gens suivait sur un rang, aux 
côtés du porte-drapeau. Derrière marchait un officier 
de la 8® légion, M. Blot, suivi d'un groupe de gardes 
nationaux. Venait ensuite la horde bigarrée, marchant 
pêle-mêle et chantant. Une nuée de pâles gamins 
secouait des torches fumeuses à la tête du cor- 
tège. L'un d'eux portait au bout d'un bâton un man- 
nequin enduit de goudron qui flamboyait, symbole 
probable de quelque exécution en effigie. Des armes 
étincelaient ça et là dans les rangs profonds de cette 
bande. 



LES BANQUETS. 497 

Âla hauteur delà rue Lepelletier, un homme, Tépée 
à la main, se détacha de la colonne et dit : « Au Na-^ 
tional ! » on s'arrêta sous les fenêtres du journal. Le 
rédacteur en chef parut au balcon : c'était un homme 
de quarante et quelques années, de petite taille, che- 
veux noirs, œil spirituel , teint méridional. La foule 

applaudit. M. Marrast prit la parole : 

« Citoyens, nous venons d'avoir une belle journée : 

mais il ne faut pas que la victoire du peuple soit es- 
camotée cette fois, comme elle Ta été si souvent (non ! 
non !). Le peuple a le droit de demander des garanties 
et une réparation (bravo ! bravo!). Il faut donc qu'il 
exige : a la mise en accusation des ministres... le 
» licenciement de la garde municipale... les deux ré- 
» formes électorale et parlementaire , tant de fois 
» et inutilement sollicitées ( tonnerre d'applaudis- 
» sements). 

» Enfin n'oublions pas que cette victoire n'est pas 
» seulement une victoire pour la France; c'en est ;une 
» aussi pour la Suisse et pour Tltalie ! » 

Ces paroles causent un grand enthousiasme. Un 
homme en paletot jaune, remarquable par sa maigreur, 
sa haute taille, ses longs cheveux noirs, et par cet air 
inspiré qui entraine les masses, s'élance vers le boule- 
vard, a En avant ! » s'écrie-t-il. La colonne, grossie 
d'une multitude de curieux, se précipite sur les pas de 
ce chef inconnu, dans la direction de la Madeleine. 
Quel était cet homme ? Dans quel but s'avançait-il 
à longues enjambées, l'œil enflammé, les bras croisés 
sur la poitrine , comme un autre Curtius marchant 
vers le gouffre qui doit en l'engloutissant sauver les 



fSiS SECONDE Bi^Pt^^QI^ FRANÇAISE. 

dfeélinéés 'Aè1a jpjrtrïe? L'histdîré ne sotiTèVera jamais 
Tfe voilé q[ui couvre 'cfe mystère. Si ïèsefcret de la catas- 
^ophe'^iii va suivre est mort avec son auteur, Téter- 
^itel sceau de là tombe Ta 'pour jamais enfermé. Si 
Tàiiteurde dette terrible conception àédhappéà Tex- 
^tôSidn de son œuVre, il n'avouera *point son infernale 
idée. Il y a des expédients politiques que Ton emploie, 
mais qtie l'on ne confesse jamais, quelque avanta- 
geux ^u'en puisse être le résultat définitif. 

Quelques historiens delarévolutionde février ont cru 
reconnaître, dans cet inconnu, les signes généraux qui 
se rapportent à la physionomie de M. Charles Lagran- 
gé« L'histoire n'a pas le droit de préjuger aussi légè- 
rement. M. Charles Lagrange se déclarât-il Fauteur 
de cette effroyablie embuscade tendue à la contre-ré- 
volution, il serait encore permis de s'abstenir. Il existe 
dans les annales des peuples des incidents d'une telle 
gravité qu'ils iie peuvent être attribués nominale- 
ment à un homme, sans le contrôle d'une constatation 
publique. Il y a (liés faits si décisifs, si soudains, si im- 
périeux que la seule Providence èemble pouvoir en re- 
vendiquer la perpétration. 

Eh femôn'tant à l'origine dés faits, on est souvent 
frappé de la IfutiUté dés causes qui les ont engendrés. 
tel événement, le plus grand, le plus décisif de la ré- 
volution, de février, est dû à une de ces causes infé- 
riêures. Soit qu'il ait échappé aux investigations des pre- 
miers chroniqueurs de la République de 1848, soit 
qii*6h rait dédaigné parce qu'il ne répond guère aux 
conventions héroïques de rhistoire, nulle part ce motif 
n'a été rforinè . ^Peut-être n'esl-il pas flatteur pour 



LES BANQUETS. iSÎI 

Tamour-propre humain; mais il a du moins le mérite 
de détruire ces noires accusations de complots dont on 
a voulu charger le parti républicain. Il laisse à la seule 
fortune la responsabilité du sang versé. Voici le fait 
qui détermina la colonne insurrectionnelle à poursuivre 
sa fatale promenade jusqu'au boulevard des Capucines. 
La soirée était avancée. Il y avait foule dans les bureaux 
du National. La colonne des patriotes assemblés dans 
la rue Lepelletier avait délégué un certain nombre 
d'hommes pour féliciter les rédacteurs de celte feuille. 
Us encombraient les appartements du journal. M. Tho- 
mas, le directeur, était dans une grande perplexité. 
Il n'osait pas dans la crainte de les blesser, renvoyer 
ces hôtes incommodes. D'un autre côté, il sentait que 
ei leur visite se prolongeait, il deviendrait matérielle- 
ment impossible de faire paraître le National le lende- 
main, a Attendez, dit M. de Vaulabelle, je me charge 
de les congédier. » Il ût aux délégués une petite allo- 
cution pour les remercier de leur visite et il ajouta 
qu'il existait un personnage auquel il serait véritable- 
ment convenable de porter des félicitations à cause de la 
grande part qu'il avait prise à la révolution en susci- 
tant les banquets réformistes. M. de Vaulabelle nomma 
M. Odilon Bnrrot. Or, ce dernier demeurait, on le sait, 
près de la place de la Madeleine. Les délégués adoptè- 
rent cette idée et se retirèrent aussitôt pour la mettre 
à exécution. 

Quant à M. Lagrange, parti à neuf heures du café 
Saint- Agnès, rue Jean-Jacques Rousseau, il était en 
effet dans les bureaux du National mais il n'en sortit 
qu'un instant après le départ de la colonne, afin de se 



200 hgohdb liPOiUQOB peahçaise. 

rendre au quartier Latin où Tattendaient quelques jeu- 
nes gens de ses amis. 

Les délégués descendirent comme M. Marrast ache- 
Tait son allocution et prirent la tète de la bande. Leur 
marche vers la Madeleine avait un but. 

Une foule immense, répandue sur ces magnifiques 
boulevards illuminés comme dans un rêve, regardait 
passer la colonne au drapeau rouge. Quoique depuis la 
scène du Cbamp-de-Mars, cette vieille couleur du dra- 
peau français soit devenue un objet d'horreur pour les 
classes élevées» la foule ignorante ou distraite n'y atta- 
chait nulle importance. Pour elle cela formait specta- 
cle. Comment se fût-elle en effet doutée qu'un mystère 
de sang se cachait dans les plis de cet étendard popu- 
laire? 

La cohorte, mugissante comme Touragan, devait 
rencontrer sur sa route Thôtel du Ministère des affai- 
res étrangères. Etait-ce pour elle un but fixé par la 
haine? On Tignore; mais le pouvoir connaissait trop 
bien Texécration qu'inspirait au peuple la personne 
de M. Guizot, pour n'avoir pas songé à protéger 
Tex-ministre contre une entreprise possible. Un déta- 
chement du i 4« de ligne, commandé par le lieutenant^ 
colonel Ck)urant et le commandant de Brotonne occu- 
pait l'emplacement formé par l'angle brisé du boulevard 
et de la Rue-Neuve des Capucines, et par l'entrée des 
rues. 

De nombreux soldats occupaient en outre la cour et 
le jardin de Thôtel. A l'aspect de cette colonne roulant 
vers la troupe, aux clartés sinistresdes torches et agitant 
des armes dans la fumée qui l'enveloppe, le lieutenant- 



LES BANQUETS. 201 

colonel Courant fait former le carré (4). Les chefs de la 
bande s'avancent. On parlemente, aux cris de : « Vive 
la ligne ! » Le soupçon se mêle à ces négociations. La 
plupart des désarmements se sont opérés dans de 
semblables circonstances. La multitude se presse con- 
tre les soldats. Tout à coup un coup de pistolet part et 
tue un soldat. Mais en même temps il tue un parti : la 
gauche dynastique. Il frappe au cœur la monarchie 
de juillet. 

D'un bond de son cheval, le commandant rentre 
dans le carré, les fusils s'abaissent et, sans sommation, 
trois longs feux de file retentissent. Un épouvantable 
cri de mort répond à cette décharge. A travers la fu- 
mée, les troupes consternées de leur œuvre aperçoivent 
une centaine de personnes couchées sur le pavé et plus 
loin une foule terrifiée qui fuit comme une trombe. 
Cinquante-deux personnes, dont vingt-trois morts et 
vingt-neuf blessés restent sur le sol. Les autres, précipi- 
tés par le choc, se relèvent et courent éperdus aux 
maisons voisines. Les blessés se traînent sur leurs ge- 
noux, dans Tespoir d'échapper à un massacre complet. 
Le sang ruisselle et pendant huit jours on a pu en voir 
les traces brunes dans Tinterstice des pavés. 

Les promeneurs du boulevard Italien qui, au milieu 

(1) C'est à ce militaire que revient Tinvolontaire paternité de la seconde Ré- 
publique française. La Providence manifeste une i^perbe indifférence dans les 
choix des moyens et des hommes. M. Courant, Corse d*origine, licencié après 
Waterloo, étudiant en droit à Aix, patriote en 1830, décoré de juillet, 
réintégré dans Tarmée en qualité de lieutenant, dut son avancement à sa belle 
conduite au siège d'Anvers. Lieutenant-colonel le 23 février 1848, il est actuel- 
lement général de brigade, commandant la place de Paris. C'est un homme 
d'une physionomie commune dont le regard rappelle nn vague souvenir de M. de 
Talleyrand. 



902 SECONDE SilVBIifQUE FRANÇAISE. 

<de*rilIummirtioa,oDt pris le bruit de cette décharge pour 
latdétonationdequelques pièces de feu d'artifice, voient 
accourir à eux une foule, ou plutôt un torrent humain, 
Tœil égaré, la face blême et bouleversée. Un cri s'élève 
de toutes parts: <k On assassine le peuple! » Les fem- 
mes, les enfants, les vieillards qui arrivent à leur tour, 
d'une course moins rapide, mais plus poignante par 
Texpression d'effroi qu'elle apporte, soulèvent la fu- 
reur en même temps que la pitié. « Aux armes ! » s'é- 
crie*t-on. Jamais cri ne fut poussé d'une voix plus 
vibrante de colère et de menace. C'est un cri de guerre 
parti de l'âme, qui saisit le plus indifférent et lui com-< 
nnunique instantanément la rage du combat. Le cri se 
répercute, pour ainsi dire, avec une prodigieuse rapidité 
et pénètre jusqu'au centre de Paris déjà préparé aux 
émotions de la haine. Partout les illuminations s'étei- 
gnent comme par enchantement, et dans les rues som* 
-bres des voix retentissantes d'un accent suprême s'en 
vont, répétant encore ce cri vertigineux : « Aux armes ! 
Aux armes!» 

M. de Gourtais, député réformiste, court au boulevard 
des Capucines demander des explications. Le lieute- 
nant-colonel Courant a déjà envoyé un officier, M. Baille t 
chargé d'expliquer la- boucherie qui vient d'être faite. 
Il enire chez Tortoni. « Le commandant a seulement 
donné l'ordre de croiser la baïonnette, dit- il; un des 
fusils était armé, dans le mouvement il est parti; toute 
la ligne a cru qu'on avait commandé le feu et a fait feu.» 
Tandis que l'officier parle, un ouvrier entre et le couche 
en joue. Des gardes nationaux s'opposent à ce meurtre, 
et parviennent à ramener l'officier à son bataillon. 



LB8 HANQtBfg. 203 

Pendant cetemps, ceux de la cohorte 'populaire que 
les balles ont épargnés, domptent leur première terreur 
et reviennent vers l'hôtel des Capucines. Un spectacle 
lamenlable s'offre à leurs regards. A côlé des cadavres 
qui jonchent le sol, parmi les torches qui (Crépitent dans 
1c sang, les mourants râlent et implorent un inutile se- 
cours; d'autres vont expirer au coin des bornes, au seuil 
des portes, aux pieds (les soldats. Tandis qu'on trans- 
porte les moins grièvement blessés aux hôpitaux, on 
amène un tombereau qui passait par hasard rue Neuve- 
des-Âugustins et dans lequel la malveillance a voulu 
voir l'instrument d'une mise en scène préméditée. On 
entasse les cadavres sur ce tombereau. Le charretier 
Junioux conduit par la bride ce char funèbre qui laisse 
derrière lui une pluie de sang. Deux prolétaires sont mon- 
tés sur le tombereau, l'un, les traits contractés, bran- 
dit une torche dans l'attitude de la vengeance. L'autre, 
Soccas, saisit de temps en temps dans ses bras un cadavre 
de femme et le montre à la foule. Une multitude furieuse 
rugit autour du tombereau. « Vengeance ! vengeance ! 
s'écrie-l-elle, on égorge nos frères ! » Des dragons enten- 
dent ce cri et chargent la foule. « Respect aux morts ! » 
s'écrie Soccas. I^es dragons s'éloignent. Un bataillon de 
la i^ légion accourt pour dissiper le rassemblement. 
« Laissez passer la vengeance du peuple! » s'écrie-t-on. 

Certains chroniqueurs ajoutent qu'alors on vit re- 
parnitre l'homme au paletot jaune, rangeant à la tête 
du cortège les porteurs de torches et s'écriant, le doigt 
tendu vers la rue Lepelletier : « ku National I » De 
tels témoignages sont plus que suspects lorsqu'ils pas- 
sent par des bouches impures. 



20i SECONDE EâPUBLlQUE FRANÇAISE. 

Rien de plus naturel que la colonne se dirigeât vers 
le National où elle s'était arrêtée avant la catastrophe. 
N'avait-elle pas à montrer aux chefs de la démocratie 
la sanglante preuve dece qu'elle considérait comme une 
lâche représaille du pouvoir humilié 7 

A travers les boulevards déjà déserts, le tombereau 
s'avance en cahotant. Du haut des fenêtres, Paris voit 
passer ce tableau plus funèbre qu'une vision nocturne 
de Maturin. De temps en temps le cortège s'arrête au 
miheu de la foule. Soccas saisit un cadavre dans ses bras 
rougisdesang, le montre aux curieux épouvantés et dit : 
« Voilà vos frères qu'on a assassinés ! » 

On arrive rue Lepelletier ^ un homme parait au bal- 
con du National. Ce n'est plus M. Marrast. Au visage 
méridional, spirituel et sceptique du journaliste a suc- 
cédé une figure douce, bienveillante, sur laquelle un 
peu d'élonnement, de crainte peut-être, se mêle à l'é- 
motion bien naturelle que cause un pareil spectacle. 
« Le malheur qui nous frappe, dit Thomme du Natio- 
nal ^ ne peut être attribué qu'à un malentendu. De 
grâce, rentrez chez vous, ne troublez pas l'ordre. Il y 
a un coupable, justice sera faite. Nous obtiendrons que 
le gouvernement prenne soin des familles des victimes. 
Mais renoncez à cette démonstration qui peut amener 
des malheurs plus grands. » 

Est-ce bien du National, si menaçant deux heures 
auparavant, que tombent ces paroles au moms étran- 
ges? Telle fut pourtant la harangue de M. Garnier 
Pages. Il y a des hommes à qui l'aspect des cadavres 
ne rappelle que l'idée du tombeau et non celle de la 
vengeance et du combat. Tel n'est pas en général le 



LES BANQUETS. 205 

mouvement du sang français. A ces molles exhorta- 
tions, le peuple indigné laisse éclater ses cris. Qui donc 
Tavait poussé dans la rue après tout ? Et maintenant 
qu'on l'a précipité contre les baïonnettes, qu'on l'a con- 
duit à la tuerie des carrefours, que son sang a inondé 
les rues, que les veuves et les orphelins s'arrachent les 
cheveux dans leurs tristes logis, est-il juste, est-il lé- 
gitime de dire à ce peuple : « Rentrez chez vous 7 » 

Les torches se détournent en ondoyant. Junioux, le 
cocher des morts, entraine le tombereau. Soccas re- 
jette au fond de la voiture l'inutile cadavre qu'il vient 
d'offrir en spectacle au National épouvanté. La horde 
populaire s'éloigne à grands pas de celte officine élé- 
gante de l'opposition dorée. On quitte à la hâte ces 
quartiers où les mollesses de la volupté ferment les 
cœurs au sentiment de la vindicte publique. On arrive à 
la Réforme. Là, apparaît une face où la bile des pas- 
sions politiques a répandu ses teintes jaunes et aus- 
tères. M. Flocon s'écrie : « La satisfaction sera terrible ! 
faites voir à toutes les familles l'épouvantable ouvrage 
qui vient d'être fait, et que l'exécration pubhque 
anéantisse la tyrannie ! v Ce n'est qu'une parole, mais 
cela vaut beaucoup, cela est presque suffisant pour le 
peuple. 

Le tombereau roule alors à travers Paris. On heurte 
aux portes : «Levez- vous et voyez ! » dit-on. On éveille 
la ville entière. Aux barricades on s'arrête, et chaque 
station laisse derrière elle, avec une trace de sang, la 
fécondation des batailles qui semble faire sortir du 
sol des myriades de combattants. Quiconque a vu 
ce tableau a reçu en quelque sorte le sacrement du 



Si9ft SECONDE B^^PITBUQUS FRANÇAISE. 

mépris de la vie. C'est ainsi que s'écoule cette nuit 
étrange, épouvantable. Le tombereau ne s'arrête enfin 
que sur la place de la Bastille, au pied de cette colonne 
où reposent aussi d'autres héros inconnus qui crurent 
combattre pour la liberté. C'est là , dans ce lieu où 
plane encore le souvenir de la tyrannie vaincue, qu'à 
la lueur des torches expiirante3 s'arrête ce cortège en- 
veloppé d'une foule immense, qu'on prendrait dans 
les ténèbres pour les ombres irritées des patriotes 
du 1 août et du 29 juillet. 

Et pendant cette longue nuit les cloches de Paris, 
furieusenpent agitées par le bras populaire, sonnent 
un tocsin dont le son plane sur la ville comme un 
glas universel. Cent mille hommes travaillent en 
silence dans les ténèbres avec une prodigieuse activité. 
Paris s'éveillera figé, cristallisé tout entier dans un 
réseau de barricades. La générale retentit dans les 
rues sombres ; marche sinistre qui indique un danger 
pressant et dans laquelle chaque coup de baguette 
ressemble à un coup de fusil. La 2® légion demande 
des cartouches, qu'on lui refuse. Sa fureur s'exaspère. 
Partout la colère s'allume comme un vaite incendie. 
Le magasin d'armes de la rue Saiqt-Honoré est pillé. On 
force les pharmaciens , le pistolet au poing, à fabri- 
quer de la poudre. Sur les boulevards, les beaux arbres 
qui tant de fois ombragèrent Paris élégant, tombent 
sous les coups de hache. Les vespasiennes, les bancs, 
leâ grilles, les balustrades, tout est renversé, arraché, 
tordu, brisé etdevient matériaux à barricades. Les becs 
à gaz, égueulés ou renversés, laissent échapper une 
large flanome q^e le y^nt recourbe en panache. D'au- 



LES BANQUETS. 20? 

très flambent, à fleur de terre, comme des feux follets. 
Ces lueurs fauves, vacillantes, éclairent le plus funeste 
spectacle qu'il soit donné à un homme civilisé de 
contempler : le spectacle d'umç y^ste capitale en mal 
de révolution. 

Mais la puissance de Tidée surgit alors dans toute 
sa grandeur, car à côté de la multitude des intérêts 
individuels, qui s'agitent dans les ténèbres du cœur 
humain, plane une pensée, au nom de laquelle, de 
bonne ou mauvaise foi, en vue d'un calcul personnel 
ou général, par enthousiasme oi^ par la rigueur de la 
discipline, un peuple va risquer la paix de ses foyers, 
sa fortune, sa vie — et s'entre-déchircr implacable*» 
ment. 



CHAPITRE V. 



24 férrier. SCapeur du roi. — Inaction des princet. — Négociations da roi ayec 
M. Thiers. — Nomination de M. Bugeaud a« coamandement des troupes 
de Paris, -y Obsession de M. Guizot. — Formation du cabinet Tliiers- 
. Odilon Barrot. — Dispositions conciliatrices da nouveau ministère. — Rodo- 
montades et impuissance du maréchal Bugeaud. — Paris hérissé de seize 
cents barricades. — Mouvement des troupes. «-La colonne du général Bedeau 
reçoit Tordre de se replier. — Prise du poste de Tavenue Gabrielle. — Mort 
du député Lejoilivet. — Le duc de Nemours et le maréchal Bugeaud refusent 
de donner des ordres. -^ initiative du parti républicain. — La garde natio- 
nale jouée par le peuple. — Apocoloquintose de M. Odilon Barrot. — Démo« 
rali«ation des troupes. — Prise de THôtel de Ville. — MM. Duvergier de 
Hauranne et de Kémusat avertissent le roi de Tirominence du péril. — Louis- 
Philippe passe la revue des troupes dans la cour des Tuileries. —M. Crémieux 
à la cour. — M. Odilon Barrot est nommé président du conseil. — Le maré- 
chal Gérard commandant de la force armée. — Abdication du roi. — Marie- 
Amélie et la duchesse d*Orléans. — Étrange eonduite du duc de Monipen- 
sier. — Projets de régence eu faveur de la duchesse d'Orléans. — Combatdu 
Cbâteaa-d*Eau. — Intervention inutile de MM. de Girardin, Baudin, Mer- 
man, maréchal Gérard, Lamoricière. — Rive gauche: la colonne du capitaine 

Duuoyer. — Fuite du roi et de sa famille. — Incendie du Château-d*Eau. 

Sac du Palais-Royal. — Départ de la duchesse d*Orléans et de ses enfants 
pour la Chambre des dépotés. — Prise et sac des Tuileries. 



Un bruit étrange circule dans le château durant cette 
veillée de mort de la monarchie représentative. Il vole 
de bouche en bouche, répété à Toreille. Dans le inonde 
silencieux des cours, parmi ce peuple de grands per- 
sonnages et de valets qui prend, comme les gens 
d'église, des moeurs à part, l'imagination se crée aisé- 
ment des fantômes. Les secrets filtrent avec une 



LES BANQUETS. 809 

prodigieuse discrélion, si l'on peut ainsi parler, et en 
même temps avec une rapidité sans égale. Les objets 
grossissent ou changent de forme dans le silence« aux 
yeux de l'esprit, comme dans la nuit, aux yeux du corps. 
Le bruit qui circule ainsi n'est guère propre à ras- 
surer et à encourager les serviteurs du palais. On as- 
sure que la veille, à la nouvelle de l'ingratitude de la 
garde nationale, le roi a éprouvé une attaque d'apo- 
plexie. 

Depuis ce moment, en effet, cette agile pensée qui 
se multipliait et présidait aux plus petites comme aux 
plus grandes choses, semble se pétrifier dans une inac- 
tion suprême. Elle ne se meut plus que dans le do- 
maine des visions et des incertitudes. Les princes alar- 
més ne cherchent même pas à dissimuler leur épouvante. 
Au lieu de monter à cheval et de se faire tuer pour 
sauver le trône du comte de Paris, ils racontent, comme 
de vieilles femmes, les nouvelles du dehors. On dirait 
qu'ils ne croient plus à la monarchie française ; que, 
charmés d'échapper au joug paternel dont leur cor- 
respondance trahit si souvent la pesanteur , ils com- 
pliquent la situation d'une crainte qui leur sert de 
masque. 

Le massacre du boulevard des Capucines est connu 
au château, connu de tous et dans toute son horreur, 
excepté du roi, à qui on a déguisé l'étendue du mal. 
Les courtisans du xix« siècle, comme ceux de l'anti- 
quité, ont l'art de* dénaturer les faits. Eternellement 
semblable à lui-même, l'homme vis-à-vis des mêmes, 
situations se révèle sous les mêmes aspects. 

Le général Tiburce Sébastiani et le joyeux général 

T. I. 14 



S40 SBGONDB RÉPimUQUE FRANÇAISB. 

Jacqueminot, qui, la veille, jouaient au billard, se re- 
gardent maintenant. M. Delessert déplœe un zèle inu- 
tile. M. Mole ne revient pas. M. Guizotne ventpass'en 
aller. 

Pendant ce temps, le roi semble écouter le tocsin 
qui sonne à toutes volées dans un ciel noir, au-dessus 
de Paris silencieux. Lorsqu'il reçoit enfin le refus et les 
excuses de M. Mole, cette blessure nouvelle qui expli- 
que si bien ses paroles de Texil, lui montre la nécessité 
de descendre un second échelon vers l'abime. Cette 
formidable comédie, dans laquelle le mépris laisse à 
peine place à la pitié, a été tracée par la Providence 
d^une fâQon ingénieuse et cruelle que l'art n'atteindrait 
pas. Les situations se déroulent avec une logique in- 
flexible , mettant les hommes en contradiction avec 
eux-mêmes et découvrant impitoyablement les plus 
honteux vices de la politique. 

Dans cette attellane de cour, brodée sur le canevas 
d'une révolution, le rôle du monarque est conforme 
aux règles les plus classiques : nous le verrons toujours 
en arrière de la situation, ainsi que doit naturellement 
se trouver l'homme le plus mal informé du royaume. 
Les ministres se montreront ingrats ou perfides ; les 
princes, impatients, selon la coutume, de voir changer 
de mains les guides du vieux char symbolique. La reine 
exhalera ses fureurs, et les traîtres, ou du moins ceux 
qui auront causé le désastre, accourront avec em- 
pressement donner des conseils. Un peu de conspira- 
tion de cour complétera le cadre éternel de cette co- 
médie à Soghstto. 

L'abstention de M. Mole démasquait M. Tbiers.Xes 



graiqi^s, 31 leirgiÇipent semées dans la discussion ^e l'a* 
dresse, $ivaiept ac^pii^pli l^ur déyeloj^ei^ent. Le porte- 
feuille, corptpe un frpit gâté qui towî^ d/s li^-:i[nê(n^qj 
restait ^juxo^^ps 4^ ^^^} (f^ X^^^^ çoQvpUé. B^ççQl^iÇ 
tardive , ^vijL j^. Thier^s ^eOiUt toute Y?ipieji^um. ^ç 
messager royal trO|^valefuturIninig.re aun^^fi.d'Hqç 
t>ande d'iwiur^ei^.qui t>iv^q\^ent da^ le jardia d^ çqp 
hoifi] ^ au^^s, .as3i$it? 4e ^ b^He-rijdère, jJiaisji^1,4^ 
tribuer des vivres. Il apprit ep mêgne teipps 1^ npo^i- 
nation du maréchal Bugeaud ^V copii^ndeitie^t génér 
rai de la force armée (1). G,ette nominatiqn , vérita^^ç 
dard de T^h^ille laûssé dans h p]aie, ^^v^git ét^sigifié^ 
par le roi, sur le conseil de M. Guizot. 

Ce premier ministre a*t-ril obéi à un seyntiment de 
vengeance, ou s'estril grossièrement abusé, en souf- 
flant un pareil nqm dans de telles circonstances à Vor 
reille d'un roi tombé dans (l'iaertie? C'est ce qitP sa 
seule conscience pe^t savoir. Maisl'opioiQn pi44ique 
pourra justement 3e depiand^r, s'il était pe^piis à up 
bomme rompu à 1^ politiquei de.pe pa3 prévoir les n^^M- 
yais effets d'uqe^ aussi absurde nomination . D^ l'sd^Çird» 
qu'on eût a^oint le maréchal Bugeiaud au ministèçp, 
c'eût été appuyprVentètçmeptde l'oEgqçilsurl'iïppl^r 
cabilité du §f^bre. Ce pprti yjûleqt retardait ,s^sdp|il^ 
la chute d^ |a monarchie. dçi juillet. Qn l'eut cûipprjS;^p 
le détestant, l^ajn de Uvrer bats^^Ile le gpuve^fijE^peijit 
firme, prêt.^Uxéve^itn^Iités du çpipbtit, ays^it jfju çpn- 
traire adopté, {pj^ystèm^, dçs conpQSiflpns*. L.^ population 
de Paris espérait bjep que l'pn en feur^it encqi^e. Çlile 



âlS SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

attendait d'immenses sacrifices. La faiblesse du gouver- 
ment Tautorisait à y compter. Un cabinet pris dans la 
gauche dynastique n'était que le commencement de 
ce que le roi, d'une main avare, laissait échapper plu- 
tôt qu'il ne livrait. Que signifiait la nomination du ma- 
réchal Bugeaud dans de telles circonstances 7 que vou- 
lait dire cette menace mêlée aux concessions de la 
timidité 7 Or, s'il est vrai qu'il faille attribuer à M. Gui- 
zot la nomination du maréchal Bugeaud, contresignée 
Duchâtel et Trézel. Supposera-t-on que ce premier 
ministre, dont on connaît les hautes prétentions, ait pu 
agir ainsi par une ineptie qu'on pardonnerait à peine à 
M. Jayr ? 

Nous insistons sur ce point, parce que la nomination 
tardive du maréchal Bugeaud créait au ministère de 
conciliation une impossibilité flagrante. Elle le tuait à 
sa naissance. Quelle conclusion tirer alors de ce fatal 
conseil qui fut le dernier coup de hache porté a la mo- 
narchie de juillet, lorsqu'on le rapproche des plaisan- 
teries dans lesquelles M. Guizot exhalait le fiel de ses 
humiliations ? En présence du vieil amphitryon de la 
doctrine, M. le duc de Broglie, il traitait de fous ses 
successeurs. La nomination du maréchal Bugeaud à la 
main, ceux-ci n'auraient-ils pas été en droit de l'accu- 
ser de trahison par esprit de vengeance, à moins qu'il 
ne préférât l'ineptie par excès d'orgueil 7 

En arrivant au château, le nouveau ministre avait 
eu le temps de réfléchir à toutes ces choses. L'emploi 
des moyens violents ne répugnait pas à M. Thiers, qui 
a toujours eu certaines velléités belliqueuses, mais il 
n'ignorait pas combien de tels moyens étaient devenus 



LES BANQUETS. 213 

impolitiques à cette heure. Il ne consentit à former un 
cabinet qu'à trois conditions : l'adjonction de M. Odi- 
Ion Barrot, la suspension des hostilités et la dissolution 
de la Chambre. Le roi, quelles que fussent ses légitimes 
rancunes contre deux hommes qui avaient si puissam- 
ment contribué à le pousser vers Tabime, accorda les 
deux premières. Il ne formait plus une volonté nette, 
ne s'arrêtait à aucune opinion définitive. Une sorte de 
résistance passive, qui faiblissait à mesure que la situa- 
tion se tendait, subsistait seule en lui. II cédait alors, 
mais trop tard, toujours trop tard. Et le débordement 
de la révolution gagnait d'heure en heure du terrain 
sur lui. 

M. Thiers s'était àpeine retiré, que M. Guizot rentrait 
dans le cabinet du roi. Ce masque pâle, plein d'a- 
mertume et d'insolence, avait l'air d'un génie fatal at- 
taché à la monarchie expirante. La reine, dont l'instinct 
fut trës-sùr et très-droit dans ces jours de péril, avait 
réussi à écarter le ministre. L'homme restait, pareil à 
une ombre obstinée. Il assistait au spectacle des désas- 
tres qu'il avait causés, guettant la destinée, comme 
si la fortune avait des retours en faveur des sexagé- 
naires ! Mais au moment de sortir par le guichet de l'É- 
chelle, il entendit, dans la nuit noire, siffler des balles 
à travers la rue de Rivoli. Il rentra vite et monta se 
réfugier chez les militaires de l'état-major. 

Pendant ce temps, M. Thiers prenait des dispositions 
pour apaiser Paris. Il envoyait une note à la préfecture 
de police et s'occupait de former le nouveau cabinet. 
Les principaux membres de l'opposition constitution- 
nelle devaient naturellement y trouver place. On y 



s. 



9iil SECONDE RÉ^UUlllQdB P^IANÇAISB. 

ajouta un général de brigade popularKé par ses camp«i<. 
gâêë d'Afrique. La première liste se Composait de: 
MM. Oditon Ëarrot^, Lamoridè^e, Davergier de Haii^ 
tmné. Il fot aussi question d'adjoittdre à ces nomsr eévtà 
de KM. de Rémusat, Pasery, Dtffawe, Coosiiï'^ de Ma4é- 
^lle. On aur»t pu en âjcmer uofe cinquantaine dti 
ntôine gëfire sans ramener uD éetrt rebelle. Quelques-^ 
uiis de ces hbmffîes étaient arrivés à ce déclin delà po- 
ptrlarité qui suit la foi éteinte et les promesses trahies. 
D'autres n'inspiraient que la plus parfaite indifférence 
et enf raienft déjà jusqu'aux genoux dans la tombe anti- 
cipée qui dévdre toutes virantes les médiocrités vain* 
eues. Il faut être ceci ou cela. En voyant arriver au 
pouvoir les aghafteurs des banquets et de la discussion 
de l'Adresse» lepeuple dut se dire : le tour est fait. Or, 
ces meules homnies, ministres, on sur le point de le de- 
venir, disaient au peuple : « Plus de révolution. » fit 
j^UUVi^ubi donc? Ob était làfartdu peuple dans eette 
i^pârtition de l'autorité qui s'arrêtait à une transmis- 
simA^ pbftéfeailles? 

Vénà quafl^é heures du matin, après le départ de 
M. Ouiïot, lé roi^ faiigué de cohseils contradictoires, de 
bathitiîéi^, d'iiicertitudes, s^ét^ndit tout babillé sur un 
caniàpé et s')eiiid()rmrt ^u obnehotteineut delsr courtisans 
rârisonnant et déraisonnant sur les èventuâd^ités de la 
situation. On dit que ta fusidinek l'éveilla vers sept 
betires du rioatih. Des insurgés, el^busquésà l'angle* des 
t\3ës de l'ÉCbi^lle et Saint-Louis, liraient aux fenêtres 
des ^its phuces couchés dans un appartement don- 
nait siir Iti rue Rivoli. Triste réveil pour un monarque 
que d^s coups de fusil de ses sujets! On a peine à cdn^ 



cevoir une pareille audace lorsqu'on songe que le ma- 
réob^ Bugeau.4 était investi, depuis une heure du una- 
tin, d^i cûo^Enandement général de la force armée. Il 
faut, pour s'en ifendre compte» examiner les motifs quît 
paralysèrent les opérations militaires de la nuit. 

Le détestable conseil de M. Guizot avait porté ses 
fruits. Le maréchal, entouré des généraux Bedeau, La- 
inoricière, Saint-Arnaud, de Salles, Rulhière, débuta 
par ses rodomontades ordinaires. Dans une harangue 
soldatesque mêlée des bouffonneries et des vantardises 
dont il assaisonnait ses discours, ce général, qui avait 
promis de faire avaler aux Parisiens le sabre d'isly jus- 
qu'à la garde, trouva moyen de glisser quelques propos 
dédaigneux contre la garde nationale. Combien il a eu 
raison par la suite de se qualifier à'mbécile 1 Durant 
cette nuit il fut réellement frappé d'imbécillité dans le 
sens acceptable que les aociens attachaient à ce mot. 

L'impuissance du maréchal Bugeaud ne venait ni de 
son énergie, ni de ses talents militaires dont nul ne con- 
teste l'existence. Accolé à un ministère de conciliation 
qui avait obtenu du roi la promesse de suspendre le feu, il 
lui fut littéralement impossible d'agir. Le roi, à qui son 
grand àgù était peut-être l'impassibilité qu'il faut pour 
régner, naturellement ennemi des mesures radicales, 
résista au maréchal qui eut, d'ailleurs» la maladresse de 
lui montrer dans ses projets, Paris nageant dans le sang. 
La ville était coupée en tous sens par plus de seize cents 
barricades. Les communications devenaient presque 
impossibles. Les officiers d'ordonnance arrivaient après 
des retards infinis ou n'arrivaient pas. Une portion de 
la troupe obéissait à des ordres antérieurs lorsque déjà, 



816 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

les plans étaient changés. D'autres se croyaient encore 
sousleconf)mandementdu ducde Nemours, quand de- 
puis plusieurs heures ils étaient sous celui du maréchal 
Bugeaud. Les généraux, mieux informés, sentaient 
qu'avec un ministère de conciliation il ne pouvait exis- 
ter de répression sérieuse. Or, dans ces crises extrê- 
mes, chaque fonctionnaire civil ou militaire songea l'a- 
venir. Le sentiment de la conservation des places se 
mêle singulièrement à celui de la fidélité au gouverne- 
ment. On craint d'agir quand le maître hésite ; et si 
l'opposition parait devoir l'emporter, on ne veut pas se 
la rendre irréconciliable. C'est dans ces causes simples 
et humaines et dans l'énorme perte de temps des dis- 
cussions de la nuit, qu'il faut voir les motifs de l'inac- 
tion de l'armée. 

A dix heures du soir, après la fusillade du boulevard 
des Capucines, il était encore possible de sauver la 
monarchie de juillet. Il eût fallu pour cela décréter ins- 
tantanément l'état de siège, ne pas nommer de minis- 
tres, ordonner à toutes les troupes une initiative prompte 
et foudroyante et lâcher le maréchal Bugeaud. Le pou- 
voir ne se conserve pas par des négociations. Louis- 
Bonaparte a donné, dans une situation différente, un 
exemple dont pourront profiter les gouvernements 
quelconques, monarchies ou répubhques, qui se croi- 
ront endroit de résister aux insurrections. 

Le désarmement des postes, la prise de plusieurs ca- 
sernes, réduisaient les troupes disponibles aune dizaine 
de mille hommes épuisés de fatigues, de tristesse, de 
froid et mal pourvus de munitions. On les laissait dor- 
mir deux heures, à tour de rang, sur le pavé. Ces pau- 



LES BANQDBTS. 847 

vres gens inspiraient plus de pitié que de terreur. Di- 
visés en colonnes que le maréchal distribua entre le 
Panthéon, THôtel de Ville, le Carrousel, la place de là 
Concorde et la Bastille, sous les ordres des généraux 
Sébastiani, Taillandier, Rulhière, Renaut, Duhot, ils at- 
tendaient vainement Tordre de commencer l'attaque. 
M. Odilon Barrot l'emportait au conseil et M. Thiers 
commençait à regretter qu'on n'eût pas adopté le sys- 
tèmede l'initiative. Les feuxdesbivacs s'éteignirent aux 
premières lueurs du jour. Paria s'éveilla silencieux, hé- 
rissé de forteresses improvisées, dévasté, lugubre. Une 
déclaration du comité électoral démocratique et divers 
manifestes émanés des journaux républicains conviaient 
directement ou indirectement le peuple à la révolte. La 
déclaration du comité électoral soulevait une des plus 
épineuses questions que la politique ait à résoudre : 
« Que l'application de l'armée à la compression des 
» troubles civils est attentatoire à la dignité d'un peuple 
»• libre et à la moralité de l'armée (1 ). » Le désordre était 
tel aux premières heures du jour que l'appréciation en 
devenait impossible. Les rues les plus paisibles, les plus 
aristocratiques avaient leurs barricades. Dans les quar- 
tiers galants, à défaut de prolétariat, les femmes 
envoyaient le commissionnaire, le concierge et le char- 
bonnier lever des pavés au bout de la rue et contem- 
plaient du haut de leurs balcons cet étrange travail 
qu'elles encourageaient de pièces de monnaie et de 
bouteilles de vin. Aux fenêtres des casernes désarmées, 
les soldats penchés regardaient et riaient. Jusqu'à midi 

(1) Voir aux Piècet juttificatwei^ n" 10. 



Sf 8 SECONDE iftnnNiIQUB FRANÇAISE. 

h baprîcade fut une mode, une furie. Tout le inonde s'en 
oièlait. 

Les généraux ayaient ordre au point du jour d'an- 
noncer au peuple la dissolution du ministère, et de ne 
sévir que dan&le cas où cette concession ne le satisferait 
pas. La colonne du général Sébastiani marcha jusqu'à 
l'Hôtel de Ville sans coup férir. La troisième colonne» 
composée d'environ deux mille hommes, était comman- 
dée par le général Bedeau, officier distingué de l'armée 
d'Afrique. Il devait se rendre du Carrousel à la Bastille 
en passant par les rues Montmartre et Poissonnière. 
Son avant-garde essuya le feu de la barricade du Fau- 
bourg-Montmartre qui lui blessa deux soldats. 

A travers une ville hérissée de montagnes de pavés 
et de démolitions de tout genre, la marche des troupes 
était fort lente. Sept heures et demie sonnaient quand 
le général arriva au boulevard Bonne-Nouvelle, en face 
d'une barricade si formidable qu'il fut contraint de 
s'arrêter. Un combat devenait presque inévitable. L'at- 
titude des insurgés était menaçante. Dans l'espoir 
d'éviter re£Pusion du sang, le général annonça que 
MM. Thiers et Barrot étaient chargés de former un mi- 
nistère. Maisayant articulé le nom du maréchal Bugeaud, 
des huées accueillirent ce nom exécré du peuple. De 
notables habitants du quartier s'interposèrent alors et 
firent sentir au général qu'avant d'engager le combat, 
il serait sage de connaître les dernières dispositions du 
château; qu'au prix delà réforme la garde nationale 
était prête à soutenir le gouvernement. L'un des parle- 
mentaires, M.Fauvelle^ accompagné d'un officier d'état- 
major» se rendit auprès du maréchal Bugeaud, du duc 



d6 Mamours el de M. Thiers^ Ces deux derniers pen- 
chaient vers la suspension des hostilités, mais le mare-* 
chai» aimé du soldat^ très-centeali de lui-même^ ne s'i- 
maginait pas queson nom ne produisit peint lemeilleur 
effet sur la populalkm. La volonté dn roi, à qui Ton fit 
part de cette intercession» trancha la question. 

Louis-Philippe arsiit servi la classe moyenne ; il eroyMt 
en elle. La parole d'un garde national Temportaiftauprès 
de lui sur celle d'un maréchal de France. M. Fauvelle, 
qui attendait le résultat de cette délibération, put em- 
porter l'ordre aux troupes de se replier sur les quais, le 
long des murailles du Louvre. La joie du peuple éclata : 
« Vive la ligne ! » s'écriait-on. Le soldat déineralisé, 
épuisé de fatigue^ était heureux lui-même d'éviter le 
combat. Mais au milieu de ces dispositions pacifiques, 
k colonne en se repliant, en fraternisant avec les insur- 
gés, se débandait peu à peu. La multitude augmentait. 
Elle pilla deux caissons. Deux canonsde f arrîère-^rde, 
commandée par le général de Sdles, restèrent aussi 
aux mains d'un bataillon de la %^ légion. Ces actesétran- 
ges se passaient au milieu des témoignages de paix ^ 
de fraternité, des supplications aux soldats démoralisés 
de mettre la crosse en Pair. Le soldat, taincu sans 
combat, obéissait. 

Nous insistons sur ces faits parce qu'ils lexpliquent 
l'exaspération de l'armée en diverses circonstances , 
notamment au 3 décembre. Âprès'l'aviQiir aussi pirofôn- 
dément humiliée, on Itii devait la répâtraition du champ 
de bataille. La seconde Répttbtiqde ne fit point la guerre, 
elle eût au moins dû introduite de prtifoùxtes Ynodifi^a- 
tiens dans Y armée . ftièti ne fût changé à scm organisa^ 



âSO SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

tion. L'humiliation et la haine restèrent et s'augmentè- 
rent à la suite xle plusieurs maladresses qui furent 
ultérieurement commises et que nous signalerons. 

Courbé sur sa selle, Tâme triste, songeant peut-être 
déjà qu'un jour on l'accuserait de trahison, le général 
Bedeau se repliait par les boulevards, environné d'une 
multitude de gardes nationaux et d'hommes du peuple. 
Sous prétexte qu'il était utile de laisser voir son uni- 
forme, un citoyen officieux l'avait débarrassé de son ca- 
ban, contenant le contre-ordre du maréchal Bugeaud. 
Il s'avançait préoccupé des oscillations de ce pouvoir 
dont l'hésitation faisait à l'armée un rôle si difficile, et 
résolu à éviter l'effusion du sang. C'était en effet le parti 
le plus sage et le plus humain en de telles circonstan- 
ces. Mais le sort en avait autrement décidé. 

On sait qu'il existait à l'entrée de Tavenue Gabrielle, 
un petit poste isolé, placé en vedetle de la rue des 
Champs-Elysées. Depuis trois jours vingt-huit gardes 
municipaux à pied, commandés par le sergent Fouquet, 
l'occupaient. Il restait sur la place six escadrons des 2'' et 
6« régiments de cuirassiers et quelques troupes d'in- 
fanterie. Depuis neuf heures du matin, on était averti 
qu'une colonne de troupes de ligne marchait, la crosse 
en l'air, vers la place de la Concorde, escortée d'une 
multitude armée. Il était convenu que les cuirassiers 
enverraient du renfort au poste en cas d'attaque. 

Vers dix heures un quart, un aide de camp, M. £spi- 
vaut, vint annoncer aux troupes l'arrivée de la 3^ co- 
lonne suivie de la garde nationale et du peuple. La rue 
Boyale vomit soudain plusieurs centaines d'hommes ar- 
més de fusils» de sabres et de piques. Cent gardes na- 



LES BANQUETS. 321 

tionaux, un détacfaement de chasseurs d'Orléans sui- 
vaient cette bande. C'était la colonne du général Bedeau 
qui débouchait. Le poste attendait sous les armes. Deus^ 
gardes sont blessés, un troisième, frappé d'une pique,' 
lâche son coup de fusil qui devient le signal d'un feu de 
peloton. Les insurgés se réfugient derrière la garde na- 
tionale. « Rentrez au poste ! » crie au sergent l'aide de 
camp du général. Mais le sang a rendu la multitude 
implacable. Elle se rue sur le poste, tue un caporal, 
deux gardes, et en blesse plusieurs autres. Les assiégés 
font une sortie, le caporal Clément est criblé de dix- 
sept blessures, le garde Vermont en reçoit quatre. Un 
coup de hache atteint le garde Hédé à la tête. Quel- 
ques-uns parviennent à se réfugier à l'ambassade Ot- 
tomane ; d'autres à l'hôtel du ministère de la Marine. 
Le sergent Fouquet s'est glissé sous le ventre des che- 
vaux des cuirassiers, spectateurs immobiles et exas- 
pérés de cette lutte. Il gagne la grille du pont tournant, 
suivi de quatre personnes qui sans doute fuyaient 
comme lui, mais qui semblaient le poursuivre. « Ne 
craignez rien ! » lui crie le capitaine du poste. Il or- 
donne à son peloton de faire feu. Les quatre inconnus 
tombent : l'un, M. de Calvières, a l'épaule fracassée; 
les trois autres sont morts. Quand on retrouva deux 
jours après ces cadavres enfouis sous un tas de sable 
au pied de la terrasse du bord de l'eau, on fut bien 
étonné de reconnaître, parmi eux, un honorable député 
conservateur, M. Lejollivet, victime expiatoire des cen- 
tres, qui avait payé cher ses votes réactionnaires. 

Le général Bedeau, galopant dans la mêlée, cher- 
chait vainement à se faire entendre. La multitude, 



9St& SBCONDB ^lif^mJiè^ FRANÇAISE. 

D'ayant plus de ^ardo^ ouinicipaux à poursuivre, s'en 
prenait aux pLemes et démolissait le poste. Deux jours 
auparavant, sur cette même place, lagstrde municipale 
chargeait, insolente et cruelle, la m^iUitude désarmée. 
La cruauté était la tmâme; les réies seulement étaient 
cbangés. Lorsqu'm aide de camp arriva au château 
demander des ordres positifs, le duc de Nemours dé- 
dara que le commandement ne lui appartenait plus ; 
et le maréchal Bugeaud, blessé dans son orgueil et sa 
volonté, refusa d'en donner. 

 la suite des déterminations pacifiques prises parie 
roi et par MM. Thiers et Barrot, le duc d'Isly avait 
éprouvé une nouvelle déception. Un bataillon de la 
1 0« légion s'était refusé à le suivre aux barricades où il 
voulait haranguer le peuple. Le maréchal, en prens^t 
le commandement supérieur, avait dit : « Si la garde na- 
tionale n^ est pas avec nous, nous nous passerons d'elle. » 
Et c'était la garde nationale qui se passait du maréchal. 

Tous les hommes de quelqu'importance éprouvaient 
le besoin de haranguer. Us s'imaginaient qu'en parlant 
au peuple, celui-ci allait, comme la veille, iliumiaer Paris 
pour un changemeot de ministère. Détestables obser- 
vateurs, ils ne voyaient pas que la révolution avait 
complètement changé d'aspect et de .signification. L'i- 
nitiative n'appartenait plus à la garde nationale que Ton 
apaise d'autant plus aisément qu'elle-même a intérêt à 
n'aller pas trop loin, on la poussait. en avant, mais on 
la poussait presque littéralement, et une pointe d'iro- 
nie cruelle se mêlait à l'enthousiasme qu'on lui témoi- 
gnait. Les gardes nationaux républicaips avaient pris 
dans leurs compagnies .une attitude résolue. }\^ entrai- 



LIS BAttQinn's. S23 

naient, ils commaQdaient, pour ainsi (fire. Le 98, la bour- 
geoisie s'était servie dtt peuple pour faire peur au rm ; 
le 24» le peuple se servait de la boisegeoisie pour ren- 
verser le gouvernenefit. Il fo ro«bit devant lui, à la 
tète de ses cohortes indisâplinées , comme des £ai8ci- 
nes derrière lesquelles s'abritent les assiégeants. Dans 
cet assaut de diplomatie révolutionnaire, la classe 
moyenne était, pour la première fois depuis soixante 
ans, ingénieusement vaincue parle peuple. Nous ver- 
rons plus tard, à ses vengeances, combien amère fat sa 
rancune. 

Il importait, à propos de la garde nationale, comme 
nous l'avons fait à l'égard de l'armée, de bien établir 
ces prémisses. C'est aux premiers jours des révolutions 
que la destinée répand les semences des complications 
futures. Une logique rigoureuse» des déductions cer- 
taines, prévues, comme celles d'une action dramatique 
régulière, président à ces conflits d'intérêts et de pas- 
sions. En les signalant successivement, ces ^points im- 
portants projetteront de grandes lumières à travers l'en- 
semble du tableau et iront écl&irer une multitude de 
faits obscurs ou incompris. 

Parmi les harangueurs, M. Odilon Barrot ne fiit pas 
des derniers. L'apocoloquintose du chef de l'opposition 
dynastique allait commencer. Monté, comme les héros 
d'Opéra, sur un cheval qu'on menait par la bride, l'O' 
Connel du banquet du Ghâtéau-Rouge, le Gatilina dy- 
nastique des dîners réformistes, voulut constater la 
puissance de sa popularité et essayer sur les masses ar- 
mées les effets de son éloquence. Il était accompagné 
d'un peintre parfaitement grimé en militaire. M. Ho- 



i2i SECONDE R^UBLTQUE FRANÇAISE. 

race Vernet, de M. Lamoricière et d'un nombreux état- 
major. Le triomphateur chimérique, salué d'acclamations 
railleuses, poussa jusqu'à la barricade du boulevard 
Bonne-Nouvelle. Une multitude sans cesse grossissante 
s'était formée autour de lui. Ce méchant peuple finit 
par bourrader le pauvre homme qui essayait de haran- 
guer. Sans égard pour son âge et sa bonne foi, ils le 
repoussèrent avec des huées, aigrissant irréparable- 
ment le déclin d'une existence placide. 

En 1830, Louis-Philippe, jaloux de la popularité 
d'Odilon Barrot, lui avait dit : « J'ai aussi entendu crier : 
Vive Petion ! » M. Barrot se souvint peut-être alors du 
mot de Louis-Philippe. Le mépris du peuple est pire 
que sa colère. Avec quelle insolente familiarité trou- 
blait-il soudain les longues illusions de l'ex-membre de 
la société Aide-toi^ de l'ancien convive des Vendanges 
de Bourgogne I II faut que l'insulte ait été bien cruelle 
pour avoir fait de ce bon avocat, doux, solennel et in- 
digné, habitué aux faciles triomphes de l'opposition 
parlementaire, adorant la couronne et la boudant par 
dignité, de ce Jupiter Eolien, soufflant des phrases in- 
nocentes et sonores, menaçant de son foudre en carton 
les centres endormis; il faut, dis-je, que le peuple n'ait 
gardé aucune mesure pour avoir faitde ce libéral quand 
même un réactionnaire acariâtre. 

Tel fut le début du ministère Barrot, constitué dans 
la matinée. Il eut pour effet d'achever la démoralisa- 
tion de l'armée, et n'obtint que le dédain du peuple. Une 
proclamation du nouveau cabinet avait été affichée dans 
la matinée. Elle était ainsi conçue : 



LES BANQUETS. 2S5 

« Citoyens de Paris ! 

« L'ordre est donné de suspendre le feu. Nous ve- 

» nous d'être chargés par le roi de composer un minis-* 

yi tère. La Chambre va être dissoute. Un appel est fait 

» au pays. Le général Lamoricière est nommé corn- 

» mandant en chef de la garde nationnale. MM. Odilon 

» Barrot, Thiers, Lamoricière, Duvergier de Haiiranne 

B sont ministres. 

» Liberté, Ordre, Union, Réforme! 

» Signé : Odilon Barrot, Thiers. » 

Réduites à Tinaction, les troupes n'eurent plus qu'à 
demeurer spectatrices des envahissements de l'insur- 
rection. Désarmées eu grand nombre, ou obligées de 
mettre la crosse en Tair, elles attendaient en vain de 
nouveaux ordres. Le commandement du seul homme 
qui eût jusqu'au bout, et bien inutilement, agi en soldat 
était mis en question. Le nouveau cabinet pressait le roi 
de révoquer la nomination du maréchal Bugeaud. De 
sept heures à dix heures du matin le pouvoir, réuni à 
l'état- major ou auprès du roi, perdit le temps en inuti- 
les discussions ou en fausses démarches. Le peuple pro- 
fita de cette suspension d'hostilités pour s'emparer des 
points importants. L'Hôtel de Ville fut pris sans combat. 
Le général Sébastiani n'était pas heureux durant ces 
trois jours. La veille, alors qu'il commandait les troupes 
de ligne, on l'avait dérangé dans une partie de billard. 
Le Si, il allait se mettre à table, dans une belle salle 
de l'Hôtel de Ville, lorsqu'on l'avertit que l'émeute en- 
T. I. 45 



%%6 SECONDE R]iSPU3LlQUB FRANÇAISE. 

vahissait la place. Le 7® et le 34® de ligne, un escadron 
de cuirassiers et quelques pièces de canon étaient 
rangés ein bataille. Le général, suivi de son état-major, 
se retira avec les trqupes qui regagnèrent leurs casernes 
çn portant la crosse en Tair. Une soixantaine de gardes 
municipaux qui occupaient le poste de rbôtel s'enfer- 
mèrent dans la cour, et changèrent leurs uniformes 
contre des blouses. Us s'évadèrent à pied par une 
sortie de derrière, grâce à M. Flolard qui parvint à 
apaiser la fureur du peuple. Un instant après la multi- 
tude rompit les portes et se rua dans le palais. 

Deux canons restèrent aux insurgés. Or, quand le 
peuple a du canon il se croit invincible. Sa confiance est 
en raison delà terreur que cette arme lui inspire. An^si 
lorsque la Réforme envoya MM. Beaune et Cahaigne pour 
amener ces canons afin de les diriger contre les Tuile- 
ries,, le peuple ne voulut point les leur livrer. Ils trou- 
vèrent une multitude en délire. HoQimes, femmes, en- 
fants embrassaient les canons, les caressaient, montaient 
sur les affûts et les eussent volontiers parés de fleurs. 

Aux yeux du peuple, l'Hôtel -de- Vil le c'est Paris; 
Dtès qu'il en devient maître, le vieil ipstinct des com- 
munes du moyen âge se réveille et\ lui. Il semble com- 
prendre que dans la maison de ville est en effet le vrai 
centre de la cité, son être social et politique. La révolte 
prend dès lors un caractère presqu'ofiiciel. Elle sent 
qu'elle peut lutter victorieusement contre le suzerain 
des Tuileries (1). 

Là devait,. en eflfet, se eoncentrer le dernier effort de 

(I) yoir wm Pièces justificatipeSf no 11. 



LÈS BANQUETS. 22^ 

l'iiisuïi^ëdtioii'. Dé i6ales parts affluaient d'épaîè^es co- 
lonnes c(ui se dirigealecPt vérâ lés Tuileries, tiinsééïte 
matinée du 21 février, la (iôpiitatioti à peuprëé entfëi^é' 
fut prise de la fièvre de marcher Hotiice fè éfiâtéïii' 
qui succéda BrusquefMéiiift à la mode de'é ijai'ércaiiïies 
épuisée vers dix heures dir fi^étin. Aussitôt à nie muTfi- 
tude d'honhfmés ^ut tf âfait prié nû!!é part à la ba- 
taille, s'â^I\Va de ce qxA lui tomba âoui^ Ist tàdii. Cëé 
bandes singulières défilaient militairement, tambôbrs éti 
tète, poussant deVànt eTlels une poignée de gardes natio- 
naux et èriant : « Vive la réforme ! » 

Le mot de République coïiiménçait pourtant à cir- 
culer dans lesT masses. L'une (fés colonnes dont àous 
parlons s' étant arrêtée soùs fes fenêtres du NatioMt; 
M. Félicien MalléfiUe, qui faisait partie delà foulé, 
poussa le cri ordinaire dé Vive là Réformié! riiafe M. Ert\- 
nràtiuel Arâgô', se ]*>erichan( à là fenêtre', ré|)n\ïtïa. i Ce 
n'est pas seuieffient la réforme qtie nous voufo^îs ré'ésï 
la RépubOqàe. »— « Ouîf ouït VWè fa Ré[iubli<ïàfe I J 
s'écria-t-6tf. 

Onf se tromperait étrân^Oient eu supposaiit (^tfé Ye^ 
cohortes' ifn^tin'ectioïknellës qui, de toUs les points dé 
Paris maréhaiéttt sûr lés Tuileries, aient obéîàrfàé* 
impulsion dîrigeSnte. Pari*' était ypèti^^èsliVré à lui- 
même. Le parti i^épdblicaiU se donnait* la vérité bféiià- 
coop de mouvement, mais ce nibnvetttent étâîtîBdïiî- 
duei. L'aictïondes jôurblaux et dëi^ chefs! dè-parïi, i^'' 
faible, sïhésitJanle,- le 21, le 22, et jusqu'au 23^ rfù sdîr',' 
s'étai* (îîoinplétefteiit noyée daniîf dtîtiôngênéi^le. L'iHSi.*' 
tinct tint lieu de mot d'ordre; rac'éoiPd'(tes^vàïy)nïéS, d# 
discipliné. O^inta la Réjf^libliqtté, elle devait pbûï Msi 



228 SECONDE RÉPUBLIQUE fRANÇAISE. 

dire éclore spontanément sur un terrain si bien préparé. 
Il suffit aux Républicains d'articuler son nomaux der- 
nières heures du conflit, quand elle seuljB à peu, près 
était devenue possible. 

Si une égale puissance d'unanimité et die volonté 
avait animé le parti conservateur, la dynastie était 
sauvée. Mais il avait pour se défendre deux corps incon- 
ciliables, réunis sous le commandement général d'un 
chef commun : l'armée et la garde nationale. Cette 
dernière appartenait à l'opposition. De sorte que ces 
deux forces s'étaient neutralisées l'une par l'autre et 
laissaient toute initiative à l'insurrection. 

C'est au poste du Château-d'Eau, en face du Palais- 
Rpyal, qu'allaient se heurter les cohortes faubouriennes 
marchant à l'attaque des Tuileries. Le poste delà fon- 
taine était occupé par des hommes trop détestés du 
peuple pour ne pas lui opposer une résistance désespé- 
rée, par des gardes municipaux. Le seul combat sérieux 
de la révolution de février 1848 eut Heu au Château- 
d'Eau. Le résultat de cet incident fut double : il massa 
des forces populaires considérables autour du châ- 
teau, e^en assqrala prise. Par contre, jil donna au roi 
le tempsde prendre la fuite. Sans cette résistance Louis- 
Philippe était perdu.. Or, la mort du roi, dans de telles 
circonstances, eût profondément et désavantageuse- 
ment modifié le caractère delà révolution. En le lais- 
sant échapper, la République perdit peut-être un gage 
important; mais la multitude n'eût pas été assez 
maîtresse d'elle-n)éme pour arrêter un roi sans tremper 

les main^ dans son sang. 

Ce vieux monarque, que la fortune frappait sicrueU 



LES BANQUETS. 2S19 

lement, s'imaginait pendant ce temps que ses dernières 
concessions produisaient le meilleur effet sur lapopula- 
lation. Selon l'expression de M. Lafitte, Louis-Philippe 
aimait le petit mot pour rire. Sa tyrannie domestique 
n'excluait pas un certain air jovial et beaucoup d'affabi- 
lité dans les manières. La rondeur et la bonhomie 
étaient autant dans son tempérament que dans ses 
moyens de capter et de tromper les hommes. L'espoir 
de sortir d'embarras lui rendait sa bonne humeur. Fa- 
tigué d'une si longue contrainte, il descendit donc vers 
dix heures, en pantoufles, pour déjeuner. La famille 
royale prenait ce repas dans la galerie de Diane. 

Le déjeuner fut presque aussitôt interrompu par la 
fusillade du Château-d'Eau et par rentrée de MM. Du- 
vergier de Hauranne et de Rémusat qui demandaient à 
parler au duc de Montpensier. Le prince s'élança vers 
les deux négociateurs suivi du roi et de la reine. « Sire» 
» dit M. de Rémusat, vous vous faites illusion suriné- 
» tat de Paris ; on vous trompe. Les troupes fraterni- 
» sent avec le peuple. Dans une heure peut-être, Tin- 
» surrection assiégera les Tuileries. Les instants sont 
» précieux. » 

Le roi affectait beaucoup dé tranquillité et s-effor*^ 
çait de calmer par le flegme de son attitude l'émôtioù 
de la reine. Là famille entière s'était levée de tàblel 
Un grand nombre de përsonni^ entrèrent tôiit à cètip, 
l'air inquiet et agité. Parmi eUès se trouvait un offici'er 
d'ordonnance du roi. M; de L'Aubè^pin, qui con- 
firma les paroles de M. de Rémusat. « M^s 'voilures 
» pour Vincennes! dit le roi. — Sire, on vous 
» trompe ! s'écria le duc d'Ëlcbingen ! v Parole 



230 SECONDE RÉPUf^Ui^UE FRANÇAISE. 

étrapge, qui^ f*eteqti^9it poujr la seconde fois aux 
oreilles du roi. 

Louis -Philippe pe manquait pas d'une certaine éner* 
gjie dansljes ijituatiQnç extrêmes. 11 rpitsoo unifornoe, 
iponta iip cheval richemeot capf^rficppné et sortit. Il 
étajt j^uiyidies ducs de Nemours e( de Mqatpeq^ier, jdu 
ipar^hal Buge^ud, du général de Lamoricière , affublé 
(}'uaeçapQte de garde natipoaU des généraux Trézei, 
et de flumigny; de beaucoup d'autres personnes et de 
deux p;étop3, HI^. Thi^rs et de Rémusat. Ce bizarre 
cp|[*t^ge parcourut le front des troupes. Debout à Tun 
des balcons ^i) château, la peine et les princesses con- 
ler|iplaient ce spçcliçicle. Peut-être espéraient-elles par 
lepr présence enflammer le dévouement des soldats. 
Majs la premièro légioq ^p U gard^ natiqnale était là. 
Les pris de « Vive le roi ! » furent couverts par ceux de 
€ Ylve la Réfprn^e ! » Le roi ^? connaissait en.^nthou- 
sjaspiç^ iJîygga la partie pftr<due. Il ne ^is^inUilU plus 
çop a|i;iitte(nent, et ^e hâ^ de reatrer au château suivi 
4e qon çlL^trin.ajo;' çqp^terpé. 

(1 ^€;p[)^i)r;a quelque (f/pps ipo mobile et silencieux 
dans son cabinet, plongé dans une méditation singu- 
l\çjfpp^enl trpwt)\é,e par l'ipces^ple fusjUade du Qiâ- 
tçi^ip-^'Pap, pVp^^rl^s cli^çho^em,eqts effrayés de 8.op 
e^tpi^r^e. « Allqps ^ux l^^rricade^ ! » articulartril sou- 
d^jp. .Ce {no^t, que les pr^ce^ eu^siept dû prpnonceir 
^J^ftSft? IflPg^.epup^, ne tropvappint d'écho. M. d^eMon- 
t^^llyet gurtout ne se septs^t aucune djspositjion pour al- 
lerpij^ndrçi ripsurrepliflp corp§ à corps. A 1^ vé^rilé, 
Ie3 princes ét^ent dajps un s^on vpisin. Mai$ il e^ 
î\\^\e d'^out^r qu^ la veille, M. de Girardin ay^U val- 



LES BA!<QUBt8. 231 

nemeDt inVîté te duc de Nemours à se mettre à la tète 
d'un régiment. 

Midi sonna sur ces entrefaites, lorsque le roi vit en- 
trer un homme d'une laideur cynique et effrontée, 
dont la chevelure ressemblait à une vigne touffue. 
M. le duc de Montpensier Tamenait. C'était encore 
M. Crémieux, que nous avons vu si actif dans la dis-» 
cussion de l'adresse, si alerte à haranguer l'émeute et 
qui venait maintenant, au milieu de cette éhute pro- 
digieuse de portefeuilles, donner son petit conseil ail 
château. Selon lui, il ne s'agissait que d'enlever la 
présidence du conseil à M. Thiers et de la passer à 
M. Barrot. Il avait parcouru Paris, et telle était son 
opinion. Rien de plus simple et de plus facile, en effet. 
Eût-il même fallu donner un portefeuille à M. Cré- 
mieux, pour sauver un trône, on s'y fût sans doute ai- 
sément résigné. M. Thiers, heureux de cette circons- 
tance, offrit aussitôt sa démission. M. Barrot, poursui- 
vant sa carrière, devint président du conseil. Et tan- 
dis que le maréchal Bugeaud ranimait le courage des 
troupes dans la cour du château, on passait son com- 
mandement au maréchal Gérard qui n'était pas là. 

L'absurdité de ces mesures in extremis est si fla- 
grante qu'on se demande comment le bon sens n'en 
fut point choqué tout d'abord? Mais le danger et l'in- 
tervention des pécheurs eii eau trouble explique tout. 
Peu d'instants après le cabinet du roi fut littéralement 
envahi par une foule de personnes parfaitement étran- 
gères au château. Tout ce monde, parmi lequel se trou-^ 
vaient d'assez nombreux démocrates et en grande ma- 
jorité des coryphées de l'opposition, venait donner des 



23S SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

conseils au roi. Ce fut au milieu de cette confusion 
que M. de Girardin attacha le grelot de l'abdication. 
€ Sire, s'écria-t^il» les changements de ministres ne 
sont plus de aaison. L'heure passe. Pour sauver la 
royauté , il n'y a plus qu un seul moyen. » — Lequel? 
demanda le roi. — L'abdication ! » Le roi tressaillit 
ei demeura pâle et silencieux. Le visage de la reine 
respirait une grande exaltation. Le sang de Caroline 
se réveillait en elle. Cette ambition, si profondément 
ensevelie sous les cendres d'une austère piété, se mon- 
trait à cette heure suprême. Ses yeux étincelants 
étaient attachés aux lèvres du roi. Mais M. de Girar- 
din complétant sa propre pensée ajouta : « L'abdica- 
tion avec la régence de madame la duchesse d'Orléans.» 
Une voix, dont le ton dur perça sans doute le cœur du 
roi, s'éleva. C'était la] voix du duc de Montpensier. 
«Abdiquez! » s'écria-t-il. — « N'abdiquez pas, sire ! 
répliqua la reine; mieux vaut se défendre ici jusqu'à la 
mort! » Le vieux monarque balbutiait. Le pouvoir 
tient si fort au cœur des rois, que Louis-Philippe s'at- 
tachait encore à ce qui n'en était plus que l'ombre et le 
péril. Mais comme son fils répétait ce mot « Abdiquez !» 
et que d'autres le répétaient aussi, il leva vers eux un 
regard atone et dit d'une voix faible : « Vous le vou- 
lez... eh bien...» Puis surmontant ce moment de fai- 
blesse, il se leva et articula d'une voix ferme son abdi- 
cation. « Vous l'avez, s'écria la reine, vous vous en 
» repentirez ! » Dans le même instant M. de Girardin 
ouvrait la porte de la chambre où la duchesse d'Or- 
léans, dans les pâleurs de l'attente, comptait les mi- 
nutes. 



LBS BANQUETS. 233 

Ici se place une scène de famille qui mérite toute 
ralteution du lecteur. La duchesse, dit-^on, versa des 
larmes et supplia le roi de ne point abdiquer. Mais 
pendant cette scène de larmes, à laquelle prenait part le 
petit comte de Paris, la reine ne quittait pas des yeux 
sa bru, et le duc de Montpensier poussait le coude du 
roi vers une feuille de papier étendue sous sa main. 
M. Crémieux ajoutait : « Hâtez-vous, Sire, hâtez-vous!» 
— ail y a ici des traîtres ^ s'écrit la reine, n'abdiquez 
pas ! » 

Le grand mot était prononcé. Il y avait en effet des 
traîtres. La trahison était partout, au dedans et au de- 
hors. La situation les faisait naître. Il n'est pourtant 
pas probable que la duchesse d'Orléans ait conspiré 
de longue main. L'intérêt qui s'attache à une jeune 
princesse veuve, les souvenirs que son époux avaient 
laissés, rimpopularité du duc de Nemours, tout con- 
tribuait à fixer les regards des ambitieux sur la du- 
chesse d'Orléans. Dans un moment où la révolution 
remettait tout en question, qu'était-ce que la loi de la 
régence? De son côté, la duchesse stimulée à la fois 
par les sourdes mésintelligences qui régnaient entre 
elle et la catholique Marie-Amélie, la duchesse, prise, 
elle aussi, du désir de gouverner un peuple, oubliait en 
cet instant la défense formelle, défense plus sacrée 
aux yeux d'une pieuse épouse que le veto des lois , 
inscrite au testament du duc d'Orléans. Quant au duc 
de Montpensier, un double motif lui inspirait son 
étrange conduite : l'espoir de prendre part avec sa 
belle-sœur à la direction des affaires et d'échapper du 
même coup aux rigueurs de la domination paternelle. 



SS4 SECONDE IIÊMBLIQUE FRANÇAISE. 

Tel est le sens réel de cette triate scène de famille. 
Un seul homme, parmi cette foule de courtisans et de 
démocrates» n'abandonnait point le parti de la vieil- 
lesse et de l'infortune. H. Piscatory soutint plusieurs 
fois, d'une parde énergique, l'opinion de la résistance. 
Tandis que chacun se tournait déjà vers cette jeune 
femme, soleil levant de la souveraine puissance, future 
dispensatrice des faveurs de la royauté, lui seul res- 
tait fidèle au vieux Louis-Philippe, qui chancelait, un 
pied hors des marches du trône et l'autre dans la 
tombe. La morale domine les opinions et les partis. 
Plus l'histoire est sévère, plus elle doit mettre de soin 
à relever les véritables traits d'honneur. 

M. Thiers ne disait rien. A l'instar de M. Guizot, 
la veille et le matin même, il attendait un retour delà 
fortune. La régence de la duchesse semblait le lui pro- 
mettre. Quant à M. Guizot^ n'ayant plus rien à espé- 
rer, il n'assistait pas même au spectacle de cette dé- 
confiture à laquelle il avait tant contribué, et se cachait 
chez une beauté de la Restauration, madame deMirbel. 
La passion de la reine, son ambition profondément 
ulcérée, soutinrent son courage jusqu'au bout. Elle ré- 
péta même un mot qu'elle avait articulé en 1830 en 
présence de M. deLatour-Foissac « Louis- Philippe est le 
plus honnête homme du royaume, » A défaut d'autres 
preuves du contraire, la conduite de son mari à l'é- 
gard de Charles X, fuyant lui aussi devant la révolu- 
tion, plein de confiance dans la loyauté de son cousin, 
aurait pu lui suffire pour ne plus prononcer ce mot. La 
révolution lui en donnait à l'instant même un flagrant 
démenti. 



Pend^Qt ce temps le ntH écrWai(.WAtârn0nt, de sa 
plus belle écriture» l'abdiiQatiQQ é impaùeiaaiiKeQt at?- 
tendue : 

« J^abdique cette couronné que là voit nationale 
9 m'avait appelé à portëp, en foveur de mon |tetit^fils 
» le comte de Paris. 

» Pui6se-t-il réussir dans la grande tâché qiii' lui 
» échoit aujourd'hui ! 

» Paris, le 24 février 1848. 

» Sijfne'; Louis-PHtLippE.,» 

Cette lenteur du roi à tracer son acte d'ab^lç^ûon et 
le soin qu'il apportait d^ns la peintgriC de$ lettres;, est 
comme un dernier trait de caractère. S^ ph^iponomie 
acquiert ainsi ce degré d'achèyement quioQQstitue un 
type. Il accentua la solennité du gffste d'pQ4)M)( fiogu*- 
lièrement expressif. Fil^, coiirtisani^i étrangers W X^ 
pétaient : « Hâte^^vou^i! » II twrq^jla têiteçt4Hç « Je 
n'ai jamais écrit plu^ vite. » Ceh f^H ii^volontairement 
songer à un personnage de la comédie modprne dans 
lequel l'auteur s'est efforcé ^e reproduire le^ principaux 
aspects du c^tractère de la classe £ipoyetnne. Transpor- 
tez-le d^ns des splière»! supérieures où l'aFt nte l'a pas 
encore observé, mettez-lui aux lèvres les paDoles de 
Louis-Philippe, et vous aurez PritiàhommerFoi sigaant 
son abdication. Si haut que soit placé le pathétique, il 
n'exclut jamais le ridicules aux yeux de quiconque a le 
courage de poursuivre en toutefi dioses l'implacable 
réalité. 

M. Crémieux, debout derrière lei^oi, suiKak les mour 
vements de s^ main» con^me le c^tguelte la sowis. 



S36 8SG0NDB RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

A peine le dernier délié calligraphique était-il achevé, 
qu'il enleva dextrement la feuille de papier. Il s'enfuit 
aussitôt en disant : « Avec la régence de madame la 
duchesse d'Orléans, Sire 7 » — « Non pas, répliqua 
Louis-Philippe; et la loi de la régence! • M. Grémieux 
était déjà loin. 

Ce n'était pas avec une feuille de papier, eût-elle été 
couverte de promesses plus larges encore, qu'on pou- 
vait arrêter la lutte. 

On peut reprocher au parti républicain son manque 
de sagacité; ses illusions et ses préjugés ; mais ce qu'on 
ne saurait lui contester, c'est le courage civil et mili* 
taire, le dévouement et l'audace. 11 a trop souvent, et 
presque seul entre les partis, payé de sa personne pour 
ne pas mériter l'estime de ceux qui croient encore à 
l'abnégation et à l'héroïsme. Son tort a été de considé- 
rer ces vertus comme l'état normal de l'homme et d'en 
avoir fait, pour ainsi dire, la base politique de son sys* 
tème. On ne gouverne pas avec le sacrilBce. — L'at- 
taque du Château-d'Eau fournit à ce parti Tôccasion dé 
donner une nouvelle preuve de sa valeur. Elle ressor- 
tit d'autant plus éclatante, que les assiégés de ce der^ 
nier rempart de la monarchie ne déployèrent pas moins 
de bravoure. 

La fureur du peuple contre les gardes municipaux 
avait été violemment excitée, durant ces trois journées 
d'escarmouches incessantes. Une circonstance vint aug- 
menter encore l'ardeur des insurgés. Le bruit se ré- 
pandit qu'un grand nombre de prisonniers arrêtés pen- 
dant la nuit étaient renfermés dans le poste. 11 ne se 
trouva malheureusement là personne pour déclarer que 



LES BANQUETS. 237 

les prisonniers, au non)bre d'une cinquantaine, avaient 
été relâchés dès le matin. 

Le Cbàteau-d'Eau a disparu sous l'infatigable piocbe, 
qui transforn)e en ce moment nos carrefours en places 
et nos rues en boulevards. C'était un petit monument 
noirâtre enclavé entre les rues Saint- Tbomas et du 
Musée. Il commandait la place et toutesles rues voisines. 
Use composait de caves éclairées, d^un rez-de-chaussée 
surélevé, avec perron et d^un étage. Les fenêtres étaient 
garnies de barreaux de fer et protégées par des volets- 
à l'épreuve de la balle. Des soldats résolus pouvaient 
y soutenir un siège. Ce n'était pas l'intrépidité qui man- 
quait à ceux dont nous allons parler. 

La foule avait envahi la place du Palais-Royal. Elle 
exigeait que les soldats rendissent leurs armes. M. Etien- 
ne Arago intervint et chercha, pour éviter Teffusion du 
sang, à déterminer le capitaine du poste à capituler. 
Le capitaine refusait énergiquement. Un oiBcier d'état- 
major passa rapidement et lui cria de se retirer avec ses 
hommes. « Qu'on nous laisse nos armes ; à cette copdi^ 
tioD nous nous retirerons! » répliqua-t-il. Ln querelle 
s'animait. Pendant ce temps des barricades s'étaient 
élevées à Pentrée des rues environnantes. La plus 
considérable était celle de la rue de Valois. Beau- 
coup d'hommes d'action étaient arrivés. Il y avait là 
MM. Caussidière, Albert, Lagrange, le major Poissât, 
le capitaine Leserré, Boivin, Tisserandot, Jeanty-Sarre, 
Fallet, Jouanne, Greinezer, Thomas, Fargin-Fayolle, 
Pilhes, Lacolonge, Caussanel et un grand nombre d'au- 
tres. Deux ou trois cents hommes, mal armés il est 
vrai, étaient répandus sur la place et à l'entrée des rues 



23^ SBGONDE lEâSPUètrOtB FHANÇAISB. 

voilés. Derrilère ée pressBtietïl d^innttles colonnes qui 
arrivaient de tous les côtés et ne servaient qu'à tasser 
la foute et & p^silyser ses motr^ements. Ce spectacle 
n*àffaiibKssait pas lé courage du lieutenant et du capi« 
taine du poste. Ils résistaient aux medaces et aux priè- 
res. Tout à coup une Vîve fûsillafde retëbtit de Tautre 
côté de la place, d&nslà cour du Falais-Royal. Une cen- 
tafine de soldats de ce 1 i« de Kgne, que fe massacre du 
boulevard des Capucines vouait à l'exécration du peu- 
ple, venaient d'être attaqués dans te palais confié à leu^ 
garde. La foule avait déjà envahi ^intérieur et tirait dés 
fenêtres. Les soldats en désordre se répliaient sur le 
poste duChâteau-d'Eau. Tout en battant en r^tVàite, ils 
faisaient feu sur le palais. Le capitaine Leserré, frappé 
d'une balle, tomba en criant : « Vive la République ! ^ 
La masse de personnesrépandue, sur la place et légrôupé 
qui parlementait au pied du perron avec les officiersdu 
poste, se crui*enf attaqués et se réfugièrent derrière lefe 
barHcades. 

La place resta vidé, jonchée seulement de quelque^ 
cadavres et de ces débris que laisse derrière elle 
une fusillade inattendue. Le posté avait englouti les 
fuyards. De ses Volets, percés de ifnéurtrières, on voyait 
pointe^ des canons de fusil. Au premier étage les fenê- 
tres moins bien protégées permettaient d'apercevoir un 
instant Tenûemi lorsqu'il s'y présentait pour tirer sur le 
peuple. En un moment, cette noire façade se trouva 
criblée de mouclies blanéhes laissées par Feiupreiiite 
des balles. Le combat était engagé. 

C'est au milieu de cette tevriblé lutte qu'arrivèrent les 
nouvelles de l'abdication apportées pai' lé généràl^ Gour- 



gaud, par MM. B«u4in, Merrqaa, de Gûra^din. Elias 
furent Fepoussées^v^e^indi^^tatkxiii. «Il est trop tardî 
s'écriait-on, nous voulons la RépubUque ! » M. Lamo- 
ricière, suivi de M. Trigaut de Ja CcMifr^ son aide de 
camp, vint caracoler au milieu des £bûx croisé», iktk 
lieu de Técouter on fit feu sw loi. La popularité de 
son nom ne Teùt pas sauvée dand un p^eU moment. 
Son cheval reçut un coup de fed et s'abattit. Pressé 
par une foule qui le menaçait de mort, le général fut 
blessé au bras d'on coup de baïonnette. Un eauon de 
fusil s'appuya sur sa poitriyie; le fusil rata. C'en étail 
sans doute fait de sa vie sans Tintervention de Charles 
Lagrange qui le sauva. M. de Lamoricière blessé fut coqf 
duit à l'ambulance du docteur Pellarin, rue de Cliartres. 

Le vieux maréchal Gérard, vêtu en bourgeois et monté 
sur le cheval du roi, fit aussi une tentative de concilia- 
tion. H essaya de fendre la foule, tenant d'upe i^ain up^ 
rameau v«rt, de T autre l'acte d^^bdication. l»e papier 
lui fut enlevé. On cria: « Vive le maréc^l Gérard! » 
Et l'on ne voulut pas l'entendre. 

Le bruit de la fusUlade couvjpait tput, d'ailleurs. Le 
chant de la Marseillaise tonndài dans les rues voisines. 
De nouvelles colonnes d'insurgés, arrivant de toutesr 
parts, refoulaient les combattants sur la place et les ex- 
posaient au feu du poste ; ne leur laissant d'autre resr 
source que de combattre avec fureur. Ceux qui coq|- 
battaient à l'abri des colonnades de fa cour du palais 
étaient moins exposés. En voyant tout ce monde débor- 
der aux angles de la place,^ les assiégés tei^èrent plu- 
sieurs sorties, mais ils n'en firent pas une qui ne leur 
coûtât quelques hommes. Ils durent reqyoncer à Tes- 



240 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

poir de s'échapper ainsi , et se résigner à combattre 
jusqu'à ce qu'il leur arrivât du secours. Mais ce secours 
ne devait pas venir. 

Tandis que les forces insurrectionnelles de la rive 
droite se massaient dans les petites rues qui avoisinent 
le Carrousel et les Tuileries, les guichets du bord de 
Peau allaient bientôt livrer passage aux colonnes de la 
rive gauche. Celle qui arriva la première était comman- 
dée par M. Dunoyer, capitaine de chasseurs, 3« com- 
pagnie, 4® bataillon de la 1 0« légion. Parti à sept heures 
du matin du quai Voltaire, où il se sépara, avec sa com- 
pagnie, du reste du bataillon, le capitaine Dunoyer alla 
demander à la mairie du 10^ arrondissement les car- 
touches que son commandant lui refusait. Il se dirigea 
ensuite vers la prison de l'Abbaye tombée aux mains 
du peuple et la préserva de la destruction. La compa- 
gnie s'était grossie d'une masse d'insurgés et de quel- 
ques élèves de TÉcole polytechnique. On manquait 
d'armes. La caserne des sapeurs-pompiers de la rue du 
Vieux- Colombier lui livre ses fusils. La colonne se 
porte surlacaserne delà rue de Babylone qu'elle trouve 
évacuée. Elle marche à la nouvelle prison militaire de la 
rue du Cherche-Midi et la sauve de Fincendie. 

Le capitaine Dunoyer commandait alors à environ 
quinze cents hommes, armés de fusils, de haches, de 
sabres.et de barres de fer. En parcourant les rues de 
la Croix- Rouge, Dufour, deBussy et autres, ces forces 
s'augmentèrent encore. La pensée lui vint de mar- 
cher aux Tuileries. Il longe les rues Dauphine et 
Contrescarpe, aborde le Pont-Neuf et le trouve occupé 
par un régiment de dragons et un détachement de garde 



LBS BANQUETS. 241 

municipale à cheval. La colonne entonne la Marseillaise. 
Les troupes imn)obiles regardent défiler l'insurrection 
qui envahit le quai Malaquais. Deux incidents Tarrêtent 
un instant. Dix gardes nationaux à cheval, secouant des 
mouchoirs blancs, accourent au-devant de la colonne en 
s'écriant : « N'avancez pas ; la réforme est accordée, 
le roi abdique. » — « Nous avons été trop souvent trom- 
pés, réplique Dunoyer; nous ne déposerons les armes 
que quand Paris sera délivrédes troupes. AuxTuileries!» 

Au pont des Saints-Pères, un général passe suivi de 
son aide de camp. Quelques coups de feu retentissent. 
L'officier supérieur disparait dans la rue des Saints- 
Pères. Le volontaire Laurent saisit à la bride le cheval 
de Taide de camp. Le chasseur Gatin conduit le pri- 
sonnier à la 4 re division militaire, et Ton se met en mar- 
che. « En avant ! » s'écrie Dunoyer en montrant le pont 
des Saints-Pères, occupé par un détachement de ligne. 
Six élèves de l'École polytechnique refusent de le suivre. 
<K Le roi a abdiqué, tout est fini, » disent-ils. Cette dé- 
fection entraine celle de presque toute la colonne, forte 
alors de deux mille hommes. Il ne reste au capitaine 
Dunoyer que cent cinquante braves disposés à tenter 
la prise des Tuileries. On entonne la Marseillaise et la 
colonne s'élance, tambours en tète, au pas accéléré. 

La ligne se rephe sur le quai des Tuileries. A la gauche 
du pont se tient le 57® de ligne, à droite le 7® de cuiras- 
siers, deux pelotons gardent la tète du pont. Dunoyer 
fait arrêter la colonne et s'avançant seul vers la troupe, 
s'écrie : « Les trois légions de la rive gauche me suivent 
avec tout le peuple en armes ! » Le colonel lève la 
poignée de son sabre, les soldats mettent la cro3sc en 

T. I. 16 



242 SECO.NDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

Pair, la musique des régiments joue la Marseillaise. On 
fraternise et des deux parts on échange les cris ordi- 
naires. 

Le capitaine Dunoyer s'élance sous le guichet de 
rOrangerie, tandis qu'une portion de la colonne entre 
par celui du Pont-Royal. Un détachement de chasseurs 
d'Orléans leur envoie une décharge de la cour des Tui- 
leries, où stationnent encore environ trois mille hom- 
mes. La colonne fléchit. Dunoyer la ramène et Téparpille 
en tirailleurs au bruit de la terrible fusillade du Ghâteau- 
d'Ëau. Trois coups de canon chargés à blanc retentis- 
sent. C'est le signal convenu depuis le matin pour la fuite 
du roi ; le signal de la royauté en détresse. Il dut ré- 
sonner dans le cœur de Louis-Philippe comme le timbre 
qui sonne la dernière heure d'un condamné. Un homme 
à cheval, en livrée rouge, débouche presqu'aussitôt de 
la rue Saint-Thomas, et parait sur la place du Carrou- 
sel. C'est le piqueur Hairon qui sort des écuries royales, 
suivi des berlines de la cour. Deux voitures déjà sont 
dans la rue. Tout à coup une trentaine d'insurgés dé- 
busque de la rue de Rohan et fait feu. Le piqueur et son 
cheval roulent dans la boue. Deux chevaux d'attelage 
sont tués, deux autres blessés. La porte des écuries 
déjà refermée est brisée par les insurgés, et le roi at- 
tend vainement ses voitures. Un officier de la 5® légion, 
M. Âubert Roche, suppliait pendant ce temps M. le duc 
de Nemours d'éviter un inutile massacre en faisant re- 
tirer les troupes. 

Quand on vit au château l'inutilité des moyens de 
conciliation, le roi dut songer à fuir. M. Crémieux était 
revenu et pressait le départ, comme il avait pressé Fab- 



LES BANQUETS. 243 

dication. Quelqu'un alla donner l'ordre de faire avan- 
cer les voitures. Il y en avait onze d'attelées depuis dix 
heuresdu matin. Pendant ce temps, Louis-Philippe ôtait 
son uniforme et ses plaques de roi. Il se débarrassa 
également, aidé de la reine qui eût voulu pouvoir 
en faire usage, de son inutile épée. Les mains de Marie- 
Amélie tremblaient de colère et d'indignation. Elle jeta 
un regard méfiant sur M. Crémieux, et attachant ses 
yeux pleins de mépris sur M. Thiers, elle articula un de 
ces mots cruels qui restent pour toujours dans le cœur 
d'un homme comme le fer d'une flèche barbeléq: 
a Vous avez été bien ingrat ! » M. Thiers reçut sans 
mot dire cette vérité clouée aux pages indestructibles 
de l'histoire. Qu'eût-il répondu? Quelques personnes 
pleuraient dans la foule qui contemplait ce tableau d'une 
grande et juste infortune. Devant le spectacle pathéti- 
que des douleurs humaines, la pitié ne se souvient que 
de l'homme et oublie le coupable. 

On apprit au même instant qu'il ne fallait pas comp- 
ter sur les voitures. Le seul parti à prendre était de se 
rendre à pied par les Tuileries à la place de la Concorde 
où devaient attendre deux petites voitures basses nom- 
mées brougham et un cabriolet à deux roues restés dans 
la cour des Tuileries pour le service des aides de camp. 
Le duc de Nemours les envoya, par le quai, sur la place 
delà Concorde. Louis-Philippe, ordinairement si précis 
dans ses actes, était devenu soudain ce qu'on nomme 
familièrement un vieillard tatillon. Il cherchait et de- 
mandait mille objets inutiles. M. Crémieux répétait son 
éternel a Hâtez-vous! » 

Quand le roi fut prêt à partir, la duchesse d'Orléans 



S!44 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

qui pleurait, se jeta dans ses bras : « Ne me laissez pas ! 
s'écria-t-elle. Que vais-je devenir? que puis-je faire, 
sire, moi, faible femme, sans vos conseils î » — • Res- 
tez, ma chère Hélène, répondit le roi, vous vous devez 
à vos enfants et au pays. » Marie- Amélie lança un re- 
gard hautain à sa bru , et ajouta sèchement : « Allez 
à vos affaires, ma mie. » 

Le roi passa son bras sous celui de la reine et les 
deux vieillards sortirent pâles, courbés, de ce palais 
où ils étaient entrés triomphants dix-sept ans aupara- 
vant. La duchesse de Nemours et la princesse Clémen- 
tine les accompagnaient. La duchesse de Montpensier, 
dans un état de grossesse avancée, ne pouvait s'exposer 
à un voyage précipité. Son mari croyait d'ailleurs à la 
régence. En la laissant aux Tuileries, pour accompagner 
le roi jusqu'au lieu de sa retraite, il n'imaginait pas 
qu'elle pût courir le moindre danger. Un libéral, M. de 
Lasteyrie, devait veiller sur elle; un médecin, le docteur 
Pasquier, lui donner ses soins. Des personnes de la 
suite portaient les six petits-fils du roi déchu. Un 
groupe d^amis, parmi lesquels on distinguait MM. les gé- 
néraux Dumas, Gourgaud, MM. Roger (du Nord),Mon- 
talivet, Lavalette, le peintre Ary Scheffer et quelques 
autres amis de la famille, formaient un dernier cortège au 
monarque qui, croyant aller à Saint-Cloud, partait déjà 
pourrexil.M. Grémieuxsuivait aussi. Le duc de Nemours 
seul était resté dans la cour des Tuileries où il avait 
spontanément repris le commandement. 11 faisait en ce 
moment défiler les troupes par le quai, afin qu'elles pro- 
tégeassent la fuite du roi. Le reste se retira par le jardin, 
en passant sous le pavillon de l'Horloge. 



LKS BANQUETS. 245 

Arrivé au bas du grand escalier, dans le vestibule du 
pavillon, Louis-Philippe tourna la tète et jeta un regard 
vers le Carrousel que commençait à envahir la colonne 
du capitaine Dunoyer. Cette vue augmenta son trouble. 
<( Voici la garde nationale et le peuple ensemble, s'é- 
cria-t-il; mes amis, je suis perdu. Partons! » 

En sortant du vestibule, le roi et son cortège passèrent 
dans le jardin entre deux rangs de gardes nationaux 
envoyés là par le général Dumas. On traversa la grande 
avenue. Au lieu d'attendre à la sortie du jardin, les 
voitures stationnaient au pied de l'obélisque. Le roi jeta 
sur la place un regard inquiet. L'aspect n'en était pas 
rassurant. La multitude tourbillonnait autour du peu 
de troupes qu'on y voyait encore. Elle afflua autour du 
cortège qu'un petit nombre de gardes nationaux à cheval 
s'efforçait de faire respecter. Ce court trajet fut un long 
supplice. Des cris de mort, proférés contre le roi et 
M. Guizot, s'élevaient parmi la foule. Eii approchant des 
voitures, la reine, heurtée, faillit à tomber. Un jeune 
homme voulut la retenir. Il fut bien mal récompensé 
de son zèle. « Ne me touchez pas! » s'écria l'altière 
Marie- Amélie. Elle plaça aussitôt dans la première voi- 
ture deux enfants de la princesse Clémentine, le petit 
prince de Cobourg et le duc d'Alençon, fils du duc de 
Nemours. Elle monta ensuite et le roi après elle. Pendani 
ce temps la duchesse de Nemours, ses deux enfants, 
la fille de la princesse Clémentine et trois femmes delà 
suite s'entassaient dans la seconde voiture. Le cabriolet 
appartint au général Dumas , au duc de Montpensier 
et à une dame de la reine. Trois autres personnes mon* 
lèrent sur les sièges. La princesse Clémentine et son 



246 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

époux parvinrent à gagner à pied le chemin de fer de 
Versailles. Madame de Dolomieu et madame Ângelet, 
dames de la reine, furent recueillies plus tard par une 
voiture de blanchisseuse, qui les rencontra cheminant 
en pleurant sur la route de Saint-Cloud. 

Tandis qu'on montait en voiture, la foule était deve- 
nue si menaçante que d'imprudents officiers du cortège 
imploraient la pitié du peuple. «Hâtez-vous départir ! » 
répétait M. Grémieux. Louis-Philippe éperdu se pencha à 
la portière et dit : oc Mes amis, la France est à vous ! > Les 
cochers fouettèrent leurs chevaux, et les voitures, sous 
la protection de gardes nationaux à cheval, d'un esca- 
dron de dragons et du général Regnault de Saint-Jean 
d'Angely, partirent au galop. Quelques coups de fusil 
retentirent. Deux hommes de l'escorte tombèrent. Le 
général de Berthois tomba aussi de cheval et subit quel- 
ques mauvais traitements : mais il échappa. M. le géné- 
ral de Rumigny et le capitaine de Pauligne, officier 
d'ordonnance, purent se joindre à l'escorte qui fut 
bientôt hors de portée. Elle eut encore à repousser une 
agression en face du pont des Invalides. Mais les che- 
vaux lancés à bride abattue balayèrent aisément la 
multitude. A la barrière de Passy, le poste daigna pré- 
senter les armes. Ce fut le dernier honneur rendu dans 
Paris à la monarchie en fuite. 

Les événements qu'on vient de lire s'étaient passés en 
moins de vingt minutes. Le combat du Ghâteau-d'Ëau 
avait continué pendant ce temps et devenait de plus en 
plus meurtrier. Les masses populaires qui arrivaient de 
toutes parts pesaient sur les premiers venus, et les 
exposaient au feu du redoutable poste. La générale re- 



LES BANQUETS. 247 

tentissait assourdissante, infatigable. Le chant de la 
Marseillaise s'élevait comme un mugissement du fond 
des rues où Ton voyait rouler des milliers de têtes. Au- 
dessus de la foule, les baïonnettes et les sabres res- 
semblaient à une blanche vapeur du matin. La fusillade 
résonnait sans cesse. De longues volutes de fumée sul- 
fureuse enveloppaient ce tableau et répandaient dans 
Tair les émanations enivrantes de la poudre. Du haut des 
fenêtres du Palais-Royal saccagé par une foule furieuse, 
tombaient à chaque instant des meubles qui se broyaient 
avec un grand bruit sur le pavé. Çà et là on mettait le 
feu à ces débris. , 

Cet incident inspira peut-être la pensée d'incen- 
dier le poste , et de clore ainsi un combat meurtrier. 
La fureur ne recule devant aucun moyen. Le plus vio- 
lent, le plus exterminateur est le meilleur pour elle. 
Irrités de combattre à découvert contre des ennemis 
à peu près invisibles, les insurgés poussèrent un cri de 
rage : a 11 faut les brûler ! s> Aussitôt la multitude se 
rue vers le poste, entassant au pied du perron des nion- 
ceaux de meubles. Les balles pleuvent sur ces hardis 
assiégeants. Rien ne les arrête. Et comme le feu tardait 
à prendre, un zouave roula un tonneau d'esprit-de-vin 
jusqu'au bûcher. Une fumée épaisse, tachée de flammes 
rouges et bleues, s'éleva. Derrière cette muraille de feu 
le poste apparaissait de temps en temps, teint de reflets 
ardents. La fusillade se ralentit alors. Rientôt elle cessa 
tout à fait. Gomme la charpente de T édifice s'écroulait, 
plusieurs soldats cherchèrent une issue du côté de la 
place. Quelques-uns furent immolés ; d'autres sauvés 
par la multitude. On venait au même instant de forcer 



2i8 SECONDE SiPUBLIQUE FRANÇAISE. 

la porte des écuries royales. Les voitures bourrées 
de foin furent traînées vers le poste et incendiées. Une 
méprise singulière montra qu'au milieu de ces saturnales 
insurrectionnelles le peuple conservait le sens politique. 
DeuxYoilures restèrent intactes. On avait écrit à la craie 
ces mots sur les panneaux : «Respect aux voitures des 
ambassadeurs. 3» Ces voitures appartenaient en réalité 
à M. le duc de Wurtemberg. Elles étaient ornées d'ar- 
moiries étrangères. Aux lueurs fauves de l'incendie, la 
canaille qui n'avait pas combattu se livrait dans l'in- 
térieur du Palais-Royal au plaisir vertigineux de l'ico- 
noclastie. À défaut d'hommes, ils tuaient des statues 
et des tableaux; moissonnant d'ailleurs, selon le génie 
du temps, plus de médiocrités que de chefs-d'œuvres. 
D'autres, oubliant la liberté, l'égalité, la fraternité et les 
utopies du bonheur, cherchaient tout cela au fond des 
caves et trouvaient l'idéal, comme Panurge, dans les 
fumées d'une gigantesque fête bachique, environnés de 
fraîches ombres souterraines, au milieu de cent mille 
bouteilles de vin. 

Quand la pitié revint, le peuple éteignit l'incendie du 
poste du Ghâteau-d'Eau. La place inondée ressembla 
bientôt à un étang. On put alors pénétrer dans ces 
ruines noires et fumantes. On trouva vingt-neuf soldats 
à peu près carbonisés. Quelques autres râlaient à demi 
brûlés, ou atteints par des balles. Le reste avait pu s'é- 
chapper par une porte de derrière. Partout où passaient 
les morts ou les blessés le peuple se découvrait. 

Le passage pour aller aux Tuileries était libre. Les 
cohortes populaires débouchèrent sur le Carrousel , 
comme une mer qui crève ses digues. Mais la colonne 



LES BAKQUBTS. S 49 

du capitaine Dunoyer n'avait pas attendu la fin du 
combat du Château-d'Eau pour pénétrer dans les Tui- 
leries. Repoussée d'abord, elle s'était promptement re- 
formée. Tandis que les troupes défilent par le guichet 
du Pont-Royal, le capitaine Dunoyer ordonne aux 
tambours Pagnier et Sauvineau de battre la charge et 
marche vers l'état-major. La plupart des troupes 
avaient quitté la cour des Tuileries. Il restait seulement 
quelques compagnies du 52® de ligne. Des gardes na- 
tionaux des 4«, 5e et G© légions étaient rangés en bataille 
le long de la grille près du guichet de l'Échelle. Du- 
noyer se déploie au cri de : « Vive la réforme ! » dans la 
cour des Tuileries. Tandis qu'il parlemente avec un 
chef de bataillon, le valet de chambre du comte de Pa- 
ris lui offre une voiture de la cour en l'engageant à se 
rendre à la Chambre des députés, afin de protéger le 
retour de la duchesse d'Orléans. H repousse ce mal- 
adroit corrupteur et s'élance, vers le pavillon de l'Hor- 
loge, au cri de : «Vive la République ! » La ligne et la 
garde nationale regardent en silence la colonne insur- 
rectionnelle entrer dans les Tuileries. Elle ne ren- 
contre d'autre obstacle que le colonel Rilfeld qui 
donne des marques du plus violent désespoir. Plus 
loin, c'est le général Carbonnel qui passe enveloppé 
dans son caban ; puis un valet qui nettoie philosophi- 
quement un verre de lampe, avec cette certitude inté- 
rieure qu'il ne manquera jamais de maîtres. 

La duchesse d'Orléans venait de quitter le château. 
Abandonnée, après le départ du roi, des gens qui n'es- 
péraient plus rien, elle demeura environnée d'un fai- 
ble groupe de personnes attachées au château : 



250 SECONDE BiPUBLIQUE FBANÇAI8E. 

MM. Gourgauâ,de Montguyon» Villaumez, de Bois->>Mi- 
Ion et d'ËlchiDgen. On entendait gronder Témeute. 
La future régente eut peur au milieu de ce palais dé- 
sert. Son tempérament n'était pas à la hauteur de ses 
vues. La nature faiblissait en elle. Ce nom de Marie- 
Thérèse, murmuré à son oreille une heure auparavant 
par quelque langue dorée, dut lui paraître alors une 
amère dérision. Un regard aux fenêtres lui permit de 
voir le Carrousel envahi. 

En ce moment, M. Dupin entra, plusieurs députés 
raccompagnaient. Quelques paroles rapides, fiévreuses, 
furent échangées. Malgré l'inquiétude de H. Dupin, il 
était aisé de voir briller, à travers les coutures de ce 
visage de paysan madré, une vive lueur.d' espérance. Il 
croyait à la régence. Le bon sens et la finesse de cet 
homme étaient en défaut. Les juristes manquent de 
sagacité en temps de révolution. Ils accordent beaucoup 
trop d'importance aux moyens légaux et à Tintervention 
des corps constitués. « Il faut aller à la Chambre, » dit 
M. Dupin. — <t J'irai, répliqua la faible duchesse, j'ap- 
partiens à la France et à mes enfants. > On descendit. Le 
duc de Nemours, encore à cheval, attendait en bas sa 
belle-sœur. Il se joignit au petit cortège qui traversa si- 
lencieusement te jardin. Le valet de chambre des enfants, 
Hubert, suivait un aide de camp qui portait le petit duc 
de Chartres. La pauvre duchesse traînait parla main le 
frêle enfant que l'abdication de son grand-père faisait 
roi pour quelques heures. A la grille du Pont-Tournant, 
on ne trouva ni M. Thiers, ni M. Barrot qu'on devait y 
rencontrer. Il fallut hâter le pas et gagner la Chambre 
sanseux. En traversautle pont de la Révolution, le petit 



LES BANQUETS. 251 

comte marcha sur les cordons de ses souliers ei tomba. 
Gela ne fait-il pas honte à penser que, la fortune aidant, 
ces deux chétives créatures, la veuve éplorée et trem- 
blante et son pâle nourrisson, auraient pu se trouver à 
la tête d'un peuple de trente-cinq millions d'âmes, 
puissant par la triple force de la plume, de la baïon- 
nette et de Toutil ? 

La prise des Tuileries était consommée. En entrant 
dans la salle du Trône, le capitaine Dunoyereut la sa- 
tisfaction de s'asseoir sur le royal fauteuil. Un républi- 
cain qui s'assied sur un trône, se délasse en un instant 
de trois jours de combat. Les autres gardes nationaux 
vinrent à tour de rôle s'y asseoir, chacun tenant à sa- 
voir comme l'on s'y trouvait. On arracha un des dra- 
peaux du dais, et le cri de : « Vive la République ! » fit 
vibrer les vitres. Presque aussitôt un oflScier de la 5«lé- 
gion, fendant la foule, monta sur les marches du 
trône et prononça une allocution en faveur de Louis- 
Napoléon Bonaparte. On l'interrompit, ne se doutant 
guère qu'on venait d'entendre un prophète. Assisté 
du chasseur Cochet, le capitaine Dunoyer grava, de la 
pointe de son sabre, sur le bois du trône, la formule 
du sphinx démocratique : liberté, égalité, fraternité. 
Un coup de théâtre termina cet épisode de la prise des 
Tuileries. La porte d'une salle voisine s'ouvrit brus- 
quement et démasqua trois cent soixante-quatre gar- 
des municipaux, rangés en bataille, le fusil à l'épaule 9 
et pouvant brûler chacun quarante et une cartouches. 
Fort heureusement, on parlementa ; et la réconciliation 
eut lieu au cri unanime de : « A bas Guizot ! » — 
« Maintenant, camarades ,s' écria Dunoyer, à la Cliam- 



^252 SECONDE RiPUBLIQUE FEANÇAISB. 

bre et pas de régence !» — « Pas de régence, répondit- 
on, Vive la République! » Quelques chasseurs firent 
évader les gardes municipaux. Le citoyen Lacombe 
se chargea du maréchal des logis qui commandait le 
détachement et le conduisit rue des Boucheries, à son 
propre domicile. Le reste de la colonne, rallié au dra- 
peau, partit pour la Chambre. 

Un instant après, la multitude se précipitait de tous 
côtés dans le château qui fut mis à sac avec une furie 
bien inquiétante pour les pasteurs de peuples qui croient 
à la toute-puissance et à Téternité du sceptre. 

Une foule déguenillée, boueuse, sanglante avait en- 
vahi ces vastes et silencieux appartements, troublés à 
peine la veille par le pied léger d'un courtisan ou la 
sandale d'une princesse. De toutes parts éclataient des 
coups de fusil. On brisait tout à la fois. Ce n'est pas 
seulement le plaisir de la destruction qui anime le peu- 
ple en pareil cas. Une petite part de calcul se mêle à 
l'ivresse de l'ouvrier. Créateur de toutes ces merveilles 
de Tindustrie, il songe qu'en les détruisant il se crée du 
travail dans Tavenir. Trop peu éclairé pour entrevoir 
les conséquences de ce faux raisonnement, il ne voit 
pas que la destruction d'un capital ne saurait jamais 
être une source de richesse. 

Le peuple passait sur ce palais comme le fléau de 
Dieu, marquant chacun de ses pas par la destruction. 
Quelques observateurs erraient au milieu de cette foule. 
Un romancier, M. de Balzac, s'y promena quelques ins- 
tants. Des légitimistes vinrent s'y donner le plaisir de 
contempler les ruines delà monarchie de juillet. M. de 
Girardin, qui se trompait sur la situation et renonçait 



LES BANQUETS. SS3 

difficilement à Tidée dont il avait été le promoteur, 
écrivait d'inutiles bulletins de Régence. Mais, voyant 
grossir la foule et croître le délire des vainqueurs, il 
suivit àla Chambre une colonne commandée par M. Du- 
moulin. 

Il n'y eut bientôt plus de place que pour ta baccha- 
nale. Quand on eut fusillé tous les portraits du roi, 
mutilé les bustes des maréchaux Soult et Bugeaud dé- 
clarés traîtres à la patrie; quand on eût incendié et lancé 
par les fenêtres des torrents de papiers ; lorsqu'il ne 
resta plus un lustre, une glace, un objet d'art, ou meu- 
ble quelconque à briser , la gaité parisienne reprit le 
dessus. Des flots de vin inondèrent les caves. On but 
à même les tonneaux. Sur les balcons, des hommes re- 
vêtus des robes des princesses, dansèrent des danses 
désordonnées. On respectait pendant ce temps le trésor 
et les diamants de la Couronne. M. de Yertbois, le tré- 
sorier, put le lendemain, assisté de quelques gardes 
nationaux, les mettre aisément en sûreté. Le peuple 
poussa généralement la probité jusqu'au fanatisme. 
Une fille de joie, en bonnet rouge, représentant sans 
doute la déesse République, se tenait debout, appuyée 
sur une pique, dans l'immobilité d'une statue. On dé- 
posait à ses pieds les objets qu'on forçait de restituer. 
Dans la tour de l'Horloge, on voyait sous le vestibule un 
cadavre affaissé dans une mare de sang. Au-dessus de 
ce corps à peine refroidi on avait écrit cette courte et 
expéditive sentence : « Mort aux voleurs! » Il y a au 
fond de tout cela, en même temps qu'une vanité féroce, 
un bien grand amour de la propriété. Le trône fut 
brûlé le jour même à la Bastille. Pendant plusieurs 



251 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

heures, Paris assista à un poëme macaronique en action . 
Des bandes d'insurgés, sortant des Tuileries, traversè- 
rent les quartiers élégants traînant d'étranges trophées, 
des débris de toute nature. Le soir il y eut illumination 
de lampions, commandée parle peuple, aux frais des 
bourgeois et Ton chanta dans les carrefours des couplets 
improvisés, tout pleins d'images grotesques, sanglan- 
tes, vineuses et guerrières. 

Les Parques avaient filé de leur plus rude chanvre 
les dernières heures de la monarchie de juillet. Elle 
allait venir, celte réforme tant demandée ; elle allait 
venir sous l'aspect de bête changeante, de chimère 
au sein de femme, à queue d'aspic, le suffrage univer- 
sel, le dieu qui avale tout. 

*En même temps, la France allait pour la seconde 
fois tenter l'essai de la République. Voyons au milieu 
de quelles circonstances devait renaître cette grande 
forme gouvernementale, la plus sublime et la plus abs- 
traite des conceptions pohtiques qu'ait imaginées le 
génie humain. 



CHAPITRE VI. 



Le goaTeruement provisoire se forme dans les bureaux de journaux. — La 
seconde République française natt de la presse. — L*hôtel Bullion. — For- 
mation des listes au National et à la Réforme, — Rivalités des deux jour- 
naux. — Tentatives de conciliation faites par MM. Louis Blanc, Félix Pyat, 
Etienne Arago et Martin (de Strasbourg). — Partage du pouvoir. — 
M. Odilon Barrot est rayé des listes. — Nomination de M. Albert. — Si- 
gnification réelle de cette nomination. — Le peuple marche vers la Chambre 
des députés. — La Chambre des pairs oubliée. — Intrigues dans les bu- 
reaux. — MM. Emmanuel Arago , Odilon Barrot , de Lamartine. — Épou- 
vante de M. Thiers. — Inquiétudes des députés. — Séance du 24 février. 

— MM. Lafitte et Cambacérès proposent la permanence. — Suspension. -^ 
Entrée de la duchesse d*0rléans, de ses enfants et du duc de Nemours. 

— M. Dupin. — Acclamations des centres en faveur de la régence. — - Pre- 
mier envahissement de la Chambre. — La duchesse d*Orléans va s'asseoir 
sur un des bancs du centre gauche. — M. Marie. — M. de Genoude réclame 
rappel au peuple. — M. Crémieux. — M, Odilon Barrot. — Raillerie de 
M. de Larochejaquelein. — Seconde invasion , la colonne Dunoyer. — Pro- 
testation de M. Ledru-Roliin contre la Régence. — Hésitations de M. de 
Lamartine. — Troisième envahissement. — M. Sauzet chassé du fauteuil. 

— Fuite des députés. — La duchesse d'Orléans s'échappe par les jardins. — 
Elle est séparée de ses enfants. — Le comte de Paris ramené à sa mère. 

— Le duc de Chartres ramassé par un huissier. — Le duc de Nemours fuit 
sous un déguisement. — M. Dupont (de l'Eure) an fauteuil. — Lecture 
d'une liste de membres du gouvernement provisoire. — Départ pour l'Hôtel 
de Ville. 



Lorsqu'un jour nos descendants, compulsant les san- 
glantes annales de ce siècle civilisé, apprendront que la 
seconde République française sortit de Tofficine de deux 
gazettes, ils ne manqueront pas de se faire de nos 
mœurs une idée bien différente de celle que nous nous 



s 56 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

en formons. lis se représenteront le journaliste comme 
unprêtreou unapôtre. lisse diront: ce peuple de trente- 
cinq millions d'hommes était plein de foi, de confiance 
et d'humilité. Sur la parole de quelques hommes de 
lettres il passait de monarchie en république. Il acceptait 
pour pasteurs ceux qui, les premiers, se donnaient à lui 
comme tels. 

La réalité est que le gouvernement provisoire sortit 
des bureaux de journaux. La grande scène de la Cham- 
bre des députés ne fut que la répétition générale d'un 
imbroglio exécuté ailleurs. 

Le gouvernement provisoire restera une puissance 
issue de la presse. La seconde République française est 
née de l'encrier des feuiilistes ; type éternel de la beauté 
gouvernementale, gâté par les circonstances mesquines 
desonéclosion. 

Considéré de haut, on verra dans ce fait une dernière 
conséquence des principes de la Constituante. Le libé- 
ralisme eut encore cet extrême et fugitif triomphe d'in- 
stituer le gouvernement sous lequel il ne saurait du reste 
longtemps vivre à l'aise. La presse est fille du libéra- 
lisme, et elleafait la seconde République française. Mais 
la République est le gouvernement de la discipline, de 
l'obéissance à la raison sociale. En s'affermissant, elle 
n'eût pas longtemps toléré les excès de sa mère. 

Dans cette rue Jean-Jacques Rousseau jetée en- 
tre le Palais-Royal, les halles et le quartier Montmartre, 
il existe une petite maison nommée l'hôtel Bullion. La 
maison est vieille, sombre, étroite. Le jour qui pénètre 
entre les hauts étages de cette rue, l'éclairé d'une lu- 
mière sale, douteuse. Là, vivait la it^/brme ; là , fut en 



(SOUVBRNBMBNT PROYISOIRB. 257 

réalité le berceau disputé de la République. Le National 
inclinait intérieurement vers la Régence. Cette feuille 
en eût aisément pris le bel air et les mœurs, s'il est per- 
mis de supposer que la Régence ait une tradition. 

N'est-ce pas un fait étrange et tout à fait conforme 
au génie des temps modernes que la République, dont 
le seul nom envoie à Tesprit toutes les splendenrsde la 
gloire, de Pabondance et de la justice» soit sortie d'un 
bouge qu'environnent des boues éternelles? El quels 
hommes proclamèrent ce grand nom qui fait songer 
aux plus beaux souvenirs de l'histoire : Athènes, Rome, 
Venise et Florence? Cinq ou six journalistes et une 
trentaine d'artisans illettrés que l'organisation des so- 
ciétés secrètes groupait autour de la feuille républi- 
caine. Une ou deux centaines de prolétaires armés de 
fusils, les uns ivres de poudre, les autres de vin, se 
pressaient dans l'étroite cour du journal. Ils représen- 
taient en cet instant la vaste multitude, les trente-cinq 
millions d'habitants répandus sur le sein de la mère 
patrie. 

Il ne faut point sourire ici, ni de pitié, ni de hai- 
neux mépris. Le petit nombre de ces hommes, l'hu- 
milité de leur condition, le peu de culture de leur es- 
prit, attestent au contraire la grandeur de l'idée, la 
puissance incalculable de la foi. On sait d'où sortit 
la religion catholique. La crèche du sans-culotte 
Jésus n'était pas parfumée de roses. Le pauvre logis 
(le la Réforme pouvait donc receler un grand symbole. 
Cène furent ni Tartisan, ni Tinsurgé taché de sang, ni 
même le délire du truand aviné qui amoindrirent, dès 
son origine, cette pâle et souffrante ligure de la se- 

T. 1. il 



SlôS SBGONDB RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

conde République française. C'est le dépècement du 
pouvoir livré aux mains d'une poignée de scribes et de 
rétheurs, parmi lesquels il ne se trouva pas un seul 
homme capable de rassembler dans sa main nerveuse les 
courroies qui attellent un peuple à l'idée qu'il en- 
traine. 

Les Tuileries prises, le roi parti, la Réforme et le Na- 
tional sentirent la nécessité d'un rapprochement immé- 
diat. Il n'y avait pas une minute à perdre en vaines que* 
relies. La Chambre pouvait se remettre de sa stupeur. 
Le peuple lui-même n'attendrait pas longtemps qu'on 
lui offrît un gouvernement. Ce qu'il a de plus pressé, est 
d'en constituer un aussitôt qu'il a renversé l'ancien ; 
nul n'ayant plus d'horreur et de crainte que lui de l'a- 
narchie. Les haines étaient vives entre ces deux jour- 
naux. La compétition du pouvoir ne semblait pas de 
nature à les ramener à des sentiments de conciliation. 
De part et d'autre on avait formé un comité en per- 
manence. Depuis plusieurs heures, ces deux comités 
rivaux recrutaient les notabilités de leur faction. Au 
National se tenaient MM. Emmanuel Arago, Marrast, 
Martin (de Strasbourg), Sarrans, Dornès,Recurt, Vau- 
labelle, etc. A la Réforme MM. Beaune, Flocon, Gervais 
(de Caen), Cahaigne, et vingt autres discutaient sans 
arrivera une conclusion. Les premiers rayonnaient au 
dehors au moyen de délégués et de gardes nationaux. 
Les seconds se servaient de leurs sections et de leurs 
sociétés secrètes. 

On s'imaginera aisément combien la nouvelle de l'ab- 
dication du roi avait dû porter d'ardeur dans l'imagi- 
nation de ces deux groupes. L'instinct politique, au- 



GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 259 

quel se mêlent beaucoup de passions bonnes et mau- 
vaises, poussait les deux factions vers la même idée : 
profiter d'un court instant d'interrègne pour former 
un gouvernement de leur choix. L'heure était venue 
après tant d'inutiles conspirations, tant de manœuvres 
impuissantes, tant d'encre et de sang versés. 

Des deux parts^ on dressait des listes de gouverne- 
ment provisoire. Hais si l'on parvenait à se rencontrer 
sur quelques illustrations qu'un mérite spécial et qu'une 
gloire extra-poUlique plaçaient dans une sorte de neu- 
tratité ; il n'en était pas ainsi des autres. On acceptait 
M. Lamartine comme poète, M. Arago comme astro- 
nome, M. Dupont (de l'Eure) comme honnête homme 
et comme octogénaire. Hais H. Harrast ne voulait pas 
entendre parler de H. Ledru-Rollin. H. Flocon avait 
H. Garnier-Pagès en horreur, et H. Harie frémissait à 
l'idée de partager le pouvoir avec le communiste Louis 
Blanc. 

Quelques hommes d'un esprit conciliant, HH. Etienne 
Arago, Félix Pyat et surtout Hartin (de Strasbourg), se 
donnèrent beaucoup de peine pour amener les deux 
factions à s'accorder sur une liste commune. H. Louis 
Blanc s'y employa lui-même avec énergie. Sa petite taille 
lui donnait un grand avantage dans ces tumultueux con- 
ciliabules, parce qu^elle lui permettait de monter sur 
les tables et d'y haranguer plus aisément qu'un ora- 
teur mêlé à la foule. 

L'impossibilité de s'entendre amena purement et sim- 
plement un partage du pouvoir. Ce fut une conclusion 
fatale, inévitable. Il en résulta plus tard dans le gou- 
vernement provisoire un manque d'homogénéité, qui 



260 flCONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

devint pour la secoode République la source de tant 
de maux. La patrie en saigne encore et les larmes en 
couleront longtemps ! 

Des deux côtés, la liste se forma donc. Chacune des 
deux factions y assurait sa place. Cela ressemblait in- 
finiment plus aux préliminaires d'un combat, qu'à un 
traité d'amour et de paix. La Réforme et le National 
avaient plutôt Tair do deux adversaires qui se partagent 
le terrain et le soleil, que de deux pensées qui s'unis- 

sentdansunecommunepolitique pour travailler au bon- 
heur du peuple. 

Cette double scène prit dans les bureaux de la Ré- 
forme un caractère sombre et passionné, auquel les 
circonstances ajoutaient mille détails de mise en scène. 
Une quarantaine d'hommes, noirs de poudre pour la 
plupart, quelques-uns tachés de sang, se tenaient de- 
bout, appuyés sur leurs fusils, autour de la table de ré- 
daction. M. Flocon, en uniforme de garde national, 
présidait. On remarquait dans celle réunion MM. Louis 
Blanc, vêtu aussi en garde national, Beaune, Thoré, 
Etienne Ârago, Cahaigne, Sobrier, Albert, Fargin- 
Fayolle, etc. La séance s'ouvrit par la lecture d'une 
liste que le National s'était empressé de lancer dans 
Paris en apprenant la fuite du roi. Cette liste se compo- 
sait de MM. Marast, Marie, Garnier Pages, Recurt, 
François Arago, Lamartine, Ledru-Rollin/Louis Blanc 
et Odilon Barrot. 

Quand le nom de M. Odilon Barrot sortit des lèvres 
de M. Flocon, il est aisé de comprendre qu'il fut mal ac- 
cueilli. M. Odilon avait commis de grandes fautes, mais 
nul ne but plus profondément qne lui le calice d'expia- 



i 



GOUVERNEMENT PROVISOIRE. S()1 

tion. La révolution se montra implacable envers ce 
royaliste fourvoyé. Après avoir toléré MM. Marie, Cré- 
mieux et Garnier Pages, dont il est au moins permis de 
suspecter le républicanisme, n'y avait-il point quelque 
partialité à en exclure M. Odilon Barrot? Son nom fut 
rayé de la liste. Cet agitateur recevait au déclin de sa 
carrière la plusrude leçonqui puisse frapper un homme 
politique. 

On parvint enfin à s'entendre sur une liste ainsi con- 
çue : « Dupont (de TEure), François Arago, Ledru- 
Rollin, Flocon, Marie, Armand Marrast, Crémieux, 
Garnier Pages, Lamartine, Louis Blanc. » Ce dernier 
alla aussitôt lire la liste à la foule de combattants qui 
se pressaient dans la cour de l'hôtel. De rauques accla- 
mations Taccueillirent. Pourquoi applaudissaient-ils? 
Sans doute parce qu'applaudir est un besoin des mas- 
ses^ un prurit qui se déclare à la paume des mains de 
riiomme-multitude aussitôt qu'un homme-individu se 
place en face de lui et parle. Cette liste éclectique ne 
méritait certainement pas l'approbation du peuple. La 
science, le talent et la vertu s'y trouvaient réunis. Il y 
manquait Tunité. L'impéritie gouvernementale devait 
résulter de cette impuissante mixture de noms si di- 
versement nuancés. Cela ressemblait trop à un dépè- 
ment du pouvoir par des ambitions secondaires. On ne 
sentait là personne qui eût le nerf d'un Cromwel ou 
d'un Robespierre, qui dût absorber les individualités 
inférieures et imprimer au gouvernement de la Répu- 
blique une forte impulsion. 

Les combattants pressés dans la cour eurent peut- 
être une vague perception de ce partage de la proie 



26;^ SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

gouvernementale, car la pensée de s'en attribuer une 
part leur vint à l'esprit. Il fallait pour cela qu^un des 
leurs fût pronf)u au rang des futurs dictateurs. La lec- 
ture de la liste était à peine achevée qu'un nom volait 
de bouche en bouche : «Albert! Albert!» s'écriait- 
on. Lorsque ce nom arriva dans la salle de la rédac- 
tion, où se trouvaient de nombreux ouvriers, le cri de 
c Vive Albert ! » retentit et consacra sa nomination. 
Un ouvrier allait prendre place au gouvernement d'une 
des premières nations du monde. 

M. Albert était-il donc un de ces génies inconnus que 
les révolutions font soudain sortir delà foule? En au- 
cune façon. Ouvrier mécanicien, appartenant d'ail- 
leurs à une famille aisée, M. Albert ne se distinguait 
par aucune de ces hautes et rares qualités qui dési- 
gnent un homme aux fonctions gouvernementales. Sa 
notoriété ne s'étendait pas au delà des régions dans 
lesquelles s'écoulait sa vie. Depuis longtemps affilié aux 
sociétés secrètes, il avait pris part, dans les derniers 
temps du règne de Louis-Philippe, à la direction des 
Saisons. Hâtons-nous d'ajouter que M. Albert était es- 
timé de tous à cause de la pureté de son caractère, de 
sa bravoure, de son dévouement à la cause républi- 
caine. Il faut que ces nobles qualités aient été bien in- 
contestables chez lui pour qu'aucun des agents secrets 
qui ont infecté la presse de dégoûtantes calomnies n'ait 
osé touchera cette simple et honnête figure. 

Il est à regretter, au point de vue démocratique, 
que M. Albert n'ait pas été doué de facultés éminentes. 
Il eût donné à sa nomination une portée considérable 
qu'elle n'avait pas en réalité. Examinée de bonne foi, 



GOUVERNEMENT PROTISOIRB. 263 

la nomination de M. Albert au gouvernement provisoire 
de la République française atteste bien plutôt la puis- 
sance des sociétés secrètes, que la volonté déterminée 
chez le peuple de se gouverner lui-même et d'arriver 
à une répartition plus rigoureuse, plus exacte de Tauto- 
rité. L'ouvrier des sociétés secrètes est un homme dé* 
classé. Il n'appartient plus en réalité au travail ; il ap- 
partient à la politique. La nomination de M. Albert, dans 
la cour et dans les bureaux de la Réforme^ par une foule 
d'hommes auxquels il avait commandé dans les sections, 
n'a pas d'autre sens que l'hommage rendu à un bon 
chef par ses soldats. Pour que cette élection eût pris 
le caractère que les hommes du parti avancé cherchè- 
rent à lui donner, il eût fallu, au lieu de M. Albert, voir 
surgir quelque ouvrier connu de tous, désigné parTac- 
clamation générale des légions du travail, ou plutôt 
par une sorte de sentiment public. 11 n'en existait pas 
de tel. 

Lanomiaationde M. Albert eut donc plutôt Tair d'une 
flatterie à l'adresse du peuple , qu'un fait de la volonté 
du peuple lui-même. Que ce soit là un signe consi- 
dérable dans rhistoire d'une nation , quoiqu'il soit 
permis d'en relever l'importance, on ne saurait sans 
exagération lui donner un caractère de réforme sociale. 
Après tant de sottises perpétrées au soleil, quiconque 
a conservé des convictions démocratiques, est sommé, 
sous peine de mort éternelle, de déposer la dernière de 
ses illusions. M. Albert justifia d'ailleurs les réserves 
que l'histoire enregistre aujourd'hui par une inaction 
et un effacement absolus. Paris se demanda longtemps 
quel était cet Albert, ouvrier, en qui l'humble artisan et 



le penseur fondaient une secrète espérance. LWti- 
San se disait que les bienfaits du pouvoir allaient descen- 
dre, sous forme de lois généreuses, jusque dans son 
humble logis. Le penseur entrevoyait déjà Taurore 
d'une grande évolution de l'esprit humain, le dernier 
cadre des classifications rompu, la naissance d'une so- 
ciété en participation collective, que sais-je? la vertu, le 
mérite personnel, débarrassés de toute entrave et deve- 
nant la vraie, l'unique distinction entre les hommes. 
Quelque disciple d'Emerson y vit peut-êlre l'aurore 
du gouvernement des héros. Le nom de M. Albert a été 
un grand leurre. 

La liste ainsi couronnée par un hommage rendu au 
peuple devenait inattaquable. Le National l'accepta. 
Le temps pressait d'ailleurs. En révolution les minutes 
valent des années pour l'avancement des gens pressés. 
La distribution des hautes fonctions commençait déjà. 
Un homme de stature gigantesque, coiffé d'une cas- 
quette, et portant à la ceintuie un bout de cordeau 
rouge auquel pendait un grand sabre de cavalerie du 
temps de l'Empire , fut nommé préfet de police. 
C'était M. Marc Caussidière qui arriva tardivement à 
la Réforme^ encore échauffé de l'affaire du Château- 
d'Eau et d'une promenade dans les appartements des 
Tuileries. On adjoignit à M. Caussidière, M. Sobrier 
qui leva ainsi les répugnances que M. Caussidière 
témoignait pour une fonction aussi pénible et aussi 
délicate. M. Etienne Arago fut nommé à la direction 
des Postes. 

Pendant ce temps une sorte de course au clocher, 
dont la Chambre des députés était le but, avait com- 



mencé de tous les centres politiques de Paris. Les 
ambitions vont vite comme la mort. 

Le moins hâtif fut peut-être M. Odilon Barrot, qui 
vint en fiacre accompagné de MM. Garnier Pages, Aba- 
lucciet Degouves-Denuncque. M. Pagnerre était sur le 
iiiége à côté du cocher. Une petite horde de gamins de 
Paris tourbillonnait autour du fiacre en poussant des 
cris réformistes qui n'étaient plus de saison. 

Le général Bedeau occupait encore avec ses troupes 
la place de la Concorde et la tète du pont de la Cham- 
bre des députés ; sa situation était très-fausse. Le roi 
parti, de qui devait- il recevoir des ordres? nul d'ailleurs 
n'avait qualité pour lui en donner. Le président de la 
Chambre des députés eût peut-être pu le faire. Mais 
un homme du caractère de M. Sauzet n'était pas capa- 
ble d'assumer une responsabilité quelconque en temps 
de révolution. En faisant rigoureusement garder les 
abords de la Chambre, peut-être eût-il donné le temps 
à la Régence de revêtir le sceau de la légalité. La garde 
nationale se fût peut-être ravisée alors. Entre la Répu- 
blique et la monarchie constitutionnelle, elle eût peut- 
être compris de quel côté penchaient ses intérêts. L'ar- 
mée se ralliant, une lultepouvait encore s'engager, lutte 
peu douteuse, il, est vrai ; mais elle eût laissé dansl'a- 
venir au jeune comte de Paris une sorte de droit de 
revendication dont il ne saurait désormais se targuer. 

Ne recevant d'ordres de personne, legénéral Bedeau 
laissa d'abord passer quelques notabilités démocrati- 
ques. La foule vint ensuite. La Chambre fut bientôt en- 
vahie. 

C'est au Palais-Bourbon que se concentrèrent les 



§166 8EG0NDR RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

derniers efiforts de la monarchie vaincue et de la Répu- 
blique naissante. 

Quant à la Chambre des pairs, on l'oublia. Ne rece- 
vant d'avis ni du château, ni de la Chambre des députés 
elle dut se dissoudre elle-même. Son impuissance, son 
inutilité, le dédain dans lequel la tenaient le peuple et 
le pouvoir, éclatent dans ce fait. Il y a des époques où 
les institutions sont tout à coup réduites à ce qu'elles 
valent. C'est Tévénement qui les juge. Que de gens 
avaient commis les plus honteuses bassesses pour de- 
venir pairs de France ! que de luttes le pouvoir avait 
jadis dû soutenir pour créer à la monarchie un rempart 
qui s'écroulait sans que la révolution daignât même y 
toucher ! 

A la Chambre des députés il y eut du moins un sem- 
blant de lutte. Pour dissoudre cette consulte de cen- 
sitaires, il fallut que le peuple fît résonner sur les dal- 
les la crosse d'un fusil. Les députés du centre, si 
insolents quelques jours auparavant dans la discussion 
de l'Adresse, promenaient des couloirs à l'hémicycle, 
de l'hémicycle à la salle des Pas-Perdus, leur visage 
blême et effaré. Mais un observateur désintéressé n'eût 
pas été moins frappé de l'attitude de l'opposition. La 
plupart de ces orateurs qui, peu de jours auparavant, 
promenaient en roulantes périodes Fa menace d'un 
orage révolutionnaire, semblaient craindre les premiers 
d'être frappés de la foudre. Ces graves personnages 
ressemblaient à une troupe d'enfants qui, par impru- 
dence, ayant mis en mouvement quelque terrible ma- 
chine, ne savent plus comment l'arrêter. 

Les bruits les plus absurdes, les plus faux circulaient 



GOUVERNEMENT PR0YI801HB. 267 

dans celte foule de législateurs que les lointaines déto- 
nations de la mousqueterie troublaient dans leur paisi- 
ble palais. Il ne manquait pas là de chefs populaires ; 
mais ils savaient peu de chose de la bataille. Le bruit 
de la fuite et de l'abdication du roi n'était pas encore 
avéré. Il est si dangereux de se tromper en de telles 
circonstances et sur de si délicates matières, qu'avant de 
croire on hésitait. A leur figure animée, mais beau- 
coup moins perplexe , on reconnaissait les personnes 
étrangères à la Chambre qui s'introduisaient peu à peu 
dans le palais. Celles-là intriguaient et se donnaient 
beaucoup de mouvement ; on intriguait pour la Répu- 
blique, pour la Régence et pour quelque impossible 
combinaison. 

Les groupes jetaient de soudains dévolus sur la con- 
science de telle ou telle notabilité politique. L'embau- 
chage des célébrités commençait. Quelques heures plus 
lard, les plus étonnantes transactions se fussent révélées 
au grand jour. Qu'eût-on dit de voir Y Union Monarchi-- 
que ïncYiner vers la Régence, et le National vers la mo- 
narchie ? M. Emmanuel Arago fit subir à M. Odilon 
Barrot, qui revenait de paperasser au ministère de Tln- 
térieur, la tentation de la Répubhque. Il refusa. Tout 
ce monde croyait à la régence de la duchesse d'Orléans 
comme à une ressource facile et immanquable. M. de 
Lamartine fut endoctriné par un groupe républicain ; il 
ne savait pas leurs noms. Ces noms n'étaient pas montés 
jusqu'aux spirales bleues de son empyrée. Il les écouta 
parler : quand ils eurent dit, le poète mit sa tète dans 
ses deux mains. Et de Taveu même que sa plume en a 
tracé depuis, il se trouva que le royaliste Lamartine, 



268 SECONDE RÉPIBLIQIË FRANÇAISE. 

lorsqu'il prit la parole, était plus républicain que les 
républicains. Voilà par quels hommes la République 
française a été gouvernée. En vérité, qui (Ior)c aujour- 
d'hui s'étonnerait de sa chute ? 

Il eût été doux à l'histoire d'atténuer lès fautes d'un 
homme sans mauvaise volonté. A défaut du politique, 
il restait en M. de Lamartine le poète et l'orateur ; au- 
cun panégyrique n'est possible aujourd'hui. Un jour 
de folle ivresse, ce personnage a livré à la foule le vice 
secret de son âme. Éperdu d'adoration pour lui-même, 
il n'a pas seulement laissé au dessinateur la faculté d'en-* 
noblir d'un coup de crayon complaisant les lignes de 
son visage. Sous le prétexte de relracer les événements 
de la révolution de 1848, M. de Lamartine s'est livré 
à un éloge effréné de lui-même. Accoudé sur ce livre 
qu'inspira le plus étrange délire, le lecteur attristé re- 
passe dans sa mémoire le rôle de cet homme qui brilla 
un instant comme un météore. Et lorsqu'il voit que la 
plume de Thistorien ne recule même pas devant un 
éloge dont la plus coquette des femmes oserait à peine 
se vanter, il se demande quelle folie singulière a pu 
s'emparer de cette tête blanchie. Un trait de lumière, 
incisif comme une flamme, traverse l'esprit du lecteur. 
L'infatuation de cet homme qui se fait en face du public 
l'adulateur partial de la beauté physique, frappe sa pen- 
sée. Le rôle de ce tribun était donc une pose? se dit-il. 
Lorsqu'il articulait ses grandes paroles, il se préoccu- 
pait donc des applaudissements du parterre? Tout 
s'explique alors, tout jusqu'à cet universel syncrétisme 
qui n'était qu'un moyen de chercher des admirateurs 
jusque dans les opinions les plus contraires à sa com- 



«OUVERMEMENT PROVISOIRB. 269 

plexion. Ce qui s'explique le mieux, c'est la profondeur 
de sa chute. 

Il est pénible sans doute d'avoir à écarter le manteau 
de l'acteur jadis aimé du public, et de montrer com- 
bien en dessous Thomme était chétif et comme les au- 
tres rongé de quelques plaies secrètes. Mais au moment 
même où, dans ce récit, l'acteur va s'emparer de la 
scène, il était indispensable de signaler un trait de ca- 
ractère aussi capital et qui doit jeter tant de clarté sur 
le geste. Ah ! dans quel siècle vivons-nous donc, pour 
qu'il ne soit pas possible de saisir une gloire solide et 
qu'aussitôt qu'on étreint ces grandes outres, elles se 
dégonflent et s'affaissent en rendant un souffle fade! 

Tandis que M. de Lamarline était en conférence dans 
un des bureaux, la confusion augmentait dans la Cham- 
bre. Aussitôt qu'un journaliste on quelque autre per- 
sonne du dehors entrait dans la salle des Pas-Perdus, 
on l'entourait, on raccablait de questions. M. Thiers 
survint au milieu de ce désordre des imaginations. Ses 
traits étaient bouleversés. L'historien de ^793 savait 
à quoi s'en tenir sur les dangers des colères du peu- 
ple. Quand on a beaucoup trahi la démocratie, on est 
porlé à la craindre plus qu'il n'est raisonnable. Malgré 
son trouble, telle est la puissance des habitudes parle- 
mentaires et du style de tribune, que M. Thiers ne put 
s'empêcher de parler métaphoriquement : « La marée 
monte, monte, monte! » s'écria-t-il en élevant son 
chapeau en l*air. Et il s'enfuit, songeant infiniment plus 
à sauver sa barque qu'à protéger la monarchie en dé- 
tresse. 

La peur de M, Thiers fut contagieuse, Tanxiélé aug- 



270 SECONDE RÉPUBU(^ FRANÇAISE. 

menta. Les révolutions ont cela de singulier, qu^en un 
jour elles liquident un arriéré considérable de vengean- 
ces impuissantes. En un moment elles soldent quinze 
ou vingt ans d'arriéré. Le niveau du malheur universel 
se rétablit. Les gens trop heureux expient leur bon- 
heur. Les grandes calamités publiques courbent l'or- 
gueil le plus inflexible, et rouvrent les cœurs au sen- 
timent de la justice et de l'humanité. 

Les centres éperdus erraient dans les couloirs et Thé- 
micycle, sentant, mais trop tard, qu^il eût fallu faire 
quelque chose jadis. Ce n'est pas qu'ils éprouvassent 
un véritable remords. Cependant l'idée d'équité, de ré- 
paration, se mêlait bizarrement dans leur esprit à la 
crainte de perdre ces bonnes sinécures dont ils s'en- 
graissaient depuis dix-sept années. Le président de ce 
pâle troupeau, M. Sauzet, se fut volontiers dérobé aux 
honneurs du fauteuil. On le trouva enfin, et il y monta 
comme s'il eût monté au Calvaire. Le courage manquait 
à ces gens de tant d'esprit. 

Les tribunes gonflées, débordantes, attendaient en 
silence, un spectacle instructif et intéressant. Il était 
un peu plus de midi et demie. L'heure de la séance 
publique n'avait pas encore sonné ; on l'ouvrit nonobs- 
tant en raison des circonstances. Le procès-verbal fut 
lu au milieu de l'agitation et du bruit. La plupart des 
députés, répand us dans les salles des conférences, étaient 
sourds à l'appel des huissiers. MM. Laffitte et Camba- 
cérès proposèrent à la Chambre de se déclarer en per- 
manence. M. Sauzet eût préféré aller aux champs. 

« Il ne peut pas être question de permanence autre 
que celle-ci, articula-l-il, la Chambre a ouvert sa 



GOUVEBNEMBNT PROVISOIRE. 271 

séance, et elle restera ouverte tant qu'il ne sera pas 
fait motion de la fermer. » 

Le bruit des conversations particulières augmenta. 
Faute de pouvoir se former, la séance demeura sus* 
pendue. L'inquiétude était telle que nul ne cherchait 
à feindre l'assurance. On invoque la présence de M. Odi- 
lon Barrot, Où est-il? que fait-il ? pourquoi ne vient-il 
pas? M'a-t-il pas été nommé président du conseil? 
Avec leur instinct ordinaire, les conservateurs vou- 
draient s'accrocher, comme à une planche de salut, aux 
hommes avec lesquels ils se sentent de secrètes affi- 
nités. C'est ainsi que, sans les événements de décem- 
bre, la classe moyenne se fût, en 1 852, cramponnée à 
la personne de M. Ledru-Rollin. 

L'objet le plp général des conversations était la 
nouvelle de l'abdication de Louis-Philippe, en faveur 
de son petit-fils le comte de Paris. L'entrée d'un officier 
d'état-major en uniforme coupa court à ces caqueta- 
ges parlementaires. L'officier parla bas à M. Sauzet 
qui réclama le silence ; il annonça l'arrivée de madame 
la duchesse d'Orléans et de M. le comte de Paris. Deux 
chaises et un fauteuil placés au pied de la tribune, en 
regard de l'Assemblée, marquèrent l'humble place où 
devaient s'asseoir les derniers membres de cette fa- 
mille royale dispersée, qui venaient mendier la con- 
servation d'un trône, déjà brisé, à une poignée de 
propriétaires impuissants. 

On fit silence. Le respect de la monarchie était d'au- 
tant plus grand encore, qu'on ignorait la fuite du roi. 
Le malheur, la jeunesse et la beauté ont d'ailleurs une 
majesté indépendante du prestige royal, et qui suffit à 



27S fBGONDB RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

imposer le respect à tout homme dont Pâme n'cbt pns 
absolument insensible. 

La jeune duche^sse parut à l'entrée de la salle. Des 
vêtements de deuil faisaient ressortir sa blonde pâleur. 
Des larmes tremblaient à ses paupières. Elle tenait 
d'une main son petit roi d'un jour, et de l'autre un duc 
à collerette blanche et à veste ronde. Ce n'est plus le 
temps où de tels spectacles peuvent ranimer Tidée mo- 
narchique. Les sentiments de tendre compassion qu'une 
telle scène pouvait exciter, protestaient contre la pen- 
sée de la fiction royale. Eh quoi, était-ce bien dams 
un pareil moment qu'on songeait à une régence fémi- 
nine? Le bon sens ne se refusait-il pas à l'idée d'un 
peuple, plus terrible que les lions, gouverné par cette 
femme et cet enfant? 

Une partie delà Chambre se leva, et poussa les cris 
de : « Vive la duchesse d'Orléans ! Vive le comte de Paris ! 
Vive le roi ! Vive la régente ! » La jeune duchesse s'in- 
clina. Une rougeur fugitive anima un instant sa joue. 
Peut-être en entendant articuler ce mot de régente, 
songeait-elle aux volontés dernières du duc Fer- 
dinand, son époux, couché dans les caveaux de 
Dreux. 

Le duc de Nemours accompagnait sa belle-sœur. 
Quelques officiers, des gardes nationaux, formaient une 
sorte de cortège à la jeune régente. Des personnes 
étrangères à la Chambre, se pressaient à l'entrée de la 
porte pour assister à cette scène. La duchesse alla s'as- 
seoir dans rhémicycle, à l'ombre de cette tribune, qui 
depuis soixante ans est devenue en France une puis* 
sance isolée, redoutable, qui no fonde rien et détruit 



GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 273 

sans cesse, et qui brise, au profit de vaines gloires, 
républiques et monarchies. 

Mais il y a des jours où cette puissance factice s'*é- 
vauouit soudain. Ce sont les jours où l'action succède 
au verbe. Le règne des avocats cesse alors. Le pays, 
délivré d'un mirage qui trouble sa vue, reprend le sen- 
timent de son être. Le peuple formule sa volonté dans 
une révolution. La tribune, foulée sans cesse par le 
pied fiévreux des orateurs, demeura un instant creuse 
et muette comme le destin. 

Mais telle est la foi de ces rhéteurs dans la puissance 
des mots, qu'entre la révolution et la monarchie, ils 
voulurent élever une muraille, c'est-à-dire un discours 
et un vote. Étrange prétention, dans un moment où 
le peuple fumait sa pipe dans la salle du Trône! 

M. Lacrosse demanda la parole pour M. Dupin. 
M. Sauzet s'empressa de la lui accorder. « Je ne l'ai 
pas demandée! » s'écria H. Dupin. Il eût préféré se 
taire. M. Dupin n'était pas né pour affronter les orages 
révolutionnaires. Son goût pour l'agriculture n'est 
jamais plus vif qu'aux heures où gronde la révolte. Les 
situations complexes et qui forcent à prendre un parti, 
répugnent au caractère d'un homme qui ne craint 
rien tant que de se rendre impossible. Très-habile à 
flairer le \euifi\ a mis tout son art, durant sa carrière 
politique, à concilier ses scrupules de légalité avec la 
volonté déterminée de rester aux affaires. Il a fallu 
pour l'en faire sortir une circonstance tout à fait excep- 
tionnelle. Peut-être bien aussi, pour la première fois 
de sa vie, a-t-il fait une fausse spéculation deTavenir. 

« Parlez! Parlez! » lui cpia-t-on. On vit alors pa- 

T. I. *8 



274 SECONDE HK^UBLlQtJK PHANÇAISB. 

raitre à la tribune cette face matoise et isolennellei si 
accoutumée à ce genre de représentation. C'était un 
curieux spectacle que ce type accompli du vieux tiers 
état devenu réellement maître et seigneur, du tiers 
état tel qu'il s'est transformé en ce siècle, depuis que 
les fils de paysans se font notaires ou magistrats et 
rédigent les lois du pays. Un robin penché à une tribune 
sous laquelle un roi, trois ducs et une duchesse do sang 
royal étaient humblement assis, protégeait maintenant 
le trône de France. H l'eût battu en brèche en 1789 et 
en 1830. En politique comme en jurisprudence crimi- 
nelle, bien des choses s'expliquent par le eut proc/e^/. 

« Messieurs, articula M. Dupin, vous connaissez ia 
situation de la capitale, les manifestations qui ont eu 
lieu... » 

M. Dupin était bien complaisant de qualifier la prise 
des Tuileries de manifestation. La fiction parlementaire 
commençait, et déjà un prisme menteur enveloppait la 
situation. 

« Elles ont eu pour résultat, contioua-t-iU Tabdicà^» 
tion de S. M. Louis-Philippe, qui a déclaré en même 
temps qu'il déposait lé pouvoir et qu'il le laissait à la 
libre transmission sur la tête du comte de Paris, avec la 
régence de madame la duchesse d'Orléans. » --^ Le roi 
n'avait rien dit de semblable. On sait, au contraire, 
qu'aux sollicitations qui lui étaient faites en ce sens, il 
avait opposé l'inviolabilité de la loi de la régence. 

Des cris de « Vive la régente! » n'en suivirent pas 
moins ce préambule. Les centres se rendaient complices 
de M. Dupin, par un enthousiasme qui dissimulait mal 
leurs secrètes terreurs. L'orateur, continuant son au- 



GOUVERNEMENT PROVISOIJUC. 275 

(lâcieuse fiction, ajouta que la duchesse d'Orléans 
était arrivée à la Chambre au milieu des acclama- 
tions de la garde nationale et du peuple réclamant la 
régence ? 

On sait si tel était Je vœu du peuple. On sait encore 
si la marche précipitée de la pauvre duchesse, entre 
une frêle escorte d'amis et de serviteurs, avait en rien 
ressemblé à une marche triomphale. Si le peuple vou* 
lait la régence, pourquoi n'amenait-il pas lui-même la 

* 

duchesse aux Chambres? ou plutôt , pourquoi ne la 
reconduisait-il pas à la salle du Trône 7 Pourquoi ne 
jurait-il point de mourir pour elle, comme firent jadis 
les Hongrois pour leur reine Marie-Thérèse ? 

Croyant en avoir asse^ dit, M. Dupin quitta la tri- 
bune aux mensonges. On demanda une harangue de 
M. Odilon Barrot. M. Barrot n'était pas là. M. Dupin 
reprit la parole de sa place, voulant entretenir un fac- 
tice enthousiasme^ Cette fausse manœuvre alarma l'op- 
position. Elle comprit qu'on voulait surprendre un de 
ces votes par acclamations, dans lesquels cinquante 
poumons vigoureux constituent une majorité. L'ex- 
trême gauche protesta éne)*giquement. Le président 
Sauzet, voyant la victoire prête à échapper, ne craignit 
pas d'ajouter ces mots : « Messieurs, il me semble que 
la Chambre par ses acclamations unanimes... » Ce fut 
le signal d'une tempête universelle, dont le bruit cou- 
vrit la voix du président. La partie changeait de face. 
Bompu à la tactique du barreau qui consiste à tirer 
d'une cause, même mauvaise, tout le parti qu'on peut, 
M. Dupin se hâta de prendre ses conclusions. «Je con- 
state avant tout, dit-il, les acclamations du peuple et 



276 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

de la garde nationale. » De sorte que ces prétendues 
acclamations semblaient acquises au procès. 

Sur ces entrefaites, la porte de gauche fut enfoncée 
par des gens du peuple. La foule, agglomérée dans le 
couloir, se répandit en un flot, qui roula jusqu'au pied 
de la tribune et heurta la princesse et ses enfants. Le 
petit comte de Paris pâlit. M. d'Houdetot offrit à cet 
enfant un verre d'eau qu'il refusa. Quelques apos» 
trophesauduc de Nemours se firent entendre. La du- 
chesse et ses deux enfants s'étaient levés. MM. Mauguin, 
Oudinot et quelques autres députés entouraient, comme 
pour les protéger de leur poitrine , ce groupe infortuné 
que son rang désignait aux fureurs de la multitude. 

On réussit à refouler dans les couloirs une partie des 
curieux. Le silence ne parvient pas à se rétablir. Il 7 a 
à la tribune un avocat maigre, haut de taille, qui sent 
venir le pouvoir et parait décidé à ne pas céder au tu- 
multe. C'est un des athlètes de la discussion de l'adresse 
et des banquets réformistes, M. Marie, u Je demande 
à M. le président, s'écrie de sa place M. de Lamartine, 
de suspendre la séance par le double motif du respect 
que nous inspirent, d'un côté, la représentation natio- 
nale, et de l'autre la présence de l'auguste princesse 
qui est ici devant nous. » Un feu croisé de « Oui ! » et 
de ^ Non ! » accueille ces paroles. Le duc de Nemours et 
un grand nombre de députés supplient la duchesse 
d'Orléans de se retirer. L'ambition lutte encore, dans 
son cœur, contre la crainte que lui inspire cette foule 
d'inconnus qui augmente sans cesse et déborde des 
couloirs. Elle sent aussi qu'en se retirant, elle laisse le 
trône de son fils à la merci d'une foule de passions dé« 



GOUVERNEMENT PHOVISOIRB. 277 

chaînées. Vainement le président déclare que la séance 
va être suspendue jusqu'à ce que la duchesse d'Orléans 
et le nouveau roi se soient retirés, elle résiste. Le tu* 
multe redouble. Le président Sauzet fait appel au res- 
pect dû à une princesse, à une femme. Le bruit con* 
tinue. < La princesse, s'écrie M. Oudinot, demande à 
rester dans cette enceinte, qu'elle reste et elle aura 
raison, elle sera protégée par notre dévouement. 
M. Sauzet supplie alors les personnes étrangères à la 
Chambre de se retirer. Vaines prières. 

Cette résistance alarmait sans doute la duchesse. Elle 
fait quelques pas. Le duc de Nemours lui fraie un che- 
min et Tentraine. Suivie de ses deux enfants, elle gravit 
les marches de la salle du côté du couloir du ^centre. 
Sous rhorloge se trouve une porte. La princesse va 
sans doute se retirer par cette issue. Une hésitation 
nouvelle l'arrête. Elle s'assied au dernier banc du cen- 
tre gauche et reste cachée derrière le groupe qui l'en- 
toure. Une partie de la Chambre applaudit. La gauche 
demeure dans une attitude immobile et glacée. La 
foule des personnes étrangères à la Chambre aug- 
mente à chaque instant. Mais malgré le bruit, malgré 
le désordre, H. Marie est resté debout à la tribune. Il 
joint ses instances à celles du président pour faire reti- 
rer les gardes nationaux qui encombrent l'hémicycle. 

H. Odilon Barrot arrive enfin au milieu de ces 
conjonctures extrêmes. « A la tribune, M. Odilon Bar- 
rot ! > s'écrie-t-on. M. Marie sent qu'il est plus que 
jamais important de n'en pas descendre. M. Crémieux 
qui comprend parfaitement, lui aussi, combien il est 
dangereux délaisser parler M. Barrot avant que le grand 



278 SECONDE RÉPUBLIQUE FfUNÇAlSE. 

mot de la situation ait été jeté dans les esprits, soutient 
son collègue Marie, a Messieurs, s'écrie celui-ci, dans 
la situation où se trouve Paris vous n'avez pas un ins* 
tant à perdre. Vous ne savez pas jusqu'où peut aller le 
désordre. Il est urgent de prendre un parti. On vient 
de proclamer la régence de la duchesse d'Orléans. 
Vous avez une loi qui a nommé le duc de Nemours ré<- 
gent, il faut que vous obéissiez à la loi. Cependant il 
faut à la tête de la capitale, comme à la tète de tout le 
royaume, d'abord un gouvernement imposant... Je de- 
mande qu'un gouvernement provisoire soit constitué.» 

Le coup était porté. Les applaudissements éclatèrent 
dans les tribunes, où la liste des journaux avait déjà 
transpiré. Un légitimiste schisiloatique, mais infatigable, 
M, de Genoude, crut le moment propice pour renou- 
veler une proposition maintes fois depuis plusieurs 
années développée à la tribune et dans la Gazette de 
France: l'appel au penpie. Un mot amer lui fit sentir 
qu'il se trompait sur la situation et qu'au fond la parole 
était au parti républicain. Comme il disait en se diri- 
geant vers la tribune : «Je n'ai pas d'autres intérêts 
que les intérêts du pays. » — « Laissez vos intérêts de 
côté, » lui répliqua-t-on. 

M. Crémieux parlait déjà au milieu des bravos qui 
l'interrompaient chaque fois qu'il ramenait avec art le 
mot de « gouvernement provisoire » dans la broderie 
de son discours. Il parla de 1 830 et de 1 838 et dit qu'il 
ne fallait pas se hâter. D'un ton inimitable, cet avocat 
républicain qu'on a vu si assidu au château durant tes 
dernières heures de la monarchie, ce partisan de la 
régence, qui avait si subtilement saisi l'abdicatioii de 



j^ouis^Philippe, protesta de son profond respect pour 
la duohesse d'Orléans, il ajouta qu'il avait conduit tout 
à l'heure (il avait eu ce triste honneur) la famille Vocale 
jusqu'aux voitures qui l'emportaient dans son voyage. 
Puis par.un genre d'hyperbole dans le goût de M. Du- 
pin, il ajouta : « Je n'ai pas manqué à ce devoir, et 
j'ajouterai que toutes les populations répandues sur la 
route ont parfaitement accueilli le malheureux roi et 
sa malheureuse famille, » Une rumeur tumultueuse le 
rappela à la pudeur et à la vérité. Qu'était-ce donc qge 
ces coups de fusil tirés sur l'escorte du roi? Se relour- 
naqt avec une souplesse merveilleuse, ce prodigieux 
avocat mit le comble à son audace par quelque chose 
d'inouï, il parla de la population parisienne et de la 
garde nationale, et il osa dire « la fidèle garde natio- 
nale !» — « Nommons un gouvernçment provisoire, » 
répéta*t-il deuK fois en terminant. 

La pauvre duchesse dut, en ce moment, faire de 
triées réflexions sur la fidélité des avocats républicains 
et se demander si tout cela était un rêve. Ce double jeu 
avait en effet de quoi la surprendre. M. Crémieux lui 
avait remis des notes un moment auparavant. 

M. de Genoude essaya de parler au milieu des inter- 
ruptions. Ne pouvant parvenir à se faire entendre, il 
jeta dans le bruit une prophétie de malheur, qui ne 
s'est que trop réalisée, mais dont l'appel au peuple n'eut 
poiiat préservé le pays. 

Le tour de U. Odilon Barrot était venu. L'œil évidé, 
la joue blême et pendante, il monte à la tribune. On 
fait silence pour entendre la parole de cet orateur^ de- 
venu^ par un des étranges retours de la politiq^ue, le 



280 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

dernier espoir des centres et de la dynastie. « Notre 
devoir est tout tracé, dit*il. il a heureusement cette 
simplicité qui saisit toute une nation. H s'adresse à ce 
qu'elle a de plus généreux et de plus intime, son cou- 
rage et son honneur. La couronne de juillet repose sur 
la tète d'un enfant et d'une femme. » 

Les nouveaux enthousiastes de M. Barrot font éclater 
leurs transports. Croyant ou feignant de croire à une 
véritable et universelle acclamation, la duchesse d'Or- 
léans se lève et salue l'Assemblée. On applaudit encore. 
« Saluez, » dit-elle au petit prince. L'enfant se lève et 
salue. La duchesse pense que le moment est peut- 
être venu de se servir des notes de M. Grémieux. 
M. Dupin les a trouvées à son gré. Elle se lève donc et 
balbutie quelques mots qui n'arrivent pas au bureau. 
H. de Girardin, homme de bon conseil en temps de 
crise, l'engage à monter à la tribune. Il y avait peut-être 
en effet, dans cette idée hardie, le germe d'un réel en- 
thousiasme. Les grands spectacles frappent les imagi- 
nations. « Écoulez! écoutez! s'écrie le groupe qui en- 
toure la princesse, laissez parler madame la duchesse !» 
Mais elle n'était pas à la hauteur d'un tel rôle. L'énergie 
lui manque. Entendant d'autres voix réclamer le silence 
en faveur de M. Odilon Barrot, elle se rassied et attend 
en victime, que d'autres interviennent pour elle dans 
ces grands jeux de la destinée. 

M. Odilon Barrot reprit ses périodes ampoulées. 
Il parla de liberté, d'ordre, de la révolution de juillet, 
au lieu de parler de la mère et de l'enfant. Il ne fit ap- 
pel ni aux bonnes ni aux mauvaises passions.Son discours 
flotta dans des généralités hors de saison. « Je demande 



GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 281 

la parole ! » dit une voix sonore qui glaça la péroraison 
du bon avocat. — Il avait reconnu la voix de ce confrère 
plus jeune, plus vigoureux et plus républicain qui 
i^'était déjà trouvé en face de lui au banquet de Lille, 
M. Ledru-RoUin. 

M. Barrot se bâta d'achever une amplification qui ne 
laissa pas plus de trace dans la Chambre qu'un caillou 
sur l'eau, M. de Larochejaquelein que cette scène parais- 
sait rendre tout joyeux, venait ensuite par ordre d'ins- 
cription. Ses rancunes de légitimiste étaient enfin assou- 
vies. Sa réplique fui brève et pleine d'impertinence. 
« Nul plus que moi, articula-t-il, ne respecte et ne sent 
profondément ce qu'il y a de beau dans certaines situa- 
tions. » — Il s'inclina comme s'il eût envoyé ce salut 
ironique à la pauvre duchesse. — La phrase suivante 
s'adressait à M. Odilon Bari^ot et valait la première. «Je 
répondrai à l'honorable M. Odilon Barrot qu'il n'a pas 
servi comme il aurait voulu servir les intérêts pour les- 
quels il est monté à cette tribune.» Le bruit des cen- 
tres mécontents couvrit un instant la voix de l'orateur. 
«Messieurs, continua-t-il, il appartient peut-être bien 
à ceux qui, dans le passé, ont toujours servi le roi, de 
parler maintenant du pays et de parler du peuple. Au«- 
jourd' hui , vous n'êtes rien ici ; vous n' êtes plus rien ! ... » 
A ces mots d'une si patente réalité, les centres s'indi- 
gnent. Le grand jour blesse leurs yeux. Ces gens qui, 
selon M. Desmousséaux de Givré n'avaient rien fait, 
rien, rien, rien, ne voulaient pas que la révolution vînt 
enfin leur dire : vous n'êtes rien. — C'est inconvenant! 
s'écriaitH)n. — Comment donc! — Nous ne pouvons 
accepter cela ! « Monsieuri s'écria M. Sauzet, vous vous 



))98 sEqo9ioi» MPtJiiiQvs fiiançaise. 

écartez de Tordrai je vous rappelle à Tordre. » Ce fut 
le dernier qu'il donna. Et comme M. de Larocbeî^que** 
lein cbcrcbâit une inutile explication de se3 paroles, le 
vérité apparut enfin et tout à coup aux yeux de ces 
aveugles, sous la forme d'une multitude en armei qui 
se rua dans la Cbambre, drapeaux en tête, au isri de : 
« Â bas la régence ! Vive la République ! » 

C'était la colonne du capitaine Dunoyer revenant du 
sac des Tuileries» augmentée d'une foule de patriotes 
déguenillés et fiévreux, comme des hommes qui oqt à 
se plaindre des rigueurs de \^ fortune. Le général 
Gourgaud n'a pu les arrêter. « Les anciens y sont ve- 
nus du temps de la Convention, disent-^ils, pourqu(û 
n'entrerion^Bous pas cbe% vous autres qui n'êtes que 
des corrompus ? • 

Les armes résonnent sur le parquet. Les cris, le 
désordre causent un épouvantable vacarme. Lapbysio^ 
nomie de la Chambre est sinistre et imposante. La 
gauclie demeure immobile ; les centres, frappés d'épou- 
vante, expient dix^buit ans d'insolence et de prospérité. 
« C'est infâme ! C'est affreux ! s'écrie un conservateur, 
H. de Mornay, il n'y a plus de liberté ! la représentatiop 
nationale est violée par une borde de brigands ! » «^ 
« Veux-tu taire ta gueule ! » répliqua un homme du 
peuple en lui montrant le poing, M. de Mornay prit 
son chapeau et s'en alla en essayant d'apaiser son rude 
interrupteur. Les drapeaux s'agitaient, les baïonnettes 
étincelaient, un bruit sourd, mêlé au cliquetis des 
armes, grondait dans les couloirs. 

Pâle au pied de la tribune, M. Odilon Barrot semble 
inppé à ce spectacle d'une mélancolie extatique* 



60UVERNBMBNT PROYISOIRK. 383 

M. Sauzet a reeours à sa sonnette, qu'il secoue fréné^ 
tiquement. Mais personne ne prête la moindre atten- 
tion au grelot de cet instrument ridicule en un pareil 
moment. Il eût fallu, pourdominer l'Assemblée, les pou- 
mons d'un Danton. M. Sauzet se couvre, comme si 
cela eût pu faire la moindre impression sur le peuple* 
On voit aisément que le président de la Chambre ai^ 
merail mieux être aux champs qu'au fauteuil de 
Boissy-d'Ânglas. « Il n'y a plus ici d'autre autorité 
que celle de la garde nationale et du peuple représen- 
tés par quarante mille hommes qui cernent cette en- 
ceinte ! » s'écrie le capitaine Dunoyer. Le colonel Du<- 
moulin^ ancien officier d'ordonnance de VEmpereur» 
saisit le drapeau du trône et le porte à la tribune* 
M. de Larochejaquelein, charmé, se promène dans l'hi^ 
micycle et s' écrie : « Tant pis pour eux, nous allons 
droit à la République. « Un garçon boucher, revêtu de 
son tablier, couvert de sang et brandissant un large 
coutelas, se dirige vers les centres sur lesquels il pro- 
duit l'effet d'un ogre. Ilss'écartent à son passage cowme 
un troupeau de moulons fuyant la dent du loup. 

Les uniformes de gardes nationaux et d'élèves de 
l'Ecole polytechnique dominaient si bien dans cette 
Assemblée, et les cris de : «la déchéance du roi! la 
déchéance! la déchéance ! » étaient si souvent répétés, 
que les républicains des tribunes crurent à une trahi*- 
son. « Ce n'est pas le vrai peuple,» s'écria M. Marrast 
en s'éiançant de la tribune des journalistes, je vais 
chercher le vrai. » Les partis ont tous leur vrai peuple 
en dehors duquel le reste n'est pas même peuple. 

Un orateur étranger à la Chambre, M « Chevallier, 



284 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

escalade la tribune, et confirme en quelque sorte par 
ses paroles les soupçons des républicains. Au milieu 
des cris et des interruptions, il parvient à faire enten* 
dre ces paroles : « Si vous voulez sauver la situation , 
vous n'avez qu'une chose à faire... Gardez-vous de pro- 
clamer sans droit le comte de Paris, mais que la du* 
chesse d'Orléans et le comte de Paris aient le courage 
de se rendre sur les boulevards, au milieu du peuple 
et de la garde nationale, je réponds de leur salut. Si le 
peuple'ne consent pas... 3» — a Assez ! assez ! Vive la 
République ! » s'écrie-t-on. M. Chevallier veut in^s- 
ter. « Vous êtes sûrs de proclamer la République... > 
dit-il. Le tumulte étouffe sa voix. « Yous savez, s'é- 
crie M. Dumoulin, que le trône vient d'être brisé aux 
Tuileries et jeté par la fenêtre. » D'autres ajoutent: 
« Plus de Bourbons ! » MM. Crémieux, Ledru-Rollin et 
Lamartine sont parvenus à gravir les marches de la 
tribune, ils y paraissent tous trois. « A bas les traîtres ! 
hurle la multitude. Un gouvernement provisoire à 
l'instant! » 

La duchesse d'Orléans, pendant ce temps, prenait 
des notes. Ce fut aussi l'occupation du duc de Ne- 
mours durant une partie de cette séance insurrection- 
nelle. A quoi cela pouvait-il être bon? 

M. Ledru-Rollin , dont la forte voix parvient à do- 
miner le bruit, réclame le silence au nom du peu- 
ple. < Au nom de M. Ledru-Rollin, silence ! » s'écrie 
un prolétaire. A l'aspect de l'orateur républicain, un 
grand nombre de députés du centre perd tout espoir 
et cherche à gagner les portes. 

Le silence se fait enfin. « Au nom du peuple partout 



GOUVERNEMBNT PROVISOIRE. 28S 

en armes, dit M. Ledru-Roilm presque obscur, im- 
possible la veille, et dont la personnalité prend en un 
moment des proportions d'une puissance considéra- 
ble, au nom du peuple, maître de Paris, quoiqu'on fasse, 
je viens protester contre Tespëce de gouvernement 
qu'on est venu proposer à cette tribune. Seul dans 
cette enceinte, j'ai déclaré que la loi de la régence ne 
pouvait être faite sans un appel au pays. » — « Et moi 
donc!» interrompt M. de la Rochejaquelein mon- 
trant au peuple sa large face et sa forte chevelure. Ce 
mot de courtisan pouvait le mener loin dans un pareil 
moment. Il eût été assez curieux de voir M. le mar- 
quis de la Rochejaquelein, membre du gouvernement 
de la République. Les destins ne le portèrent pas 
jusque-là. 

Soutenu par des applaudissements qui indiquaient 
assez de quel côté soufflait le vent de Topinion, M. Le* 
dru-Rollin discuta le principe delà régence. Il prouva 
que la Constituante elle-même n'avait pas eu le droit 
de faire une loi sur cette matière; qu'elle impliquait 
en tout temps un préalable appel au peuple. Il qualifia 
d'expédient et d'usurpation la tentative que les centres 
venaient de faire pour violer cette loi qu'ils avaient 
votée en 18iS^ contre les efforts de l'opposition. 

L'argumentation de M. Ledru-Roliin surexcite vio« 
lemment un député des centres. «Je proteste !... » s'é- 
crie-t-il. On étouffe sa voix et on l'entraîne. Le garçon 
boucher, exalté par le discours qu'il vient d'entendre, 
roule des yeux féroces et brandit son coutelas en disant 
qu'il est temps que tout cela finisse. 

S'appuyant d'exemples historiques, M. Ledru-Rol«* 



386 8BC0NDB RBPUBLIQUB FRANÇAISE. 

]iQ cite Tabdioation de Napoléon en faveur du roi de 
Rom^, celle de Charles X en faveur du due de Bor- 
deaut. < Concluesi nous connaissons rhistoire, » in* 
terrompit M. Berryer. M. Ledru-Rollin se résuma en 
demandant la nomination d'un gouvernement provi^^ 
soire. Celte motion fut énergiquement applaudie. 

M. de LamartinCf qui s'était tenu debout au fond de 
la tribune, prit aussitôt la parole. « Messieurs, dit-iU 
je partage aussi profondément que qui que ce soit parmi 
vous, le double sentiment qui a agité tout à l'heure 
cette enceinte en voyant un des spectacles les plus tou- 
cliants que puissent présenter les annales humaines, 
celui d'une princesse auguste se défendant avec son 
fils innocent, et venant se jeter du milieu d'un palais 
désert, au milieu de la représentation du peuple. > 

Cette longue phrase dans laquelle se reflètent le trou- 
ble des idées de l'orateur et les hésitations de sa con- 
science , excite dans l'Assemblée des mouvements 
divers. On se demande ajuste titre, si c'est un ami de la 
régence qui parle, ou un partisan de la souveraineté du 
peuple. M. de Lamartine comprend qu'il est nécessaire 
de détruire cette fâcheuse impression et de prendre un 
parti. Tout en répétant ses assurances de respect, de 
sympathie pour la duchesse d'Orléans, il imprime à sa 
pensée nuageuse, -^mais comme les nuages, colorée de 
brillants reflets, — une direction nouvelle. Il parle d'un 
gouvernement populaire qui réconciliera les diverses 
classesde la société. Sa phrase, énervante et pareille à de 
la musique, promène des images de bonheur, de paix 
et d'amour dans l'imagination de ses auditeurs. Un 
vieillard, armé d'un glaive romain, qui se tient en sen- 



âOttSKHBmilT MOTISOin. 187 

tinelle au pied de la tribune, remet son arme au four- 
reau» en criant : «';BraYO I » comme au spectacle. 

L'orateur poursuit son discours et finit, ainsi que ses 
prédécesseurs» par la demande d'un gouvernement 
provisoire. La duchesse d'Orléans» du haut delà ban« 
quette du centre gauche, où elle était assise» suivait des 
yeux et des oreilles les péripéties de cette scène* Elle 
put voir définitivement glisser de la tête de son fils cette 
belle couronne de France, tant de fois disputée depuis 
soixante ans. Les listes des membres du gouvernement 
provisoire, élaborées au iVa/fonct/et à la A^/brme, com- 
mençaient à circuler. Des mains actives les répandaient. 
Quelques-unes arrivèrent jusqu'à M. de Lamartine. 
« Attendes» > dit-il. 

Mais comme il poursuivait son discours désormais su- 
perflu, des coups de Crosse de fusil résonnent de nouveau 
contre les portes des tribunes publiques. Ébranlées, 
brisées, les portes tombent. Un torrent d'hommes du 
peuple et de gardes nationaux déborde en cascades des 
tribunes dans la Chambre. « A bas la Chambre ! Plus 
de députés ! » s*écrient les envahisseurs» Une forêt de 
piques, de barres de fer al de fusils» s'agite au-dessus 
des députés. Les centres ne savent de quel côté fuir. 
M. Sauzet» qui a repris le fhuteuil de la présidence, perd 
toute contenance. Il balbutie quelques paroles inintel* 
ligibles et met son chapeau. « Chapeau bas ! Respect au 
peuple ! » hurle une voix terrible. M. Sauzet éperdu sait à 
peine ce qu'on lui veut. Il faut qu'un huissier lui ôte son 
chapeau de dessus la tète. Un autre homme du peuple 
s'élance alors vers lui et lui crie : « Président des corrom-^ 
puS) va^t'en! » M. Sauset ne se le fit pas répéter. 



288 SEGOMDB RÉPUBLIQUR FRANÇAISE. 

M. de Lamartine était resté à la tribune. < On 
vous mire ! » lui dit tout à coup le capitaine Dunoyer. 
En effet, un insurgé, le prenant pour M. Guizot, le 
couchait en joue du haut de la galerie du second 
étage, et l'ajustait avec soin. « Ne tirez pas ! ne tirez 
pas! C'est M. de Lamartine! » s'écria-t-on. Le ser- 
gent Duviliard releva vivement le fusil de cet homme. 
De toutes parts, les cris de : « À bas la Régence ! Vive 
la République ! » éclataient avec une violence assour*- 

dissante. 

La Chambre offrait alors un spectacle impossible à 
décrire. Complètement envahie par une foule nmre de 
poudre, enflammée par la fureur du combat du Châ- 
teau-d'Eau et le sac des Tuileries, elle n^était plus qu'un 
cri, qu'un geste, en mille cris, en mille gestes divers. 
Il ne restait qu'une vingtaine de députés appartenant 
au coté gauche, et qui pouvaient par conséquent res- 
ter à leur banc. Au milieu du bruit, quelques voix s'é-^ 
criaient : « Où est la duchesse d'Orléans? » 

Le groupe qui entourait la princesse, se hâta de l'en- 
traîner par la porte du couloir qui ouvre sous l'horloge. 
M. de Mornay déploya surtout une grande énergie 
dans cet instant critique. Il s'efforce, aidé de quelques 
amis du château, de percer la foule qui encombre les 
corridors. La confusion qui règne dans cette cohue 
furieuse l'empêche d'être reconnue. Elle parvient à 
gagner un escalier qui conduit à la salle des Pas-Per- 
dus. Son épouvante fut grande, en s'apercevant qu'il 
lui manquait ses deux enfants, et que le duc de Nemours 
n'était plus anprès d'elle. 

Comme un naufragé que le courant de l'eau entraîne^ 



GODYERNBMBNT PROVISOIRE. 289 

la malheureuse princesse ne put même pas s'arrêter. 
Le torrent la pousse, folle de terreur et d'anxiété, con- 
tre une porte vitrée qui s'écrase et s'ouvre. Elle don- 
nait sur les jardins de la Présidence. Là, elle passa 
quelques instants d'une attente affreuse. 

Séparé de sa belle-sœur parla foule, le duc avait pu 
se réfugier dans un bureau, prendre un déguisement 
et gagner l'hôtel de la Présidence. Quant aux deux en- 
fants, ils couraient les plus grands dangers. Le comte 
de Paris était tombé entre les mains d'un homme du 
peuple, républicain exalté. Cet insurgé songeait peut- 
être à éloigner par une régicide des complications, qui 
menacent encore l'avenir, car on rapporte qu'il fit plu- 
sieurs fois le geste d'étrangler le malheureux enfant. 
Un garde national le lui arracha des mains et le porta 
tout pâle à sa mère éperdue. 

Mais elle attendit vainement le petit duc de Chartres. 
Elle ne devait le revoir que plusieurs jours après. Un 
huissier de la Chambre, M. Lipmann, entendant au mi- 
lieu de la foule de petits gémissements qui partaient de 
dessous un banc, reconnut le duc de Chartres. Il ra- 
massa l'enfant éploré, l'emporta dans son logement et 
l'habilla en petit pauvre. Il le porta plus tard à monsieur 
et madame de Mornay, qui n'osèrent pas le cacher. Il fut 
remis à une femme du peuple qui le garda deux jours. 
Si ces enfants-là deviennent hommes, ils auront à 
réfléchir avant de poursuivre les rêves ambitieux de 
leur famille. La fortune leur a de bonne heure pu inspi- 
rer la terreur des peuples. 

Toujours débouta la tribune, M. de Lamartine s'ef- 
forçait inutilement de rétablir le silence. La Chambre 

T. I. i9 



290 Sl^GONDE RiPUBLIQI}R FRANÇAISE. 

n'existait plus en réalité. Le fauteuil vide de la prési- 
dence attestait que nulle autorité parlementaire n'avait 
survécu à cette tempête. Le nom de M. Dupont ( de 
l'Eure ) est prononcé. C'est une heureuse inspiration. 
M. Garnot, accompagné de quelques jeunes gens, con- 
duit au fauteuil ce patriarche de la démocratie. Des 
applaudissements éclatent de tous les points de la salle. 
« Ecoutez! s'écrie-t-on, laissez parler Dupont (de 
l'Eure)! » — « Je vais lire les noms... » articule 
M. de Lamartine. Le bruit redouble, de nombreuses 
voix réclament le silence. Mais ce n'est plus M. de 
Lamartine qu'il faut maintenant en spectacle au peuple ; 
c'est M. Dupont ( de l'Eure). Une sorte de débat s'en- 
gage. Il semble que M. de Lamartine ait fait la ga- 
geure de ne pas descendre de la tribune. Il essaie une 
nouvelle et inutile allocution pour dire au peuple, ce 
qu'il sait fort bien, qu'on va nommer un gouvernement 
provisoire. « Lisez les noms ! » s'écrie- t-on. M. Dupont 
( de l'Eure ) prononce au milieu du tumulte les pre- 
miers noms de la liste ; il ne parvient pas à se faire en- 
tendre. Le peuple craint que la République ne dispa- 
raisse dans un nom et il tient à préciser sa volonté. 
« Plus de Bourbons ! s'écrie-t-il. Un gouvernement 
provisoire et ensuite la République !» — « Ils ne l'au- 
ront pas volé, » dit M. de la Rochejaquelein. Un ins- 
tant de silence se fait. M. Dupont ( de l'Eure ) en pro- 
fite pour lire les noms suivants, que répètent à haute voix 
les sténographes: Lamartine, Ledru-Rollin , Arago, 
Dupont ( de l'Eure). Une voix proposa M. Bureau de 
Pusy qui refusa. Le nom de M. Marie vint ensuite, et 
fut contesté, ainsi que celui de M. Georges Lafayette, 



GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 291 

prononcé par quelques voix, interrompue par les cris 
de Vive la République ! la lecture ne put se continuer. 
Il y avait là beaucoup de gens pressés. Un débat plus 
long eût évidemment modifié singulièrement la liste des 
journaux» intacte jusqu'alors. «A. Thôtel de ville, La- 
martine en tète ! » s'écria l'acteur Bocage. 

M. de Lamartine sortit» suivi d'une partie des assis- 
tants. M. Ledru-Rollin lui succéda à la tribune et obtint 
un moment de silence. Il rappela la gravité des circons- 
tances et engagea le peuple à mettre un peu plus de ré- 
gularité dans la nomination d'un gouvernement provi- 
soire. <K A mesure que je lirai les noms, dit-il, suivant 
qu'ils vous conviendront ou ne vous conviendront 
pas, vous crierez oui ou non. Et pour faire quelque chose 
d'officiel, je prie messieurslesslénographes du Moniteur 
de prendre note des noms à mesure que je les pronon- 
cerai. » 

MM. Dupont ( de l'Eure ), Arago, Lamartine et Le- 
dru-Rollin passèrent sans contestation. Les noms de 
MM. Garnier Pages, Crémieux et Marie, furent accueil- 
lis par les uns, repoussés par les autres, a II est mort, 
le bon !» s'écria une voix en entendant nommer 
M. Garnier Pages. Il est à remarquer que MM. Louis 
Blanc, Flocon, Marrast et Albert furent omis dans les 
listes de la Chambre des députés. Est-ce par un pur effet 
du hasard? il est aujourd'hui permis d'en douter. Les 
éléments de discorde existaient, on le voit, dans le gou- 
vernement provisoire avant qu'il ne fut entièrement 
constitué. 

Les cris : A l'hôtel de ville ! Vive la République ! 
retentirent de nouveau, plus étourdissants que la pre- 



292 SECONDE RÉPnBLIQUE FRANÇAISE. 

miëre fois. Escorté de quelques citoyens, M. Ledru- 
Bollin se mit en marche pour l'hôtel de ville. L'arène 
resta à la multitudesans chefs. C'est l'heure du tumulte 
délirant, des motions folles, des grandes excentricités 
populaires. « Plus de liste civile ! » s'écriait Tun. 
«Plus de royauté ! » ajoutait un autre. La trihune débor- 
dante comme un pressoir, et toute chargée de grappes 
humaines, laisse échapper mille cris incompréhensibles. 
C'est le gouvernement de l'anarchie dans le royaume 
de Babel. Un bras montre le tableau qui représentait 
lipuis-Philippe jurant la Charte. «Il faut le détruire ! » 
s'Àcrie-t-on. Les épées^ les sabres, les baïonnettes 
menacent la toile à laquelle ils ne peuvent atteindre. 
« Attendez !je vais tirer sur Louis-Philippe! » s'écrie 
ui| insurgé. Deux coups de feu partent et trouent la 
foile. « Respect aux monuments ! » crie du haut de la 
tribune, un ouvrier tapissier, Théodore Fix. Cet ami de 
l'ordre parvient, dansune courte allocution, à dissuader 
le peuple de détruire le tableau. La foule privée d'objets 
d'amusement commence à se retirer. Elle s'écoule enfin 
entièrement. Il est quatre heures. Le jour s'assombrit 
déjà. La Chambre si agitée, si retentissante tout à 
l'heure reste vide, muette, poudreuse comme la scène 
d*un théâtre lorsqu'on a éteint les lustres. 

C'est à l'hôtel de ville que se continue et se con- 
dense actuellement l'action du drame politique qui se 
joue au profit des pauvres, dit-on, et qui ne couvrira 
même pas les frais du sang versé (1). 

(1) Voir pour les détails relatifs à cette séance le Moniteur universel da 
25 février 1848, la Notice très-exacte du docteur Veine, le Bécit authentique 
de la fuite da roi et de sa famille, publié par M. Croker dans la Quarierley 
Review, 



CHAPITRE Vn. 



MM. de Lamartine, Dupont (de l'Eare) et Crémieuz yont à Thôtel de yille. — 
Colonne de six cents hommes. — Sentiments des dictateurs. — Aspect des 
quais. — M. de Lamartine trinque avec les dragons de la caserne du quai 
d'Orsay. •* Une femme patriote yent embrasser M. de Lamartine. — La 
place de Grève, le 24 féyrier. — Mépris et défiance du peuple pour ses 
nouveaux mattres. — Aspect intérieur deThôtel de yille. — Derniers efforts 
des partisans de la régence. •— Déclamations de M. de Larochejaquelein. •— 
Les délégués du peuple. — Arrivée de M. Ledru-Rollin. — M. Dupont (de 
TEure) s*évanouit. — Entrée de M. Arago. — M. de Lamartine harangue 
le peuple de salle en salle. •— Arrivée de MM. Louis Blanc, Marrast et 
Flocon. — Querelle au sein du conseil. — Partage des ministères et des 
hautes fonctions. — Mauvais choix du gouvernement provisoire. — Adhésion 
des généraux Leydet, Duvivier, Pire, Soult, Bugeaud, Lamoricière et 
Bedeau. — Envahissement de la foule. — Proclamation du gouvernement 
proyisoire. — Ambiguïtés. — Colère du peuple. — Rectification. — Enthou- 
siasme. — Invasions nouyelles. — Harangues de M. de Lamartine. — Le 
gouvernement provisoire est obligé de se barricader dans la salle du conseil. 
— Le peuple est affamé. — Souper des dictateurs. — Soins donnés aux 
blessés. — Zèle de MM. Charles Lagrange et Rey, commandants de Tbôtel 
de ville. — État inquiétant de Paris ^ — La préfecture de police. — Paris 
gardé par le peuple. 



Le gouvernement provisoire ne se rendit pas en 
corps à rhôtel de ville. Chacun de ses membres y ar- 
riva séparément ou par petits groupes. On sait quMl 
n'existait entre eux ni unité de vues, ni commu- 
nauté de sentiments. L'un de ces groupes, composé de 
MM. Marrast, Flocon, Louis Blanc et Albert, n'avait pas 
été nommé à la Chambre. Les uns et les autres, dans un 
moment où le pouvoir qu^ils allaient exercer était encore 



294 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

siaisétnenlcontestableysemblaientsurtoutpréoccupésdu 
souci de leur propre persounalité. S'assurer de sa part 
de dictature, tel était à peu près le sentiment unanime 
de chacun des membres du gouvernement provisoire. 
Sans doute ridée du bien public se mêlait à cette pen- 
sée individuelle et chacun, à sa façon, espérait bien 
gouverner la France selon ce qu'il croyait être la sa- 
gesse et l'équité. Mais il est difficile que l'homme ne 
trahisse pas la misère de sa nature dans cette ardente 
compétition du pouvoir, la plus indomptable, la plus 
sauvage des passions. 

Il est à remarquer, en suivant la sèche sténographie 
du Moniteur^ que M. de Lamartine sortit de la Chambre 
des députés avant même que la liste tronquée dont on 
y fit lecture ne fût entièrement achevée. Tandis que 
M. Ledru-RoUin, par un sentiment de légalité, soumet- 
tait à des acclamations régulières cette liste à laquelle 
il ne manquait plus que MM. Marrast , Louis Blanc, 
Flocon et Albert, dont les noms furent systématique- 
ment passés sous silence, M. de Lamartine avait gagné 
la porte du Palais-Bourbon. Il fut rejoint par MM. Arago, 
Crémieuxet Dupont ( de l'Eure. ) M. Garnier Pages avait 
déjà précédé ses collègues à l'hôtel de ville. 

Un cortège de cinq à six cents hommes se forma. 11 
se composait de gardes nationaux, d'élèves de l'École 
polytechnique, de bourgeois et d'ouvriers. Deux ou trois 
cents de ces hommes étaient armés. M. de Lamartine 
prit la tête de la colonne, précédé de deux tambours. 
Il s'appuyait d'un bras sur M. Bastide, de l'autre sur un 
célèbre joueur d'échecs, M. Saint-Amant, capitaine 
dans la 1'» légion. MM. Laverdant, Cantagrel et plu- 



GOUVBRItEHENT PROVISOIRE. 295 

sieurs autres personnes , formant un groupe d'habits 
noirs, suivaient. On fit monter le vieux Dupont (de 
TEure) dans un cabriolet de régie. M. Crémieux parvint 
à se dégager de la foule et à rejoindre iecortége où il se 
saisit du bras du capitaine Dunoyer, qu'il quitta un 
moment après pour monter en fiacre. 

On se mit en marche aux cris de : « Vive la Répu- 
blique ! Vive Dupont (de TEure) ! Vive Lamartine ! Vive 
le gouvernement provisoire ! » En réalité, la foule était 
pleine d'enthousiasme. Le mot de République enflam- 
mait les imaginations et remplissait les cœurs de je ne 
sais quelles vagues espérances qui ne devaient guère se 
réaliser. Les dictateurs seuls étaient inquiets et rêveurs. 
Il arrive souvent qu'après avoir désiré le pouvoir, on 
est épouvanté de la pesanteur de son fardeau. L'homme 
(]ui marche à la puissance craint toujours que ce che- 
min ne conduise à la mort. Louis-Philippe, fuyant ter- 
rifié à l'aspect du dernier de ses sujets, était encore un 
objet de crainte pour ceux-là même qui allaient se par- 
tager la suprême autorité. 

L'insurrection avait jonché le quai de ses traces san- 
glantes. Pour arriver au pouvoir, il est rare qu'il ne 
faille pas marcher dans le sang. Les dictateurs pensifs 
y trempèrent leurs souliers. Gomme sur un champ de 
bataille, des groupes de cadavres s'offraient aux regards 
attristés dans ces attitudes invraisemblables et funestes 
que donne l'inertie de la mort. 

Quelques épisodes dramatiques et burlesques inci- 
dentèrent ce trajet. La colonne craignait une attaque 
des dragons du quai d'Orsay. Il n'eût tenu qu'à eux, 
en effet, de charger cette bande peu aguerrie et mal 



296 SBGONDB RÉPUBLIQUE FRAIfÇAlSB. 

armée, et d'envoyer le gouvernement provisoire rejoin- 
dre chez les morts ceux qui avaient pris les devants vers 
cet asile de la vraie liberté. La caserne, dont la grille 
était fermée, se dressait comme un mystère sur le che- 
min des dictateurs. M. de Lamartine usa d'un expédient 
pour amener les soldats à fraterniser. Il s'approcha de 
la grille et s'adressant aux dragons : « J'ai soif, dit-il, 
donnez-moi un verre de vin !» — « Un verre de vin 
à Lamartine ! » s'écria-t-on. Les soldats apportèrent 
une bouteille , un verre et versèrent. « Mes amis, 
dit M. de Lamartine en levant son verre, voici le ban- 
quet, fraternisons ! » Le boire et le manger, ce pre- 
mier besoin de notre nature, sera toujours une com- 
munion entre les hommes. « Vive Lamartine! Vive le 
gouvernement provisoire ! » cria la foule : les dragons 
répétèrent le cri et la colonne continua son chemin. 

D'après le récit qu'il en a tracé lui-même^ l'enthou- 
siasme qu'excitait M. de Lamartine était si grand qu'une 
femme, ornée debuffleteries sanglantes, traînant le sa- 
bre et la giberne, et portant sur la tète le shako d'un 
garde municipal, se précipita dans ses bras en s'écriant : 
« Je veux vous embrasser ; Vive la RépubUque !» Il la 
repoussa et celle-ci se contenta d'embrasser le capi- 
taine Dunoyer. 

Au quai de la Mégisserie, MM. Grémieux et Dupont 
(de l'Eure) furent obligés de renoncer aux voitures. On 
porta le vieux Dupont (de l'Eure), à qui son grand âge 
ne permettait pas d'escalader les barricades. 

En arrivant sur cette place de Grève où l'on pendait 
jadis et qui semble avoir traditionnellement conservé 
le privilège de servir aux grandes scènes d'émotions 



GOUYERNEMENT PROYISOIRB. {97 

populaires, un imposant spectacle frappa les regards 
du gouvernement provisoire. Une multitude innombra- 
ble, compacte, telle qu'on en a pu voir seulement 
au xixe siècle, dans nos gigantesques capitales, cou- 
vrait le'pavé. Tout ce monde déguenillé, armé, fiévreux, 
secouait des bannières, agitait les bras, vociférait des 
cris confus où dominait néanmoins le mot de Républi- 
que. La place publique, sans gouvernement, bégayait 
une pensée, un vœu, une parole. Tout le tumulte, 
toute la confusion qui suivent infailliblement la rupture 
du pacte social, régnaient sur cette place où viennent 
s'abattre les hordes populaires après les insurrections. 
Çà et là, par amour du tapage ou en signe de réjouis- 
sance, les insurgés déchargeaient leurs fusils. Ces dé- 
tonations ajoutaient à la tristesse et à l'inquiétude que 
laissent après elles les révolutions, quand s'est refroidie 
la chaleur du combat. Les fronts étaient sombres, 
les préoccupations de la méfiance se mêlaient au sauva- 
ge enthousiasme qui éclatait dans ces groupes tumul- 
tueux. Les cloches des beffrois voisins appelaient ce 
vaste troupeau d'hommes vers la maison de ville, com- 
me à un bercail de détresse. Et quelle plus grande dé- 
tresse pour un peuple, que de se trouver placé entre 
un gouvernement détruit et un autre non encore cons- 
titué ? 

Au-dessus de cet océan de tètes humaines , on aper- 
cevait la façade du palais envahi depuis le matin par 
une foule immense qui déjà ébauchait des essais d'or- 
ganisation ; tant est puissant, d'ailleurs, l'instinct gou- 
vernemental chez le peuple de Paris, si prompt à la 
révolte! Des pièces de canon, rangées en batterie devant 



298 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

la porte, donnaient une physionomie menaçante à l'en- 
trée du monument, où s'engouffrait incessamment la 
multitude armée. Des chevaux morts, baignant dans 
des flaques de sang coagulé, gisaient dans la boue. Les 
enfants s'asseyaient sur ces cadavres. A une fenêtre, un 
homme parut : — c'était la fenêtre où Lafayette avait 
dit en embrassant Louis-PhiUppe : « Voilà la meilleure 
des Républiques : » L'homme tenait un drapeau. H 
descendit hardiment sur la plateforme où se trouve la 
statue en relief de Henri IV, lui mit le drapeau dans la 
main et cria: « Vive la République ! » Une grande cla- 
meur s'éleva d'un bout à l'autre de la place. 

La petite colonne qui escortait le gouvernement pro- 
visoire vint se heurter contre cette foule, qui paraissait 
peu disposée à la bien accueillir. Les compagnons de 
MM. de Lamartine, Grémieux, Arago et Dupont (de 
l'Eure) avaient beau crier : « Place ! place au gouverne- 
ment !» Le peuple ne se dérangeait pas. Il est si naturel 
de se méfier de gens qui, au moment où un gouverne- 
ment s'écroule, accourent pour lui succéder. Le gouver- 
nement provisoire n'avaitétésoumis à aucun contrôle. 
Nommé par deux journaux, acclamé à la Chambre, non 
sans contestations sur plusieurs noms, par une poignée 
de citoyens, ses titres pour se faire accepter de prime 
abord étaient trop incertains. Les nécessités de la si- 
tuation pouvaient seules justifier l'audace d'une telle 
entreprise. Mais cette justification n'était qu'une affaire 
de conscience, un pur apaisement individuel. 

Il fallut user des coudes et des poings pour trouer la 
foule. A quoi tient quelquefois le pouvoir? Sans amis 
vigoureux, le gouvernement des gazettes eût peut-être 



GOCVERNBHENT PROYISOIU. 899 

erré longtemps autour de l'hôtel de ville. Peut-être 
qu'en y pénétrant plus tard, il «ût trouvé quelque autre 
gouvernement établi et fonctionnant déjà. 

La vieillesse de M. Dupont (deTEure), son nom vé- 
néré, servirent beaucoup à désarmer la malveillance des 
groupes. La multitude s'ouvrit en grommelant, engloutit 
la petite colonne et se referma sur elle. Les périls et les 
fatigues des dictateurs n'étaient pas finis. Ils n'avaient 
plus même la ressource de fuir. Le trajet fut long, pé- 
nible. Il fallait marcher à travers une forêt d'armes. 
Chemin faisant, plus d'une parole menaçante vibra à 
leurs oreilles. 

Il [fut bien plus difiScile encore de pénétrer dans 
l'hôtel de ville. Aucune force humaine n'aurait pu re- 
monter le flot populaire qui s'en échappait. Repoussée 
d'abord» la colonne tomba dans un courant contraire 
qui la jeta au milieu d'une cour ruisselante de sang, 
toute jonchée de cadavres d'hommes et de chevaux 
parmi lesquels gémissaient» çà et là, des blessés. 

Les membres du gouvernement essayèrent de gravir 
les marches du grand escaUer. Un bruit formidable ré- 
gnait à l'intérieur du palais. La détonation des coups de 
fusil qu'on déchargeait aux voûtes se mêlait au plus in- 
définissable tumulte qu'il soit possible d'imaginer. Er- 
rant de salle en salle, à travers une foule fiévreuse qui 
n'entendait rien et hurlait d'une seule voix, les dicta- 
teurspurentapprécierle néant de leur pouvoir. L'homme 
ne soumet ses semblables que par le verbe ou le fer. 
Le gouvernement provisoire n'avait pas d'armée à son 
service ; il n'avait pas même une plume, et nulle voix 
n'était assez puissante pour étouffer dans sa sonorité le 



300 fSCONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

tumulte de toutes ces voix réunies. Un employé de la 
préfecture, M. Flottard, ne parvint que beaucoup plus 
tard à les tirer de cet embarras. 11 les conduisit dans un 
cabinet à l'entrée duquel on organisa une petite gardé. 
Les membres du gouvernement y furent successive- 
ment conduits. 

Il est à remarquer que dans la plupart des salles du 
palais, il se formait» dans le même instant, des gouver- 
nements plus ou moins fantastiques. Des orateurs ar- 
més jusqu'aux dents et montés sur des meubles en guise 
de tribune^ vociféraient djes listes impossibles. Il y a des 
instants où la politique de société secrète ou même de 
quartier élève des prétentions sans bornes. Au bout de 
quelques heures, un gouvernement fut sans doute sorti 
de cette confusion. Mais il en existait un qui avait sur 
tous les autres le grand avantage de se connaître. Déjà 
il avait pénétré dans la place. Composé d'avocats et de 
journalistes, il avait entre les mains, des plumes et du 
papier; dans chaque salle, il allait trouver un auditoire, 
au besoin un balcon du palais pour tribune , la place de 
Grève, couverte de cent mille hommes, pour assemblée. 
Paris était à lui. 

Les derniers partisans de la régence, groupés dans la 
salle du Conseil, délibéraient vainement. A deux pas de 
là, M. de Larochejaquelein, semant une influence con- 
traire, excitait le peuple à la haine et au mépris de la 
dynastie d'Orléans. M. Dussart dénonça le marquis à la 
multitude qui, ne voyant et n'écoutant que l'homme, 
en eût volontiers fait un des dictateurs du gouverne- 
ment de la République. M. de Girardin, qui espérait 
encore un retour vers la régence, essaya de prendre 



CeUVBBNBMENT PBOVISOIRB. 301 

la parole et fut écarté. Les noms illustres comme celui 
de M. de Lamennais» qui furent jetés dans cette multi- 
tude ignorante et tumultueuse, moururent sans écho. 
Ils eussent donné au pouvoir révolutionnaire une signi- 
fication bien différente. 

Dès rentrée des membres du gouvernement, la ré- 
gence avait perdu ses dernières chances. MM. Horace 
Say, Perrier, Thierry, Recurt, Flottard, Gelis, Lanque- 
tin, Gustave de Beaumont, Garnier Pages, de Male- 
ville, dans une réunion où les partisans de la dynastie 
dominaient par le nombre, avaient en vain, deux heures 
auparavant, essayé de se former en comité de sûreté 
générale. Le peuple les avait couchés en joue en criant : 
«A basles Orléanistes!» Il n'était résulté de cet inutile 
essai que la nomination de M. Garnier Pages aux fonc- 
tions de maire de Paris, avec MM. Guinard et Recurt 
pour adjoints. La République, née le matin dans l'ima- 
gination du peuple, avait pris comme le feu aux pou- 
dres. Elle surgissait partout. Le nom de Louis-Bona- 
parte prononcé à l'hôtel de ville, comme il l'avait été 
aux Tuileries, n'avait même pas éveillé l'attention des 
masses. Le mot de République couvrait tout. 

Le peuple sentait sa souveraineté et ne paraissait pas 
disposé à s'en dessaisir aussi facilement qu'en 1830. 
L^esprit d'organisation, qui régnait au milieu du désor- 
dre même, indiquait la nature de ses préoccupations. A 
peine maître de l'hôtel de ville, son premier soin avait 
été de former un corps, sous lenom de (/é%u^jrfup^u;)/^. 
Ce corps, présidé parle citoyen Drevet, père, s'était dis- 
tribué en treize postes occupant les principaux points. 
Des factionnaires improvisés furent placés aux portes 



302 SECONDS RÉPUBLIQUE FIANÇAISB. 

des caisses, des archives et du matériel. Ces mêmes dé- 
légués, avertis par le concierge Demarchelier que cin- 
quante-neuf gardes municipaux étaient cachés en divers 
endroits du palais, les firent évader. Le citoyen Perce- 
pied alla acheter des blouses pour travestir ces mal- 
heureux. Les délégués organisèrent, en outre, une 
surveillance des dépenses relatives à la nourriture, fi- 
rent transporter les morts dans une salle qui fut nommée 
Salle des Morts et gardée par un poste de dix-neuf hom- 
mes. Les familles purent ainsi reconnaître ceux de 
leurs membres qui avaient succombé pour la cause ré- 
publicaine. Des soins furent donnés aux blessés. 

Malgré ces essais d'organisation, l'entrée du gouver- 
nement provisoire à Thôtel de ville ne se fit pas aisé- 
ment. La multitude répandue dans le palais ne s'ouvrait 
qu'avec répugnance devant les nouveaux maîtres de 
ses destinées. M. Charles Lagrange facilita leur entrée 
en l'annonçant. Grâce à M. Ledru-Rollin, qui parut un 
des premiers dans la salle du Conseil, le mauvais effet 
de celte dictature, issue de la Chambre des députés, fut 
atténué. La popularité de l'avocat républicain fut très- 
utile au nouveau gouvernement en cette circonstance. 
Il n'eût peut-être tenu qu'à lui de l'étouffer dans son 
germe. Mais lui aussi avait oublié le mot du jeune Saint- 
Just : « On ne gouverne pas sans amis.» Il prépara les 
logis à ses collègues, ou plutôt à ses adversaires. 

L'entrée du vieux Dupont (de l'Eure), appuyé d'un 
côté sur le député Legendre, de l'autre sur sa ména- 
gère, acheva d'apaiser le peuple, toujours sensible aux 
choses qui font spectacle. Placé immédiatement au 
bureau, le vieillard ne put supporter l'étouffante chaleur 



1^ 



GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 303 

de lasalle. Il faillit à s'évanouir. On remporta. M. Arago, 
malade, arriva de l'Observatoire, accompagné de quel- 
ques parents et de M. Frapoli, patriote italien réfugié. 
M. de Lamartine erra longtemps de salle en salle, exci- 
tant l'enthousiasme par Téloquence de sa parole, la 
méfiance par les variations de sa vie politique. Ses efforts 
pour laisser le gouvernement provisoire dans le vague 
où se complaît son esprit et éloigner un parti pris dé- 
finitif, échouèrent. Le peuple voulait la République. 

MM. Dupont (de l'Eure), Arago, Ledru-RoUin, Ma- 
rie, Crémieux, Garnier Pages, Lamartine, parvinrent 
enfin à se grouper dans un cabinet attenant à celui du 
préfet et jadis occupé par M. Parent, secrétaire général 
de la préfecture de la Seine. Il manquait encore quatre 
personnesà cette réunion première, les trois journalistes 
et l'ouvrier dont les noms semblaient avoir été systéma- 
tiquement oubliés des listes de la Chambre. Leurs droits, 
à tout prendre, valaient bien ceux des autres. Il est 
même juste de rappeler que les premièrerlistes, faites 
avant la séance de la Chambre, émanaient d'eux. Quand 
M. Louis Blanc, dont les opinions républicaines n'étaient 
pas douteuses, parut dans la salle Saint-Jean, il fut en- 
levé et posé sur la table qui servait de bureau. Il fit de 
là une harangue qui plut au peuple. M. Flocon parla 
dans le mèmesens. M. Albert n'arriva que plus tard. 

Les trois journalistes, MM. Marrast, Louis Blanc et 
Flocon, se mirent ensuite à la recherche du gouverne- 
ment. L'ayant enfin trouvé dans le cabinet retiré où il 
délibérait, ils entrèrent. Les sept premiers dictateurs ne 
semblèrent pas satisfaits de ce renfort. On parut surpris. 
M. Crémieux, surtout, témoignait Tétonnement le plus 



304 : SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

candide. Chacun semblait se demander ce que souhai- 
taient ces messieurs et i'atlitude de ceux-ci répondait : 
Gouverner avec vous. M. Louis Blanc éleva la voix et 
parla de délibérer. Ce mot choqua surtout M. Arago qui 
le prit sur un ton blessant. A une sorte d'invitation de 
sortir j M. Louis Blanc se mit en colère. Il menaça d'en ap- 
peler au peuple. Parmi les sept premiers dictateurs, trois 
au moins s'en fussent mal trouvés. L'un de ces derniers, 
M. Garnier Pages, homme d'un caractère affectueux, 
s'empressa de concilier les esprits en embrouillant la 
question par la volubilité de son débit et en glissant le 
mot de secrétaires k propos des journalistes. Ceux-ci pu- 
rent croire que ce titre leur était donné en raisonde leur 
habitude de manier la plume. Ils pensèrent, non sans 
raison, que leurs titres ne pouvaient être inférieurs à ceux 
de leurs devanciers. Le Moniteur du lendemain devait leur 
apprendre le contraire et amener au sein du pouvoir une 
contestation nouvelle. De tels débuts laissaient assez 
présager à combien de conflits l'avenir allait être livré. 
Le gouvernement provisoire s'occupa tout d'abord de 
pourvoir aux grandes fonctions de l'Etat. La présidence 
du conseil échut à M. Dupont ( de l'Eure ) qui la délé- 
gua à M. Lamartine, ne calculant guère la portée d'un 
tel acte et les conséquences qu'il devait avoir. M. de 
Lamartine reçut, en outre, le portefeuille des affaires 
étrangères. Les autres départements furent ainsi dis- 
tribués: M. Ledru-Rollin à l'intérieur, M. Crémieuxà 
la justice, M. Marie aux travaux publics, M. Arago à la 
marine, M. Bethmont au commerce et à l'agriculture, 
M. le général Subervieàla guerre, M. Goudchauxaux 
finances, et M. Carnot à l'instruction publique et aux 



GOUVÉRNEMBNT PROVISOIRE. 305 

culles. On plaça M. de Cour tais au commandement 
général de la garde nationale de la Seine. Il était inutile 
de pourvoir au service des postes, M. Etienne Ârago 
en ayant pris possession. M. Caussidière, aidé de M. So- 
brier, s'était emparé de la préfecture de police, M. Saint- 
Armand reçut le commandement des Tuileries, et 
M. Dumoulin celui du Louvre. Des commissariats d'ur- 
gence étaient délivrés pour tel ou tel service, à des 
hommes souvent bien peu connus de ceux-là même qui 
les leur délivraient. Cette précipitation excusable sans 
doute dans un premier moment, ne l'était déjà plus le 
lendemain. On sait quelle légèreté y mit, pour sa part, 
M. Ledru-Rollin, et les conséquences fâcheuses qui en 
résultèrent pour la République. 

La curée allait commencer. Il y avait foule autour des 
dictateurs. Peu à peu, le lieu de leurs délibérations était 
envahi par de nouveaux arrivants. Un groupe de ci- 
toyens, parmi lesquels on distinguait MM. Barthélémy 
Saint-Hilaire , Recurt , Guinard , Félix Pyat, Sarrans, 
Duclerc, Pagnerre, etc., s'efforçaient de seconder le 
gouvernement, etsortaient de temps en temps pour cal- 
mer les colères du peuple. On étouffait. Les grandes 
assises populaires de la salle Saint-Jean continuaient 
pendant ce temps. La multitude avait nommé des dé- 
légués pour assister aux délibérations de ses dictateurs. 
Ceux-ci, serrés autour de leur table, enveloppés de 
regards méfiants, ébauchaient, d'une main agitée, des 
décrets qu'on leur arrachait à peine signés de deux ou 
trois noms. On se heurtait, en se roidissait contre la 
presse. La ménagère de M. Dupont ( de l'Eure ), qui 
craignait que son maître ne fût asphyxié ou renversé, 

T. 1. 20 



306 f^ECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

ne quittait pas des maias le (los de $a chs^ise. Pes roon- 
ceaux de papier maculé jonchaient le sol. 

Les adhésions commençaient. L'armée en dpnqajt le. 
signal. Les généraux Du vivier, Pire, Leydet, anci@Q§ ré- 
publicains, envoyèrent leur adhésion au gouvernemept 
provisoire. Le maréchal Soult offrit son illustre épée. Ou- 
bliant qu*il avait voulu faire avaler aux Parisiens le s^- 
bre d'Isly jusqu'à la garde, le maréchal Bugeaud mit cç 
sabre aq service de la République. Le général LarQQri- 
ciëre, malgré la blessure qu'il avait reçue le matin ay 
Château-d'Eau, vint à l'hôtel de ville, ainsi que le ffér 
néral Bedeau. Tous deux refusèrent, il est vrai, le porte- 
feuille de la guerre qui leur fut offert. Ils motivèrent ce 
refus par des raisons toutes spéciales, et relatives à leur 
poaition dansVarmée. Il y avait au fond une raison de 
convenance qui dominait les autres. N'eût-il pas été 
au moins fort singulier de voir au niinistère de la guerre, 
le soir du 24 février, un général qui, le matin mêijie, 
défendait le trône de Louis-Philippe 7 (^'esprit conser- 
vateur du gouvernement provisoire se trahissait dans 
cette proposition. Les intérêts existants pouvaient y 
trouver leur compte, mais rien n'était plus subversif de 
la logique révolutionnaire. Ce n'est pas la preniière 
fois qu'il nous sera malheureusement donné de remar- 
quer comment des hommes de talent, d'esprit, et, ce 
qui vaut mieux, de très-honnêtes gens, peuvent faire 
en politique de mauvaise besogne. 

Une trentaine de décrçts et de proclamations fjjt 
l'œuvre de cette nuit pleine de tu^ï)ulte et de périls. 
 chaque instant, le travail xles dictateurs était violem- 
ment interrompu par l'invasion des délégués envoyés 



GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 307 

par le peuple qui tenait ses séances dans la vaste salle 
Saint- Jean. Ces délégués arrivaient en armes, et pré- 
tendaient assister au travail du gouvernement. La mé- 
fiance la jDoins dissimulée régnait autour de ce pou- 
voir naissant. Le peuple a coutume de dire : « On 
nous a si souvent trompés, v II y a du vrai dans ce mot. 
Mais il n'est pas moins certain que le peuple n'aura ja- 
mais ce qu'il soubaite, et qu'en ce sens on le trompera 
toujours. La multitude veut le bonheur, c'est-à-dire 
l'idéal ; elle prétend à la justice absolue, c'est-à-dire à la 
perfection. Le tort de certains hommes est de lui pro- 
mettre ce qu'ils ne sauraient lui donner, cçque n6Qpm- 
porte pi|s d'ailleurs la misérable condition humaine. 

D^s ces irruptions de la foule, le pouvoir dictato- 
rial oscillait comme une barquQ secouée par la Ume. 
Le plus léger incident pouvait entraîner sa chute. Une 
seule voloQté déterminée, dans cette cohue de gens 
armés, eut en certains moments pu donuer le signal 
d'un massacre suivi de la plus effroyable anarchie. Il 
.^t miraculeux que dans une telle quantité d'hommes, 
il ne s'en soit pas trouvé un seul animé de sentiments 
réellement hostiles et décidé à tenter un coup de main. 
Dans ces crises suprêmes des peuples, le niveau moral 
s'élève. La méfiance garda donc des mesures. Et pour- 
tant cette méfiance était légitime à pareille heure, vis- 
à-vis d'une dictature dont la majorité inclinait vers la 
régence. Bien plus, elle était justifiée par les premiers 
décrets qui furent envoyés au Moniteur^ et répandus le 
soir même dans Paris. 

La première proclamation était formulée de la ma<«- 

nî^re suivante. 



308 SF.r.ONDR nÉPCRMOUE FBANÇAISE. 



AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS. 

Proclamation du gouvernement provisoire au peuple 

français. 

<f Un gouvernemenl rétrograde et oligarchique vient 
d'être renversé par Théroïsme du peuple de Paris, Ce 
gouvernement s'est enfui en laissant derrière lui une 
trace de sang qui lui défend de revenir jamais sur 
ses pas. 

» Le sang du peuple français a coulé comme en 
juillet, ce généreux sang ne sera pas trompé. Il a con- 
quis un gouvernement national et populaire en rapport 
avec les droits, les progrès et la volonté de ce grand et 
généreux peuple. 

» Un gouvernement provisoire, sorti d'acclamation et 
d'urgence par la voix du peuple et des députés des dé- 
partements, dans la séance du 34 février, est investi 
momentanément du soin d'assurer et d'organiser la 
victoire nationale. Il est composé de : 

» MM. Dupont (de l'Eure), Lamartine, Crémieux, 
Arago (de l'Institut), Ledru-Rollin, Garnier-Pagès, 
Marie. 

> Ce gouvernement a pour secrétaires : 

» MM. Armand Marrast , Louis Blanc , Flocon et 
Albert (sic). 

> Ces citoyens n'ont pas hésité un instant à accepter 
la mission patriotique qui leur était imposée par l'ur- 
gence. Quand la capitale de la France est en feu, le 
mandat du gouvernement provisoire est dans le saliit 



001) VERSEMENT Pa0VlS01H£. 309 

public. La France entière le comprendra et lui prêtera 
le concours de son patriotisme. Sous le gouvernement 
populaire que proclame le gouvernement provisoire, 
tout citoyen est magistrat. 

» Français ! donnez au monde l'exemple que Paris a 
donné à la France. Préparez -vous, par Tordre et par la 
confiance en vous-mêmes, aux institutions fortes que 
vous allez être appelés à vous donner. 

D Bien que le gouvernement provisoire agisse uni- 
quement au nom du peuple français, et qu'il préfère la 
forme républicaine» ni le peuple de Paris, ni le gouver- 
nement provisoire, ne prétendent substituer leur opi- 
nion à l'opinion des citoyens qui seront consultés sur la 
forme définitive du gouvernement que proclame la sou- 
veraineté du peuple. 

» L'unité de la nation, formée désormais de toutes 
les classes des citoyens qui la composent : le gouverne- 
ment de la nation par elle«même. 

» La liberté, l'égalité et la fraternité pour principes; 
le peuple pour devise et pour mot d'ordre : voilà le gou- 
vernement démocratique que la France se doit à elle- 
Hiémeetque nos efforts sauront lui assurer. 

» Signé : Dupont (de l'Eure), Lamartine, Grémieux, 
Ledru-RoUin, Garnier- Pages, Marie, Arago, membres 
du gouvernement provisoire. 

Armand Marrast, Louis Blanc, secrétaires. 

Cette proclamation n'est pas un chef-d'œuvre, mais 
c'est là son moindre défaut. Les actes d'un pouvoir nais- 
sant sont examinés avec soin. En butte aux soupçons du 
peuple, la plus grande faute qu'il puisse commettre est 



310 SECONDE RÉPOBLIQUB PRANÇAISft. 

de rester dans une ambiguïté qui laisse 1^ champ aux 
suppositions. Au nom de quel gouvernement les dic- 
tateurs s'adressaient-ils au peuple? Qu'éiait-ce que ces 
sympathies républicaines si faiblement expriihées î 
Cette phraséologie vague ne cachait- elle pas quelque 
embûche? La duchesse d'Orléans n'était pas sortie de 
Paris, disait-on. Les armées royales pouvaient revcnifr 
Ceux qui n'avaient pas craint de demander ou plutôt 
de prendre la dictature, craignaient-ils de se côm|)ro- 
mettre en proclamant la République 7 

Un motif respectable, sans doute, avait pu influer sût 
ce premier acte politique du gouvernement provisoire. 
Il ne voulait peser d'aucune sorte sur la conscience dd 
pays. Il avait la prétention de laisser la France libre 
de se choisir un gouvernement. Mais comment conci*^ 
liait-il ce scrupule de légalité avec l'illégalité de sa 
condition? Un tel raisonnement eût été àâa ptacddàtti 
la bouche d'un pouvoir intérimaire légalement ctHmti^ 
tué. Chez un directoire acclamé par une poignée d'àCo- 
lytes, contesté pour un tiers, conçu et formé enif^tnille, 
dans des bureaux de journaux, une telle réserve pou- 
vait bien paraître suspecte. Quand on a fait un pas dattô 
l'arbilrairei on ne saurait à son gré s'arrêter. Les dicta- 
tures ne sont pas faites d'ailleurs au nom et en vertu 
des majorités. Elles ne relèvent que de la e^nscience. 
Elles s'appuient sur une idée qu'elles regardent comme 
supérieure aux lois établies, et qui échappe, comme les 
vérités mathématiques^ à la décfision du tiotubrè. fin 
un mot, elles ne relèvent que d'elles«^mèmw du de 

Dieu. 

Où était l'idée du gouvernement provisoire ? Et é*î! 



GOUVERNEMENT PKOVISOIRE. SI 1 

Croyait la République préférable à toute autre forme 
gouvernementale , pourquoi iie ta proclamait-il pas ? 
Non-seulement elle était possible le 24 février 1848, 
mâil^ encore elle était inévitable. En reculant devant 
elle, le gouvernement provisoire avait l'air de la crain- 
dre. Entre les rêves dont les poètes de Téconomic 
publique bercent Timagination du peuple, entre les pré- 
tentions excessives des masses et leur condition pré- 
senté, il y avait beaucoup à faire. Un gouvernement 
républicain il' est au létal qu^uhè promesse. Le procla- 
mer, c'était seulerilent s'engager à faire quelque chose. 
Le gouvernement provisoire se sentait-il plutôt disposé 
ii conserver qu'à renouveler nos institutions ? 

Ces observations, le peuple les fit en un moment . Il 
remarqua en outre que deux noms manquaient à la 
signature de cette pièce : les noms de MM. Flocon et 
Albert. M. Ledru-RoUin n'avait pas sigtié d'abord. Son 
tiôtti figura pourtant au Moniteur après ta rectification 
d^Uri paragraphe , niais le nom de M. Albert, que 
M. Lôuis-Rlanc aurait, dit-on, ajouté sur épreuve, n'y 
existait pas. 

Les proclamations et décrets suivants relatifs à la 
gà)*dë nationale, aux ministères, à la dissolution des 
Chambres, à diverses nominations, portaient également 
pour siiscription : « Au noin du peuple français. » 

Ces décrets, copiés et imprimés, circulaient de main 
ëfl tiiàin dàtis les salles populeuses de l'hôtel de ville. 
On lès lisait à haiite voix en les accompagnant de com- 
mentaires. Dé là ils parvenaient à la foute immense qui 
couvrait la place de Grève. Des flots de nouveaux arri- 
vants augmentaietit ssdaë cesse celte innombrable mùl- 



312 SECONDE R3PUBLIQUE FUANÇAISE. 

titudc. HWe débordait de la (dace jusque sur les quais, 
les ponts et les rues des alentours. 

Partout on s'étonnait de ne pas voir, en tête de ces 
décrets, le nom de la République devenu le cri unanime 
de la population. Il n'y avait pas dix mille républicains 
à Paris la veille, mais Tidée avait germé tout à coup, et 
la ville entière s'enivrait d'un nom amené d'ailleurs par 
la logique des circonstances. Le mécontentement du 
peuple se traduisait en clameurs menaçantes qui arri- 
vaient aux oreilles du gouvernement provisoire. La place 
entière boulait, comme une mer agitée. 

Les scrupules des dictateurs faibhrent devant ces 
premières brises de la colère du peuple. On se hâta 
d'envoyer retirer du Moniteur la malencontreuse procla- 
mation, et d'y substituer, au paragraphe parlementaire 
où il était question des préférences républicaines du 
gouvernement provisoire, une phrase plus explicite : 
« Le gouvernement provisoire veut la République, sauf 
ratification par le peuple qui sera immédiatement con- 
sulté (1). » La proclamation ainsi amendée fut lancée 
à grand nombre d'exemplaires du haut des balcons et 
des fenêtres du palais. La foule s'en saisit, les lut. La 
bonne nouvelle circula bientôt de bouche en bouche. 
Un immense cri de : « Vive la République! » s'éleva 
de la place, et, gagnant de rue en rue, il fut bientôt ré- 
pété par Paris tout entier. 

Mais la lutte était loin de finir à l'intérieur du palais. 
A chaque instant, des groupes furieux venaient heur- 
ter à la porte du cabinet où s'était enfermé le gouver- 

(1) Voir le Moniteur univenel du 25 février 184tt. 



GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 313 

nement provisoire. Les crosses des fusils heurtaient 
avec violence et faisaient craquer les serrures, il fallait 
parfois que des hommes dévoués, des élèves des Écoles 
polytechnique et Saint-Cyr, que des gardes nationaux, 
des citoyens animés du sentiment de Tordre, employas- 
sent la force pour soutenir le choc de ces agressions. 
MM. Louis Blanc, Flocon, Albert, les membres les 
plus populaires de ce Directoire, sortaient et allaient 
calmer la foule. 

M. de Lamartine vint plusieurs fois haranguer les 
plus exaltés. Ce rôle n'était pas pour lui sans péril, 
mais il convenait à ses goûts et à son caractère. Les 
soupçons qu'il excitait irritaient son orgueil, comme le 
danger irritait son courage. Cette situation romanesque 
plaisait à l'auteur des Girondins. Mais souvent il ne 
recueillait pour prix de son éloquence que quelque 
réplique de ce genre : « Vous qui parlez si bien, 
ne cherchez-vous pas à nous endormir? » D'autres 
ajoutaient* : « Malheur à vous et à ceux qui, sous le 
nom de République, chercheraient à nous ramener 
Henri V ou la Régence ! » 

Certains groupes répétaient avec obstination que 
Garnier Pages le bon était mort, et s'écriaient : c Nous 
voulons la tèle du maire de Paris !» M. de Lamartine 
étant sorti pour apaiser ces furieux, on cria : « Nous 
voulons la tète de Lamartine, c'est un aristocrate ! » 
— «Ma tète! répliqua-t-il; plût à Dieu que vous l'eus- 
siez tous en ce moment sur les épaules. Vous seriez 
plus calmes ! » Le mot réussit. Le peuple passe aisément 
de la colère à l'enfantillage. Il se mit à rire. Un seul 
homme, plus acharné ou moins accessible à un trait d'es- 



àl4 SEGONbË RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

prît, Saisit M. de Lamartine au collet, et lui dit : « Ce 
n'est |)as ici ta placé ; va chanter. » M. de Lamarline se 
dégagea et alla, en effet, du haut du perron de Hiôlel 
d^ ville, harangtl^r la foUlë. Dix mille hommes, dont 
les trolË quarts ne purent sans doute distinguer le sens 
de ^ës paroles, le couvrirent d'applaudissefcnents. Oa le 
repoKa éti Iriotiiphe au cabinet du gouvernement pro- 
visoire. 

Une des plus bizarres prétentions de la multitude 
était de Vôit^ fohctionhéi^ le gouvernenient provisoire. 
è Nous avons été l^i àoUverit trompés ! » disaient-Ils. À 
peltiô M. dé Laiiiâî'liile était-il rentré dans ta salle du 
gduvehiëmeht, qu'une Irotipè considérable dé délé- 
gdés dé la place publique envahit rhôtel de ville. Le 
chef des premiers délégués, organisés dans le palais en 
pdstèé tWilîtakes, M. Drévet, enVoyà prévenir M. de La- 
itlàKinë. IJn grand bruit d^armes et de cris retentit 
dans lès escaliëris. Plusieurs portes furent brisées. Le 
gôuVéfneni)en( provisoire se criit perdu. 11 éleva à la 
hâte Une sot^té dé barricadé coiitrë la porte, entassant 
les meubles les uns sur les autres, et les soutenant de 
Tépaulè. « Ouvrez ! » vociférait la foule. « M. de La- 
liiâMine va soi tir, et s*àbôiichér avec le peuple,» rè- 
pondit-ôn. 

Là capitulation fut acééptée. M. de Lamartine sortit. 
El tandis que lé gouvernement provisoire se fortifiait 
eu édbelonhant de nouveaux postes, on entraînait ie 
pbête à là sâllé Saiht-Jean. u  bas Lamartine! » 
crfait-otl âiir son chemin. Un homme, dé stature gigan-* 
lésque, à longue bàrbé d'uû blond saie, Taposiropba 
en térfnèô injurieux. tJâ autre tira un coup de pistolet 



GOUVBRNBMBNt IHlOtlSOlkS. 3^6 

qui biôssa du nez un jeuûe hoinme qui se tenait prèë 
de lui. Le citoyen Drevët Be jeia^ le sabre à la main, 
au-devant de ces furieux. Arrivé à la petite extrade de 
la salle Saint-Jean, M. de Lamartine demanda ûht noii- 
veaux venus ce qu'ils Voulaient. «Persuadés, lui ré- 
pondit-'On^ que vous ne vous êtes placés à là tète dtt 
gouvernement que dans l'intention d'escamoter la fé^ 
volution, et de ne point proclamer la République ^ tibtlfc 
venons nous installer en permanence auprès de vous^» 
— « Qu'est-ce qUl a prononcé le mot de République ? • 
articula M. de Lamartine? — «Tous! tôUs!»"^ 
« Savez-vous ce que c'est que le gouvernement fép^- 
blicain? » ->- « Dites-le ! » Loi^squ'il eut fini de pàHéf, 
l'ours populaire était encore une fois muselé; Cette 
multitude, guidée par de très-justes instincts dé dé^ 
fiance, se croyait injuste, coupablcj àbuBéé^ etèerëti^^ 
rait en applaudissant. Étemelle histoii'e de là néiv^té 
liumainé ! 

Une petite proclamation, qui ne figulre pas au Monh* 
teur^ fut aussitôt après affichée dans Paris. Elle était 
conçue en termes destinés à mettre lés^ citoyens éU 
garde contre les calomnies qu'on faisait circuler sUr !% 
compte du gouvernement provisoire (1). 

Dans ces heures dévorantes, où il fallait pourvoir à 
tout en n>éme temps, on avait oublié de fouf^tiir deè 
aliments à la multitude armée ^ qui s'était improvisée 
gardienne de l'hôtel de ville. Une foule de eombattahts^ 
qui arrivaient après deux jours d'absence de leur doitii- 
cile, affamés et sans argent, criaient ; « Du pain seu^ 

{\) \o\rM%:Pihceê Jm9tifictUivé$t n. \2. 



316 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

lement! nous ne demandons que du pain ! » On eut bien 
de la peine, au milieu d'un pareil désordre, à satisfaire à 
ces demandes. Il fallut que le dévouement individuel 
prit l'initiative. Le chef des délégués, Drevet, contribua 
de sa bourse pour une somme assez considérable à Ta- 
cbat des vivres. Les membres du gouvernement sou- 
pèrent à minuit d'un pain de munition et d'un reste de 
vin laissés par un huissier. 

Les blessés gémissaient çà et là sur un peu de paille 
dans la cour et dans des coins du palais. On les réunit 
dans les chambres voisines de la salle du Trône. On as- 
sembla dans ces ambulances tout ce qu'on put trouver 
de matelas et de literies. Les docteurs Thierry et Sam- 
son, aidés des jeunes gens des écoles et des délégués, 
prodiguèrent à ces malheureux les soins les plus actifs 
et les plus affectueux. 

H. Charles Lagrange se multiplia pendant ces pre- 
mières heures de l'installation du gouvernement provi- 
soire. Acclamé gouverneur de l'hôtel de ville par le 
peuple, il aida beaucoup à contenir les bandes d'assail- 
lants qui se succédèrent à l'hôtel de ville jusqu'à une 
heure Irès-avancée. Le feu de ses regards, ses longs 
cheveux au vent, l'enthousiasme qui forme le caractère 
le plus saillant de sa physionomie, tout en lui contri- 
buait à captiver les masses. Les vieux républicains, les 
hommes de barricades étaient heureux de voir au mi- 
lieu d'eux le brave combattant*de Lyon. 

Dans ses fonctions de gouverneur, M. Charles La- 
grange était aidé par un homme énergique et actif, 
M. Rey, qui prit le titre de colonel et qui était digne à 
tous égards de le porter. On conçoit que la nomination 



r.OUVEnNEMENT PROVISOIRE. 31? 

(l'un gouverneur de l'hôtel de ville devait amener un 
conflit de pouvoir entre les délégués et H. Lagrange. 
Il ne se produisit pas d'abord, mais il éclata le lende- 
main. Le résultat fut de délivrer le gouvernement pro- 
visoire de la surveillance inquiète des délégués. 

Vers minuit, la plupart des membres du gouverne- 
ment provisoire, brisés de fatigue, épuisés de besoin» 
s'étaient retirés. L'accablement était si grand, après une 
telle journée, que plusieurs des citoyens accourus pour 
aider le nouveau pouvoir dormaient sur le parquet. 
Malgré les efforts des dictateurs pour rétablir Tordre, 
l'aspect de Paris n'était pas rassurant. Aucune force 
constituée, aucun pouvoir régulièrement établi ne ga- 
rantissait la société contre un coup de main. Les barri- 
cades et les hommes qui les gardaient étaient à peu près 
la seule force publique qui veillât sur la capitale. L'ar- 
mée se désorganisait avec une effrayante rapidité. La 
garde nationale, revenue d'un premier enivrement et 
comprenant enfin la conséquence des banquets, cachait 
sa honte et ses terreurs. Tout citoyen était devenu ma- 
gistrat, selon l'expression du gouvernement provisoire. 
Mais rien ne les reliait en groupe, et parmi les douze 
cent mille magistrats dont se composait la population 
de Paris, on pouvait bien compter trente mille voleurs^ 
vagabonds et repris de justice. 

Le gouvernement provisoire eût pu amener le réta- 
blissement de l'ordre en se concertant avec M. Caus- 
sidière, mais il avait des motifs pour ne pas le faire. 
La nomination d'un maire de Paris allait mettre la Pré- 
fecture de police à la disposition de M. Garnier Pages. 
Or, MM. Caussidière et Sobrier, désignés par la réunion 



348 SBCOMB RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

de U Réfom^^ ne pouvaient point convenir à Tancien 
rédacteur du J^atùmat. Ils envoyèrent dans la soirée la 
note suivante à l'hôtel de ville : « Nous n'avons encore 
reçu ^ii^Qun mot d'ordre du gouvernement provisoire ; 
il est urg^pt qu'il noua soit transmis immédiatement 
pour éviter les conflits. » Ils ne recurent point de ré- 
ponse. 

M. Caussidière avait isolément pris quelques mesures 
d'virgenQe. Lorsqu'il arriva à l'hôtel de la Préfecture, 
Q^viron deux mille sept cents hommes de garde munici- 
pale s'y trouvaient encore. Ils se retirèrent. La garde 
Hiunicipale dut laisser ses armes. En arrivant au quai, 
q^e1ques-uns de ces boiqpaes essuyèrent malheureuse- 
ment une fusillade qui en tua plusieurs. Aidé d'un ca- 
pitaine de la 1 1 « légion et del'adjudant Carôn, H. Caus- 
sidière organisa un service militaire, composéde gardes 
mitionaux et surtout d'insurgés. Labrigade des porteurs 
de dépêches fut augmentée. Le service des sapeurs- 
l^mpiers fonctionna comme de coutume et eut même 
l'occasion d'éteindre un incendie au Palais-Royal. Le 
Qâliveau préfet et son collègue M. Sobriertirent afficher 
leaoir mèmeupe proclamation au peuple souverain a»- 
nooçant la nomination du gouvernement provisoire et 
engageant les citoyens à ne pas quitter leurs armes et 
leurs positions. 

Cette proelamation ne fut pcunt insérée au Mmi- 
kHr (4). La nomination de MM. Caussidière et Sobrier 
n'avait pas été ratifiée par le gouvernement provisoire. 
Hais lorsqu'à minuit, M. de Lamartine, accompagné de 

(t) Toîr aux P^cêê Juiti/kmfiveiy n. 1.%. 



GODTBRNBMBNT PaOTlSOlRB. 319 

MM. Payer, Faivre et Ernest Grégoire, sortit de rtiôlej 
(le ville, il put apercevoir les barricades <|ui entQiira^i|| 
la Préfecture de police garnies d'insiur|gés bien armé^fit 
vigilants. Des lampions et d^s fçux de bivacs faisaiçp,( 
étinceler les baïonnettes dans les ténèbres. Lq Préfecture 
avait plutôt IVir d'un camp de partisans, hardiment poç^ 
au milieu de Paris, que de l'hôtel d'une administration 
municipale. Ce tableau dut inspirer à M. Garnier P^gè^, 
s'il put le contempler, de prudentes réflexions. 

Paris était paisible et mieux gardé que par une armée. 
Derrière les barricades, les insurgés fumaient leur pipe 
au feu des bivacs, causant de l'avenir de cette jeune 
République née des idées du siècle et d'une mauvaise 
humeur de bourgeois libéraux. Ils s'entretenaient d'es- 
pérances d'avenir. Pauvres gens! qui ne voyaient pas 
combien l'avenir était chargé d'orages. Ils s'enivraient 
d'un mot, d'un cri. Ils oubliaient que la société fran- 
çaise a été intégralement brisée en 1 789; que la Décla- 
ration des droits a émancipé tous les citoyens, mais que 
nul gouvernement n'avait réussi à constituer le contrat 
do l'autorité nouvelle, le pacte des hommes libres, le 
joug qui doit les asservir à une raison sociale; ilsîgno- 
raientque nul, parmi leurs dictateurs du jour, n'était apte 
à leur faire accepter ce joug ou à le leur imposer au besoin. 
Ils parlaient de vertu, de fraternité, de bonheur, et ja- 
mais plus de misères et de crimes ne devaient sévir 
contre ce fier peuple. Chaque cri d'enthousiasme, le soir 
du 24 février, était une promesse de sang. Car au 
fond et sans s'en douter, chacun, en criant : «Vive la 
République, » criait très-équitablement: «Vive moi! » 
Le foyer de l'autorité tendait à se transporter parcellai- 



320 SBGOKDE nÉrUDLIQUE FRANÇAISE. 

rement du centre à la circonférence, mécanisme anti- 
monarchique fort simple sur le papier, mais que les con- 
ditions existantes, la mauvaise fortune qui frappe les 
nations comme les individus, le manque d'un homme 
spécial peut«>étre, rendaient plus obscur que les mythes 
de rinde. 

Les complications allaient commencer dès le len- 
demain J 



CHAPITRE Vm. 



La société française manque de garanties. — Instinct des sectes socialistes. — 
Elles s'unissent aux néo-jacobins pour la manifestation du 25 février.. — Le 
drapeau rouge. — Ses significations contradictoires. — Horreur qu'il inspire 
aux conservateurs •— La Grève au point du jour du 26 février. — Arrivée des 
hordes de la misère. — Envahissement de Thôtel de ville. — Affluence des 
cadavres qu'on apporte au palais de tous les points de Paris. — Chevaux 
morts traînés sous le porche. — M. Auguste Blanqui. — M. Flocon part à la 
tête d'une colonne pour le fort de Yiucennes. — Résistance du gouvernement 
provisoire aux volontés de Témeote. — Faible insistance de M. Louis Blanc. 
— Hésitation. — Sortie de M. Goudchaux contre le drapeau rouge. ^ L'ou- 
vrier Marche. — Droit au travail. — Petit décret de M. Louis Blanc. — 
Nouvel assaut donné au gouvernement provisoire. — M. de Lamartine devant 
le peuple. — Sa trahison involontaire. — Son amour des applaudissements.— 
Discours en faveur du drapeau tricolore. — Un mendiant embrasse M. de 
Lamartine. — Défaite du drapeau rouge. — Indécision de M. Blanqui. •— 
M. Charles Lagrange nommé gouverneur de l'hôtei de ville. -^ Conflits 
entre le gouverneur et les délégués du peuple. — Us refusent de laisser enle- 
ver les cadavres. — Décrets divers du 25 février. — Incendie du château de 
Neuilly. — Dévastations dans la maison de M. de Rostchild à Puteaux. — 
Retour de Vincennes. — Adhésions des grands corps de l'État an régime 
nouveau. — Les départements acceptent la République. — Bruits erronés 
sur la fuite du roi et de sa famille. 



La journée du 26 février 1848 eut une influence 
décisive sur les destinées de la seconde République 
française. Le parti conservateur devait remporter sur 
Tesprit révolutionnaire. Mais il est juste d'ajouter que s 
la République était possible, inévitable en février 1848, 
elle ne pouvait l'être avec les conséquences que les 

T. I. 21 



322 SECONDS HÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

Français de notre époque prétendent attacher à son 
nom. 

La société des hommes libres du xix<» siècle sent 
très-bien Tisolement qui résulte de la déclaration des 
droits. Elle n'ignore pas que dans le morcellement des 
classes, dans le nivellement qui réduit un peuple à la 
molécule individuelle, Thomme reste faible, livré à sa 
seule force et aux coups de la fortune. La grossière as- 
surance mutuelle des sociétés anciennes et du moyen 
'âge, celle du maître et de l'esclave, du seigneur et du 
Tassai n'existe même plus ici. Dans la bataille de la vie 
chaque homme ne peut plus compter que sur sa pro- 
pre force. La société américaine a trouvé moyen de se 
former et de se développer sous Tempire de ce principe 
féroce, et une sorte de solidarité indirecte, sans amour, 
sans charité, née du jeu suractif des capitaux et d'une 
profonde compréhension des intérêts individuels, a pu 
sauver cette vaste association industrielle. Mais chez 
nous, peuple catholique et monarchique , hommes de 
sentiment accoutumés au régime de l'autorité, la li- 
berté ne fut profitable qu'à un petit nombre d'hommes, 
à cette classe moyenne qui se rapproche des Améri- 
cains par son culte pour les intérêts matériels. Le reste 
de la nation, la grande majorité du pays, s'effraya de 
se trouver livré aux chances aléatoires d'une vie libre, 
mais sans garantie. Depuis la déclaration des droits, les 
Français pouvant aspirer atout, moàs n'étant pas même 
sûrs de manger du pain, vivent dévorés de souci, 
d'ambition et de misère. 

Tous les grands esprits du xix« siècle ont été frappés 
de cette laeuaev Le sœialisme dcmt on a dit trop de 



iQalt tUeste au total l'ardente recherche ë'uiie garantie 
indispensable à la société, française. En ocmsiatantja 
cacophonie de ces sectes groupées sous im nom jéné^ 
rique, en n'oubliant pas que les utopies sont lés remèdes 
,de bonne feisume, les drogues empiriques etd^see^ 
rées des sociétés malades, il est permis d'affîmev aû^ 
jourd'hui où nulle passion ne se «néle à ces réflexions 
sur les rives du Cocyte, qu'il passera quelque ehose^de 
Saint-Simon et de Fourier dans nosinstUtions fti^ 
tures. 

Surprises, conHne toutfo mondevde la victoire de> lé- 
vrier et de la pmclaoMtUoade la République, le» sec- 
tes socialistes n'eiii*en( pofs le temps àe se* préparer à 
intervenir, dès le premier moment^ dans la formation du 
pouvoir. Jusqu'alors elles, ni'exiétaient pas à l'état de 
parti. Elles formaiîent, ()our. aÎBsi dire, un certain, nom- 
bre de .petites églises desservies par des ministres de 
différentes commuions, et soutenues par leuts fidèles 
respectifs. 

Très-près de ces seotes^îlfaut placer le/ JaeobnMme. 
Cjel^^ei avait beaucoup contribué ai la victoire dd fé- 
vrier. Il ne lui fut pas difiScile de comprendre aux pl^e^^ 
mières proclamations du gouvernement provisoire que 
le gou^vernement ïviu^is n'avait &ît que changer 4é 
nom. Le soir même du 34' février les hommes de ce 
parti énergique purent^ se communiquer leurs iuiffe^ 
sions dansles groupes de la Grève et ie la.BastiUe«I/i^ 
4ée d'exercer une pression sur les dictateurs ou pi»*- 
tôt de susciter une agitatie«i qui les emporterait ^ass 
la tourmente, germa dans l'esprit des méèontents. 
AjlOQtops à ces causes de lérmenjtttiony une^fiM^e 4ê 



3S4 SECONDS RÈPUBLIQUB FRANÇAISE. 

bruits sinistres qui, en alarmant les révolutionnaires, les 
poussent aux mesures extrêmes. On redoutait les forts, 
un retour imprévu des princes, une intrigue de la du- 
chesse d'Orléans avec certains membres du gouverne- 
ment provisoire, mille autres dangers plus vagues et 
d'autant plus propres à troubler les âmes. 

La première pensée des agitateurs fut de trouver un 
signe de ralliement, une couleur qui devint en même 
temps celle de leur drapeau. Afin de séparer plus ra- 
dicalement la République du passé, ils forceraient en- 
suite le gouvernement provisoire à arborer ce drapeau 
révolutionnaire. On fît choix du drapeau rouge. Pen- 
dant la nuit même du 24 février, ils travaillèrent acti- 
vement à confectionner des drapeaux et à distribuer 
des lambeaux d'étoffe rouge qui devaient servir à la 
manifestation du lendemain. Quelques membres du 
gouvernement provisoire, en revenant à Thôtel de ville 
sur la fin de la nuit, rencontrèrent des groupes d'hom- 
mes portant déjà à la boutonnière la couleur qui devait 
apparaître, comme une aurore sanglante, avec les pre- 
mières lueurs du jour. Ils prirent cela pour un signe de 
ralliement et rien de plus. 

Le drapeau rouge était bien choisi. Quoi de plus 
beau que le rouge ? Il enchante l'œil comme une fanfare 
enchante l'oreille ^ il est sonore comme un hallali dans 
les bois. Sa couleur est celle du sang et par conséquent 
de la vie. Le rouge excite au combat. Les soldats ro- 
mains s'habillaient de rouge pour que l'ennemi ne vit 
pas leurs blessures. Le rouge resplendit dans les pom- 
pes de l'Église. C'était la couleur de T oriflamme gau- 
loise et du vieux drapeau français. Les fédérés de 1 79SI, 



60UVBRNBMBNT PROVISOIRB. 325 

luttant contre la réaction du pouvoir, levèrent le drapeau 
rouge. Chaque fois qu'un tas de pavés s'est dressé au 
coin d'un carrefour contre la monarchie, on a presque 
toujours vu flotter un guidon rouge au sommet. Au 
total quelqu'antécédent historique ou symbolique qu'on 
puisse lui donner, cette couleur rouge exprimait à 
Paris au xix« siècle, je ne sais quel sentiment insur- 
rectionnel qui devait lui attirer fort légitimement Ta- 
nathème du parti conservateur. 

Par un intérêt du même genre, les sectes socialistes 
ne virent pas plutôt étinceler cette flamboyante ban- 
nière, qu'elles accoururent comme abeilles à la ruche. 
Et dès lors, il ne manqua plus qu'un acte public pour 
que toutes les petites églises du socialisme devinssent 
un parti. 

Pendant toute la nuit, des groupes stationnèrent sur 
la place de l'hôtel de ville et dans les rues voisines. 
A mesure que les ténèbres se dissipaient, ces groupes 
devenaient plus compacts. On voyait arriver des es- 
couades populaires armées de fusils, d'armes de tout 
genre, précédées d'un drapeau rouge et portant à la 
ceinture une bande d'étoffe rouge. D'autres en or- 
naient leur bras ou leur boutonnière* Ils distribuaient 
à la foule des pièces d'écarlate qui, lacérées en milliers 
de morceaux, allumèrent bientôt la Grève, les quais et 
les rues voisines d'une poupre incandescente. 

Les dictateurs, le visage collé aux vitres, purent ju- 
ger de l'effet dès les premiers rayons du jour. Ils ne 
laissèrent pas d'être fort inquiets de cette scène à la- 
quelle ils comprenaient peu de chose, sinon que cela ne 
présageait rien de bon pour eux. Ce peuple devenu tout 



326 SEGONDB lÉPUBLfQOK FlAltÇAnB. 

rouge comme par enchantement, ne pouvait avoir qae 
des intentions hostiles. Leur effroi dut augmenter en 
s'apercevant que les mécréants avaient poussé Tau- 
daée jusqu'à mettre un drapeau rouge dans les mains 
dt la figôve équestre du YeK-Galant et que des bras 
coupables secouaient déjà des bannières de pourpré à 
quelques fenêtres âeTliotel de ville. 

Le palais était gardé par les postes des délégués pla- 
cés en travers de la principale porte. Épaulés eoMre 
les muraiUes, ils pouvaient mieux résister aux enva- 
bisseideDts de Téitieute. D^mcieâtt cafi<Onnifers, rentrés 
depuis longtemps parmi le peuple, se souvenaient de 
leur premier métier. Ils se tenaient debout, mèche al- 
lumée, à côté des canons. 

Quand le jour se dégagea entièrement, toute la mul« 
titode rassemblée en Grève déchargea en Fair ses pis- 
tolets et ses fusiis<, comme si elle eut voulu par cette 
salve, célébrer le fOur de son triomphe. Les dictateurs 
tressaiUirent. Ne sachant à quelle cause attribuer eelte' 
fbsiUade universelle, ils seréfugièrent entre les fenêtre^. 
U est ibcile à un gouvememenft établi d'opposer une 
résistanee à l'éitieute. Telle n'était pas la situation des 
dictateurs de février, maîtres d'un pouvoir désorganisé, 
dépourvus de sol^dats et de garde civique. Tandis que 
MM. Marrastet Made envoyaient inutilement demander 
du secours aux maires de Paris^ l'exaltation augmentait 
dans les maa»^. 1^ orateura dégroupés éf^auffâfiént 
les tètes; D13 temps em temps on voyait toés les bras 
tendus vers to pafatts an cri dé : Yivé la République ! 
comme si le peispita eut craim qa'to ne v^uhit lai lui 
enlever. 



ftocYBBfiVBmrr protisoiib. 327 

Tout à coup, une saurage clameur retentît autour de 
la Grève. Des chants et des cris sans nom étonnent et 
réjouissent le peupfe qui sent venir du renfort. Les ar^ 
tères qui s'ouvrent sur la place, vomissent une armée 
d'hommes en guenilles, d'enfants perdus de la civili- 
sation. C'est la petite et la grande truanderie, la sainte 
canaille, la vraie, celle qui croupit dans l'ignorance, le 
crime et la misère, et qui semble expier les joies et les 
vertus des heureux de ce monde par tous tes vices et 
les maux dont elle est chargée. Elle venait, eHe aussi, 
donner l'assaut au gouvernement provisoire, eachant 
peut-être dans ses rangs quelque dictateur lépreux 
qu'elle eut mis au pouvoir et qui eût sans pâKr, entre 
la potence et la morgue, tranché dans le vif de la société. 

La multitude oscilla sous la pression de ces bandes. 
L'armée des pauvres passa, entraînant une partie de 
peuple au chant de la lUarseillaise. On vit alors une cin- 
quantaine de mille hommes, criblée de taches rouges, 
se ruer contre le palais et s* engouffrer sous le porche 
de la grande entrée, comme l'eau dans une écluse. Au- 
cune résistance n'avait été possible. Quand l'hMel de 
ville fut plein, ce qui restait dehors couvrait encore la 
place tout entière. Debout devant le palais, la multi- 
tude chantait une Marseillaise monotone et téttia* 

Les dictateurs comprirent renvabisiement du palais 
au tumulte extraordinaire et aux coups de fusil qu'on 
entendait dans les couloirs et lei escalieri. Les élèves 
des écoles, les partisans du pouvoir, quelques amis par- 
ticuliers des membres du gouvernement, formaient un 
rempart de leurs corps aux dictateurs acculés, comme 
le sanglier par la meute. Dans la salle Saint-Jetn, dans 



3SI8 IBCONDB RÉPUBLIQUE FRANÇAISB. 

les cours, dans tous les endroits où il était possible de 
former une assemblée, les discours et les rixes avaient 
commencé; sur les marches des escaliers, des philoso- 
phes, pieds nus et sans manteau, cuvaient Teau-de-vie 
de la nuit en grommelant des malédictions inintelligi- 
bles.' Et pendant ce temps, sur la Grève, le joli drapeau 
rouge flottait toujours au vent matinal qui venait de la 
Seine. 

Plus d'un membre de cette dictature bourgeoise re- 
gretta peut-être en ce moment ses pantoufles et 
M. Guizot. 

Un fait étrange et qui semblait le résultat d'un plan 
prémédité, contribuait puissamment à augmenter l'exal- 
tation du peuple. De tous les points de Paris, des cada- 
vres étendus sur des brancards étaient apportés à l'hô- 
tel de ville. Les civières étaient ordinairement portées 
par quatre citoyens, à peine vêtus, et dont la condition 
ne valait certes pas celle du compagnon qu'ils venaient 
ofirir en spectacle au gouvernement provisoire. Qui 
avait donné l'ordre d'apporter ainsi tous ces cadavres 
au même endroit? On l'ignorait, mais il en arrivait 
comme par enchantement. La foule s'écartait pieuse- 
ment devant les porteurs, qui entraient sans obstacle 
dans ce palais inabordable. 

La salle des morts déborda bientôt. Alors fatigués 
d'empiler leurs sinistres fardeaux, les porteurs seaiè- 
rem partout leurs cadavres. On en mit au beau milieu 
de la salle Saint- Jean, dans les cours, sur les marches 
des escaliers. Quelques-uns, tués de l'avant- veille exha- 
laient déjà une odeur infecte. 

Comme pour compléter cette lugubre mise en scène, 



GOUVBRNEUENT PROVISOIRE. 329 

des bandes de hideux petits gamins , qui jouaient et 
barbottaient dans le sang, depuis la veille, autour des 
chevaux morts, s'avisèrent d'une étrange chose. Ils se 
procurèrent des cordes, passèrent des nœuds coulants 
au cou des chevaux et s'attelant en grand nombre, ils 
parvenaient à traîner la charogne jusque sous la grande 
voûte du palais où ils Tabandonnaient. Ils couraient 
ensuite en chercher une autre et ils en eurent bientôt 
jonché la première cour. Tout cela formait un specta- 
cle funeste et démoralisant. Le sang ruisselait partout; 
de sorte que les lambeaux d'étoffe rouge attachés aux 
habits des patriotes, ressemblaient aussi à du sang. 

Cet envahissement de la mort devint tel que les doc- 
teurs Thierry et Samson, effrayés, montèrent au cabi- 
net du gouvernement provisoire, et dirent à M. de La- 
martine, qui Ta répété dans le récit de ses actes pendant 
la révolution : « Les morts nous submergent; qu'al- 
lons-nous devenir? » 

Un bruit très-inquiétant pour le nouveau pouvoir 
ajoutait encore à toutes ces causes d'anxiété. M. Au- 
guste Blanqui était arrivé de la maison de santé des en- 
virons de Blois, où il avait obtenu de passer le temps 
nécessaire au rétablissement de sa débile constitution. 
On assurait, qu'à la tète de deux cents conjurés, il de- 
vait s'emparer de l'hôtel de ville et en chasser le gou- 
vernement provisoire. Deux cents hommes résolus, di- 
rigés par M. Blanqui, étaient en effet beaucoup plus 
redoutables qu'une multitude sans volonté déterminée 
et sans chef. 

Cinq .membres du gouvernement MM. Marie, Garnier 
Pages, Crémieux, Laujartine et Flocon étaient alors à 



330 sBeemm ntfmmtoÈ nunçAisB. 

rhôPél rfc yîHe. M. Ledru-RoHm, qm venait d^afriver, 
n'avait pu se faire jour à travers la mukitud^ et pé«- 
nétfer josqo'an cabinet du Conseâ. Il attendait dans la 
loge du concierge que ce torrent d^hommes s'écoulât 
et lui permit de passer. Les dictateurs ne resteront 
bientôt plus qu'au nombre de quatre. M. Flocon ventât 
de descendre sur la place pour se mettre à la tête d'une 
colonne considérable qui voulait absolument marchés 
à l'attaque du fort de Vincennes. Le fort était gardé p» 
une nombreuse garnison. Dans l'état d'exaltation du 
peuple, des actes de violence dont pouvait résulter un 
combat, étaient à craindre. En dirigeant luf-mémerex- 
pédition,M. Flocon espérait éviter de grands malheots. 

Les orateurs de la foule étaient enfin parvenus jus- 
qu'aux membres du gouvernement provisoire, ils de- 
mandaient aux dictateurs compte des heures écoulée». 
Ils voulaient qu'on substituât le bonnet phrygien et le 
drapeau rouge au coq gaulois et an drapeau tricdtore. 
Ils réclamaient le désarmement de la garde nationale 
si longtemps complice de la monarchie, une déclara- 
tion de guerre aux rois de l'Europe, l'arrestation deê^ 
ministres, le procès du roi, la confiscation de ses ïÀem 
au profit de la nation. Ces discours vigoureux étaieaf 
tenus lesarmes^à la main. La situation des quatre dic- 
tateurs présents prenait une tournure assez mauvaise. 
Heureusement pour eux, M. Louis Blanc arriva. Il 
parvint, aidé de BtM. Marrast et Bastide à faire éva- 
cuer le premier étage. 

Au fond, ce qui se passait en ce moment, n'était que 
la continuation de la lutte entre le principe conserva- 
teur elle principie révolutionnaire. En arborant le dra«- 



peau rouge, symbole de Tunité, le gouvertiement don- 
nait un gage àlai^éyolution. Il se séparait radicalement 
du régime déchu. L'instinct du peuple était sûr. Il 
est juste d'ajouter que le rouge n'avait pas tout à fait, 
au 25 février, la significatioifi terroriste que nos guer- 
res civiles lui ont donné depuis. 

Pdf un instinct non moins sûr que cdui du peuplé, 
la majorité conservatrice du gouvernement provisoire, 
opposait une résistance désespérée à la transformation 
des couleurs nationales. Elle oubliait qu'on eût été en 
droit de lui demanda en vertu duquel principe elle avait 
détrôné Louis-Philippe, et s'était en^parée du pouvoir 
puisqu'elle persistait à suivre les errements du passé, 
à conserver presqu'intact le feisceau politique et admi- 
nistratif laissé par son prédécesseur? Louis-Philippe 
n'avait-il pas accepté 1^ Réforme? Si la révolution 
devait s'arrêter là, pourquoi s'être mis à sa place? 

M. Louis Blanc ne se dissimulait pas absolument f im^ 
portance de la manifestation, mais il n'en vit pà^ toutes 
les conséquences. Un instant délivré de la pression de 
l'émeute, il plaida en faveur du drapeau rouge, plutôt 
en historien qu'en politique. Le trouble et l'émotion 
que laissaient derrière elle ces violentes agressions, 
ne lui permirent sans doute pas de sentir quMl y avait 
presque une question de vie ou de mort pour la révo- 
lution dans ce simple fait. 11 ne vit pas le danger qui 
allait résulter de laisser le lendemain même de février, 
la victoire à l'esprit de conservation. Il parla du dra- 
peau tricolore sans passion, sans conviction, rappelant 
qu'il avait été créé pour les besoins d'une autre révo- 
lution, dont la première tactique fbt de confondre les 



332 SBGORDB RÈPUBLIQUB FRAlIÇAin. 

trois ordres. Chose étrange, la mollesse même de l'ar- 
gumentation de M. Louis Blanc lui ramenait les esprits 
de ses adversaires, et le drapeau rouge Teùt emporté 
sans l'intervention du banquier Goudchauxqui entra. 

Avec ce puissant instinct de conservation de soi- 
même qui donne une si grande force à la classe 
moyenne, le ministre des finances de la seconde Répu- 
blique vit que le pouvoir allait à la révolution. Il se dé- 
chaîna contre le drapeau rouge, avec une conviction si 
vraie, avec une énergie si désespérée, que M. Louis 
Blanc, moins clairvoyant, moins convaincu, céda. 

Mais le peuple ne cédait pas encore, lui. Un grand 
bruit éclata dans les corridors. On entendit briser des 
portes. Les élèves des écoles qui gardaient le gouver- 
nement, les consignes postés dans les antichambres, 
furent culbutés. Une foule irrésistible arriva jusqu'à la 
porte du Conseil. Elle s'arrêta sur le seuil. Un seul de 
ces hommes se détacha du groupe, et s'avança le fusil 
à la main. 

C'était un jeune ouvrier d'environ vingt-cinq ans, 
nommé Marche. Ses traits, malgré leur altération mo* 
mentanée, devaient être beaux. Il paraissait très-ému. 
L'œil étincelant, le visage pâle, il fit en entrant sonner 
sur le parquet la crosse de son fusil. D'une voix rude, 
il déclara qu'il venait au nom du peuple. En même 
temps, il montrait du geste cette immense fourmilière 
humaine, répandue sur la Grève. Il parla en maître, 
accentuanl sa phrase d'un coup de crosse de fusil, qui 
tombait comme une menace à la fin de chaque in- 
jonction. 

L'ouvrier Marche venait au nom du peuple, sommer 



eOUVBRNBlIBNT PROVISOIRE. 333 

le gouvernement provisoire d'avoir à décréter à la mi- 
nute le droit au travail, l'égaUté des conditions, et 
l'acceptation du drapeau rouge. Il parlait le fusil en 
main, cinquante mille hommes armés derrière lui, 
comme s'il eût tenu en son pouvoir la vie des dictateurs. 
Outre MM. Grémieux, Lamartine, Garnier Pages, Marie, 
Marrast et Louis Blanc, il y avait là un groupe d'hommes 
parmi lesquels se trouvaient MM. Bûchez, Flottard, 
Payer, Bastide et Barthélémy Saint-Hilaire, etc. Plu- 
sieurs d'entre eux prirent la parole pour répondre à 
l'orateur du peuple. 

Avec cette sécurité profonde que donne l'ignorance, 
l'ouvrier Marche venait de poser au gouvernement pro- 
visoire, la grande question du xix« siècle , la garantie 
cherchée si laborieusement par tous les penseurs. Et il 
leur demandait à la minute la solution du problème. 
Le tort des révolutionnaires est d'imaginer qu'on appli- 
que un système à une société, comme une méthode 
d'enseignement à une école, ou à un régiment. Rien 
n'était plus simple que de décréter le droit au travail, 
rien de plus difficile que de l'appliquer. Le droit au 
travail se lie à son organisation. L'un et l'autre ne 
sauraient naître que de l'accord des volontés. La société 
nouvelle se reconstruira par le développement du prin- 
cipe de l'association, comme la société industrielle du 
moyen âge s'est construite jadis par l'esprit de cor- 
poration. 

Sans doute l'ouvrier Marche était de bonne foi. Il 
ne lui était pas possible de voir qu'il disait une absur- 
dité, et qui pis est une impossibilité. Les dictateurs 
l'écoutaient consternés. Un seul éprouvait une joie pro* 



334 SKÇPKDB RftPDBLlQI» FIAMÇAISB. 

foDde, M. Louis Blanc. Celte pression venait en. aide à 
ses secrets desseins. Il eut un moment cette illusion de 
croire quUl lui serait peut-être donné de faire passer la 
société parle trou d'aiguille de ses petits livres. Cooime 
si la société se modelait jamais sur un livre, ce livre 
fût-il Tœuvre du plus puissant génie ^ue> la race hu- 
maine ait enfanté. 

M. de Lamartine qui, dans toutes ces circonstanceSy 
jQuait en quelque sorte un rôle de magnétiseur^ essaya 
.^e calmer Touvrier en colère. « Ne m'endormez pas 
avec vos habiletés de langue, » lui répliqua le brave 
utopiste. Mais ses compagnons, moins prudents, exigè- 
rent qu'on laissât parler M. de Lamartine. Aussitôt ses 
lèvres s'ouvrirept, et les paroles commencèrent à cou- 
ler. Elles produisirent leur effet ordinaire^ Noyée dans 
un flot d'éloquence sentimentale, Ténergie du sauvage 
mollit. Pendant ce temps, H. Louis Blanc rédigeait 
dans l'embrasure d'une fenêtre un petit décret ainsi 
conçu : 

« Le gouvernement provisoire de la République 
française s'engage à garantir l'existence de l'ouvrier 
par le travaU ; 

» Il s'engage à garantir du travail à tous les eitoyena; 

» Il recoQoait que les ouvriers doivent s' associer en- 
tre eux pour jouir du bénéfice de leur travail ; 

» Le gouvernement provisoire rend aux ouvriers, 
auxquels il appartient, le million qui va échoir de la 
Uste. civile (1). » 

En rec^vaqt ce papier, l'ouvrier Marche, crut qu'il 

(1) V<ûrlei(E^f<Mfr iiMNP€i^/, des 2é «t ^ iéfriir 1148. 



possédait quelque cbose. En rédigeant pe. décret, 
M* Louis Blanc s'imagina qu'il engageait le gouverne- 
ment provisoire. Tous deux se trompaient* L'écritai*e 
ne garantit pas mieux que le di^couj^s., Un engagement 
n'a de valeur qu'autant qu'il est d'une exéc^Uioq possi- 
ble. La société française ne pouvait; pas en 1848 se 
garantir du travail. Si elle avait été as^ez éclairée ou 
plutôt assez formée à cet ordre de civilisation^ elle n'eut 
pas attendis, pour le mettre en pratique un cbiffon de 
papier de M. Louis Blanc ou de tout autre dictateur aux 
écritures. 

Lorsqu'une société, n'est pas étouffée par soq gau- 
vernement, i^lle donne ordinairement d'elle-même la 
mesure de son entité. Si le problème qjui tourmente 
la France du xix« siècle avait été mûr, la société fran- . 
çaise, le 25 février, débarrassée du système de la mo- 
narchie constitutionnelle, se fut instinctivement préci- 
pitée dan« l'ordre nouveau où l'eût appelé son génie. 

L'ouvrier Mardie et la cohorte qui l'avait vomi 
comme un sphinx au sein du Conseil épouvanté, rétro* 
gradèrent joyeux. La multitude du dehors, vierge de 
paroles et d'écritures, ne partagea paacette^atifi&ction* 
Elle retint à l'assaut du gouveraementé II était midi^ La 
Grève toute rouge hurlait pay cent mille voix confondues 
en une seule. Cette foule tourbilloaoâ comma we bour- 
rasque sous le porche du palais. Ceuj^ du dedans étouf- 
fés crièrent : « Aux armes ! » Hais, foulant aux pieds 
les vivants et les morts, les assaillants gravissaient le 
grand escalier. Les postes repoussés , n'osant pae se 
servir de la baïonaette^ demandèrent à grands cria un 
orateur : cLmartiiie l Laïaartine ! » 8'écriaient-ils« Ce- 



336 SECONDS RÉPUBLIOVK FRANÇAISE. 

lui*ci, épuisé, soufflait étendu sur le parquet. Il se leva 
et descendit. Quand il eut paru, les assaillants lui criè- 
rent un seul mot : « Traître ! » 

Cette fois encore Finstinct du peuple était juste. Mais 
ce qu'il y avait d'étrange et de fatal dans cette situation, 
c'est que celui-là qu'on accusait de trahison trahissait 
sans s'en douter et avec les meilleures intentions du 
monde. Successivement légitimiste , orléaniste, gauche 
dynastique, etc., il se croyait sincèrement alors répu- 
blicain. Au fond, et sans y songer, il s'abandonnait à 
sa nature de poète. Heureux de dire de belles phrases, 
d'exercer sur la foule l'influence du discours, d'augmen- 
ter sa popularité, de caimer les passions comme un 
Neptune les flots, enivré du charme de régner sur les 
cœurs et sur les imaginations, s'offrant à la classe 
moyenne comme une planche de salut, à tous les par- 
tis comme l'homme des transitions, noyant dans le miel 
toutesles mouches qui l'approchaient, il paralysait la Ré- 
publique et gagnait des suffrages. Comme le peuple le 
lui avait justement dit, il endormait. Comme il le lui 
disait alors, il trahissait. M. de Lamartine est l'homme 
qui a le plus contribué à perdre la révolution. 

Il prit la parole et usa de ce moyen tant de fois em- 
ployé, qui consiste à enivrer le peuple d'admiration 
pour lui-même. Moyen infaillible, hélas! Il s'éleva en- 
suite avec force contre le drapeau rouge, parvint à as- 
sombrir la plus belle, la plus vivante, la plus gaie des 
couleurs. Il en fit le pavillon des villes assiégées, le signe 
de la désolation et de l'effroi, le drapeau de la terreur. 
Il lui donna malheureusement la signification qu'il aura 
un jour ou l'autre dans l'histoire de ce peuple aux pri- 



«OUVERNBMBNT PROVISOIRE. 337 

ses avec le problème d'une civilisation nouvelle, parce 
que nulle parole ne tombe à terre qui ne germe à son 
heure. 11 termina par une subtilité rhétoricienne dont 
la classe moyenne allait s'emparer un moment après, 
pour l'exalter, la répandre, la glorifier, mais au total 
pour s'en faire un instrument de contre-révolution et 
de conservation de ses privilèges. 

Animé d'une conviction fugace comme la fièvre, 
M. de Lamartine s'écria : «Le gouvernement je lésais, 
est aussi décidé que moi-même à mourir plutôt que de 
se déshonorer en vous obéissant. Quant à moi jamais 
ma main ne signera ce décret ! Je repousserai jusqu'à 
la mort ce drapeau de sang, et vous devriez le repu* 
dier plus que moi ! Car le drapeau rouge que vous nous 
rapportez n'a jamais fait que le tour du Cbamp-de- 
Mars, traîné dans le sang du peuple^ et le drapeau tri« 
colore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et 
la liberté de la patrie !» — « Quand on parle comme 
ce brave citoyen, dit un des auditeurs, on a du cœur 
dans le ventre, ou je ne m'y connais pas. Celui-là sait 
nous rappeler nos campagnes et notre vieille gloire (1 ). » 
M. de Lamartine fut pressé dans les bras de ses amis. 

Mais le gouvernement pas plus que M. de Lamartine 
n'était décidé à mourir pour le drapeau tricolore. On 
préparait un drapeau rouge au moment où le banquier 
Goudchaux brisa le courant par sa puissante et instinc- 
tive répulsion. Dans son rapport du 6 mai 1848, M. de 
Lamartine s'exprima ainsi : « Le drapeau rouge pré- 
senté un moment, non comme un symbole de menace 



(1) Voir la relation du délégué Dr«Tet. 

T. I. 22 



338 SECONDE RiPUBLIQUE FfiAfiÇAISS. 

et de désordre, mais comme un drapeau momentané de 
victoire (1)... » Que signifiaient donc alors ces anathè- 
mes lancés avec tant de violence dans la matinée da 
25 février? 

La multitude avait rétrogradé à la suite de ce dis- 
cours, mais une nouvelle bande amena un reflux. «Le 
décret! Le décret ! s'écriait-elle, ou le gouvernement 
des traîtres à la lanterne! » M. de Lamartine, à qui nul 
ne saurait contester le courage physique, vint au-de- 
vant de cette horde. Il monta sur une mauvaise chaise 
et essaya de se faire entendre. Les assaillants les plus 
rapprochés du groupe qui l'entourait, rugissaient de 
fureur. Ils le menaçaient de leurs armes. Un mendiant, 
qui s'était pris d'enthousiasme pour le poète orateur, le 
couvrait de son corps. Cet homme était blessé au visage, 
de sorte que son sang coulant sur M. de Lamartine, fit 
croire qu'il était blessé lui-même et lui attira un mou- 
vement de sympathie. Il en profita pour parler. Quand 
il eut fini, le mendiant se jeta dans ses bras et s'éva- 
nouit. En tombant il entraîna M. de Lamartine qui fut 
retenu par les mains de ses amis. 

Saturée de discours, la foule fléchit et rétrograda 
jusqu'au dehors du palais. Des bandes irritées^ mais 
craignant sans doute qu'une lutte sanglante ne perdit 
la République, se retirèrent emportant ce drapeau 
rouge qu'on devait revoir en de si fatales conjonctures. 
Le drapeau tricolore, replacé dans la main du Béarnais, 
flotta aux fenêtres et reparut avec éclat dans les quar- 
tiers riches. Les amis du pouvoir secondaient ce mou* 

(1) Voir le Moniteur univenel, da 27 mai 1848. 



fiaCVEBNEMENT PROVISOIRE. 339 

vement de retraite. Pendant plusieurs jours encore, on 
vit des morceaux d'étoffe rouge à la boutonnière d'une 
partie de la population, mais le nombre de ceux qui 
persistaient à le porter diminuait de jour en jour. 
On n'en vit bientôt plus. Le lendemain même du com- 
bat, la révolution venait d'essuyer une défaite. 

On prétend que dans la soirée, M. Auguste Blanqui, 
effrayé lui aussi des conséquences d'une crise dans un 
'pareil moment, renonça au projet qu'il aurait eu de 
chasser de Thôtel de ville le gouvernement provisoire. 
Les hommes réunis en armes dans la salle du Prado 
furent, dit-on, congédiés. Il ajourna ses entreprises et 
crut devoir se borner à un rôle de surveillance et d'ex- 
pectative. C'est un des aspects de ce caractère, que nous 
étudierons plus loin, de manquer d'audace en des cir- 
constances où il semble que la Providence se plaise à 
lui mettre aux mains la destinée des partis. 

Au moment où les légions du drapeau rouge bat- 
taient en retraite, M. Charles Lagrange entra dans la 
salle du Conseil et dit : « Je suis Lagrange, de Lyon. 
Vous avez besoin d'un gouverneur, nommez-moi. » 
M. Lagrange avait déployé une activité fiévreuse depuis 
la veille, il était souvent parvenu à calmer le peuple qui 
l'aimait. On le nomma. MM. Marie, Louis Blanc et Gar- 
nier Pages signèrent le décret qui lui conférait les fonc- 
tions de gouverneur de l'hôtel de ville. Cet incident 
eut pour résultat d'amener presque aussitôt un conflit 
de pouvoir entre le gouverneur et les délégués du peu- 
ple. Les dictateurs se trouvèrent bientôt délivrés d'une 
surveillance importune et jalouse. 

Tout dans cette journée devait contribuer à l'affer- 



340 SECONDS RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

missement du gouvernement provisoire. Il avail Juré 
vingt-quatre heures. C'était déjà suffisant pour consta- 
ter une sérieuse prise de possession. 

La victoire du drapeau tricolore contre le drapeau 
rouge fut le soir même célébrée par des illuminations 
dont la classe moyenne fit largement et joyeusement 
les frais. Le lendemain un décret fut rédigé en ces ter- 
mes : « Le gouvernement provisoire déclare que le dra- 
peau national est le drapeau tricolore, dont les couleurs 
seront rétablies dans Tordre qu'avait adopté la Républi- 
que française; sur ce drapeau sont écrits ces mots: 
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE, Liberté, Egalité ^ Fraternité^ ivois 
mots qui expliquent le sens le plus étendu des doctri- 
nes démocratiques, dont ce drapeau est le symbole en 
même temps que ses couleurs en continuent les tra- 
ditions. Gomme signe de ralliement et comme souvenir 
de reconnaissance pour le dernier acte de la révolution 
populaire, les membres du gouvernement provisoire et 
les autres autorités porteront la rosette rouge» laquelle 
sera placée aussi à la hampe du drapeau (i). » 

Le mot de reconnaissance sonnait étrangement dans 
ce décret. Il n'apaisa pas les passions irritées. Le dé- 
sir qu'on y voyait percer de ménager un adversaire 
vaincu, n'inspira que du dédain. Les irrésolutions du 
gouvernement provisoire s'y traduisaient comme dans 
tous ses autres actes. 

Délivrés de la terrible pression de la foule, les dicta- 
teurs, s'empressèrent de donner l'ordre d'enlever les 
cadavres qui encombraient le palais de l'hôtel de ville. 

(1) Voir le Momieur univenel, du 27 février 1S48. 



GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 3il 

Mais il était plus facile de se délivrer des vivants que des 
morts. MM. Garnier Pages et Flottard, eurent beau 
donner l'ordre à l'administration des hospices, d'inhu- 
mer ces victimes de la guerre civile, ils ne furent point 
obéis. Les délégués du peuple opposèrent une énergi- 
que résistance. Ils ne voulurent pas que ces combat- 
tants fussent assimilés à des malfaiteurs qu'on envoie 
la nuit au cimetière. Ils prétendirent qu'on laissât les 
cadavres exposés dans la salle, jusqu'à ce que leurs fa- 
milles les eussent reconnus, et qu'ensuite ils fussent 
ensevelis ensemble, avec des honneurs funèbres, aux- 
quels s'associerait la population de Paris. Quelque em- 
pressement qu'aient les triomphateurs à oublier ceux 
dont les cadavres forment les degrés du Capitole, il fallut 
envoyer chercher le docteur Gannal qui les embauma. 
Dans cette seconde journée, le gouvernement provi- 
soire fit une proclamation au peuple de Paris pour l'in- 
viter au calme et à la confiance, une autre à l'armée 
pour lui promettre oubli et pardon. Il rendit ensuite 
plusieurs décrets destinés à prévenir la désertion, à as- 
surer les approvisionnements, à réorganiser les gardes 
nationales dissoutes par le dernier gouvernement. L'un 
de ces décrets datés du 25 février, ordonnait la créa- 
tion de vingt-quatre bataillons de garde nationale mo- 
bile, recrutés dans la seule ville de Paris (^). Cette 
garde, soldée à un franc cinquante centimes par homme 
et par jour, se leva comme par miracle. Elle était com- 
posée des éléments les plus hétérogènes. Des jeunes gens 
distingués saisirent cette occasion de satisfaire leur goût 

(1) Voir le Moniteur universel, des 25 et 26 fé vrier 1848. 



3i!2 SECO.NDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

pour la carrière militaire, et entrèrent dans un corps 
dont ils devinrent les officiers. Mais il faut dire qu'elle 
se composa en majeure partie de tout ce que Paris 
contenait de petits vagabonds, dont le gouvernement 
désirait purger la place publique. 

L'ordre se rétablissait lentement. Le château de 
Neuilly, saccagé par une bande d'insurgés, brûlait en- 
core. La maison de M. de Rotschild à Puleaux fut moins 
maltraitée. Les dévastations qu'on exerça sur le do- 
maine du riche banquier n'étaient point le résultat de 
Texaltation politique. Des haines particulières profitè- 
rent seulement du trouble de Paris et de ses environs 
pour assouvir leur vengeance. 

Les forts s'étaient soumis. Vincennes, pris sans coup 
férir, avait remis une partie de ses armes. M. Flocon re- 
vint malade de celte expédition où il se conduisit avec 
prudence, mais où il usa ce qui lui restait de force et 
d'énergie. De sorte que la révolution, après avoir perdu 
tant de terrain dans la journée du 25 février, se trou- 
vait en outre réduite d'une voix au sein du Conseil. 

Les nouvelles des départements étaient bonnes. La 
République s'organisait dans toutes les grandes villes, 
sans rencontrer de résistance. L'armée se reconstituait. 
Les adhésions de tout genre arrivaient au nouveau gou- 
vernement. C'était à quise soumettrait le premier parmi 
les hauts fonctionnaires. L'espoir d'échapper à une des- 
titution amenait aux pieds de la jeune République cette 
foule éternelle de parjures et d'apostats qui ont tant de 
fois, en France, avili les grands corps de TÉtat. Telle est 
la conséquence de ce mauvais esprit qui consiste, chez 
nous, à rechercher avec passion son revenu dans le bud- 



GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 343 

get, au lieu (le le tirer de sa propre induslrie et de ses 
libres efforts. 

Les bruits le plus absurdes circulaient sur le compte 
de Louis-Philippe. Les uns le disaient mort, les autres 
assuraient qu'il était passé en Angleterre. Une com- 
munication du directeur des postes au préfet de police, 
donnait comme une nouvelle certaine, que les prin- 
cesses avaient été rencontrées près de Dreux par le cour- 
rier de Brest. — Avant de pénétrer plus profondément 
dans l'histoire de la seconde République française, il 
importe d'en finir avec la monarchie et de raconter, 
comme un des plus graves enseignements que la Pro- 
vidence ait envoyés aux princes , les étranges aventu- 
res du roi et de la famille royale. 



» ■ 



CHAPITRE IX. 



IfaiU du roi LoaU-Philippe et d« 1* familU royal». 



Dans la matinée du 24 février toute cette famille 
royale , si grande qu'elle eût pu fournir des souverains 
à l'Europe entière, déjeunait encore à la même table, 
dans la galerie de Diane, au milieu do ce beau château 
des Tuileries qu'on doit regretter toujours, quand on 
l'a un instant habité. Le soir le trône avait brûlé sur la 
place de la Bastille. Et cette puissante famille fuyait 
éperdue, dispersée, comme une couvée de passereaux 
chassée du nid, par la faux du moissonneur. C'est un 
faucheur aux bras longs, le peuple révolté. 

Si nombreuse est la lignée d'Orléans, que l'historien 
est forcé de diviser ici le fil de son récit. L'éparpillé- 
ment des membres de la famille royale fut complet. Le 
malheur du vieux monarque devait atteindre les der- 
nières limites. Si la douleur est comme un océan im- 
mense où l'abîme se creuse sous l'abîme, on peut dire 
qu'il en toucha le fond. Cette dispersion ajoutait à toutes 
les angoisses d'une fuite remplie de dangers. Et chaque 
membre de la famille en cherchant son salut loin des 



rtOCVERNEMENT PROVISOIRE. 345 

siens, portait dans son cœur la mortelle inquiétude des 
destinées des plus chers objets de son affection. 

La plus éprouvée de ces victinies de la passion de 
régner, fut madame la duchesse d'Orléans. Ce qu'elle 
dut éprouver lorsque le troisième envahissement de 
la Chambre l'eut séparée du petit duc de Chartres, il 
faudrait être femme et mère pour le dire. Car, pour 
n'être pas héritier présomptif de cette couronne brisée 
sous le talon de la démocratie, le pauvre enfant n'en 
était pas moins son fils. 

Derrière cette porte où le flot populaire l'avait 
jetée , comme une épave , elle attendait son autre 
enfant. Chaque minute de retard pouvait lui coûter 
cher. Les passions du peuple s'enflammaient dans cette 
chambre déjà républicaine, où l'insurgé, le fusil en 
main, occupait les bancs dégarnis des centres. Les 
prétentions de la duchesse à la Régence, n'étaient pas 
de nature à lui assurer l'inviolabilité du malheur. Ceux 
qui l'entouraient le comprirent. On l'entraîna , toute 
éplorée, à travers les jardins, jusqu'au palais de la 
présidence. 

La, elle attendit encore. Elle espérait qu'on lui ramè- 
nerait son enfant, que dans celte foule quelqu'un aurait 
pitié de cette frêle créature, et le rendrait à sa mère. 
Personne ne vint. Il fallait partir d'ailleurs. L'hôtel du 
président était trop près de la Chambre pour y faire un 
plus long séjour. Ses amis dévoués durent, une seconde 
fois, faire violence à cette malheureuse mère, en l'en- 
trainant loin de l'endroit où elle avait perdu son fils. 

On la conduisit, ainsi que le petit comte de Paris, à 
riiôtel des Invalides, dans les appartements du gou- 



346 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

verneur, M. le maréchal Molitor. Le vieux maréchal 
était absolument sourd. Son grand âge lui causait, en 
outre, une sorte de somnolence qui ne le quittait pres- 
que plus. Quelle que fut la bonne volonté d'un tel pro- 
tecteur, elle ne pouvait pasètre bien efficace. Ilfit néan- 
moins préparer un dîner pour la duchesse et sa suite, 
et s'efforça de remplir de son mieux, les devoirs de cette 
pénible hospitalité. 

Le délire du peuple touchait alors à son comble. 
M. Odilon Barrot, du ministère de l'Intérieur où il 
était retourné avec une inexplicable obstination, pouvait 
se rendre compte de Tétat de Paris. Il avait conservé 
des moyens de communication avec la duchesse, et 
connaissait par conséquent le lieu de son refuge. Vers 
six heures du soir, il jugea que la princesse ne pouvait, 
sans péril de mort, demeurer plus longtemps à l'hôtel 
des Invalides. Le secret de sa retraite avait transpiré. 
Il se rendit aussitôt chez le maréchal Molitor et supplia 
la duchesse de partir. Elle dut s'y résigner et perdit sans 
doute alors tout espoir de revoir son dernier-né. 
M. Anatole de Montesquieu la conduisit , avec le 
petit comte de Paris, à quelques lieues de la capitale , au 
château de Ligny. 

Elle put dans cet asile se consoler de la perte d'un 
trône pour son fils aîné, en embrassant le petit duc de 
Chartres qu'on lui ramena deux jours après, par les 
soins de monsieur et madame de Mornay. 

Aubout de quelques jours, elle partit incognito pour 
Amiens. Là, elle prit le chemin de fer de Lille, où elle 
ne séjourna pas, et franchit la frontière de France. 
Elle se reposa sur la rive droite du Rhin, a Ems, de 



âOUVERNEMENT PROVISOIRE. 347 

ses émotions cl de ses fatigues. Quelques semaines 
plus tard, elle ensevelissait dans la solitude du château 
d'Eisenach, qu'elle devait à l'hospitalité de son oncle 
maternel, le grand-duc de Saxe-Weimar, ses tristesses 
et son ambition déçue. 

On a prétendu que M. Caussidière avait délivré un 
ordre d'arrestation contre la d»; jjNfise d'Orléans, alors 
qu'on la croyait encore cadrée Jiifl» invalides. Cette 
assertion, dénuée de preuves^ a éVè ramassée si bas qu'il 
est honteux de la reproduire. Tout devient arme dans 
la main des hommes qu'aveugle l'esprit de parti. En se 
plaçant au point de vue républicain, on ne saurait nier, 
d'ailleurs, qu'en ordonnant d'arrêter l'héritier de la cou- 
ronne et sa mère, le préfet de police de la République 
n'eut fait qu'accomplir son devoir. Les seuls mandats 
d'amener que lança le gouvernement provisoire, concer- 
naient les ex-ministres. Ils furent lancés à la requête 
de M. Perrot de Chezelles, conseiller près la Cour d'ap- 
pel de Paris, faisant les fonctions de juge d'instruction. 

M. de Nemours après avoir conduit sa belle-sœur à 
l'hôtel des Invalides, la remit à la garde de M. de Mon- 
tesquiou, au moment du départ pour le château de 
Ligny. Il se retira ensuite chez un ami, où il put se 
déguiser à loisir. Muni d'un passe-port anglais, il partit 
pour Boulogne, ou plutôt pour Abbeville, dans une voi- 
ture particulière. En arrivant à la barrière, il dut exhi- 
ber son passe-port. Un garde national l'examina scru- 
puleusement. Ce factionnaire paraissait indécis. Il 
déclara que la voiture ne sortirait pas. S'étant enfin pen- 
ché à la portière, et ayant curieusement examiné le 
voyageur, il changea d'avis. « Pardon, monsieur, dit-il, 



348 8RC0NDB RÉPUBLIQUB FRANÇAI6B. 

c'est que je suis en surveillance pour arrêter le duc Je 
Nemours. » La voiture passa. A une station des envi- 
rons d'Âbbeville, le duc prit une place au chemin de 
fer (le Boulogne. Il s'embarqua sur le paquebot de Fol- 
keslone. Sur ce paquebot même, il retrouva la princesse 
Clémentine, avec qui il put enfin toucher le sol britan- 
nique, le 27 février.'Mpuft verrons, en reprenantoù nous 
Tavons laissé le récit' de la fuite du roi, couiment 
cette princesse était parvenue à gagner Boulogne. 

Charles X renversé du trône, était parti en roi» en- 
touré d'un corps de troupes fidèles, et armé de canons 
qui le rendaient encore redoutable après sa chute. 
Louis-Pbilippc avait pris la fuite en simple particulier, 
dans une voilure de louage. L'escorte qui l'accompa- 
gnait ne francbit pas la limite de Saint-Cloud. 

Dans les circonstances critiques de la vie, Thomme 
se laisse aller aux inclinations naturelles de son carac- 
tère. Louis-Philippe se sentait mieux en sûreté, sous 
l'humble vêtement d'un bourgeois, livré aux seules 
ressources de son esprit fertile en petits expédients, 
qu'entouré d'une troupe fidèle prête à verser son sang 
pour protéger sa vie. Arrivé à Saint-Cloud, il descen- 
dit dans la cour du palais, remercia le 2® régiment de 
cuirassiers et le détachement de gardes nationaux à 
cheval qui l'avaient accompagné et les congédia. 

Louis-Philippe partit bienlôl lui-même, il ne se sen- 
tait pas en sûreté dans ce château de Saint-Cloud, 
d'où l'on voit les clochers de Paris et son océan de 
maisons. Quoiqu'il ignorât encore la proclamation de 
la République et crût à la Régence, ce voisinage l'in- 
quiétait. Il craignit qu'on ne le soupçonnât de vouloir 



60Uy£RNfiMfiNT PROTISOIRB, 349 

régner par procuration, et que le peuple n'en prit de 
l'ombrage. Il avait résolu de se retirer à Eu. Le parti 
le plus sage était de s'y rendre à Tinstant même. 

Ce voyage devenait fort difTicile à accomplir» dans 
un moment où les maîtres de poste pouvaient avoir 
reçu des ordres dangereux, oit les rails étaient rom- 
pus« Il fallait d'ailleurs traverâ^j^ljiS'Vdles manufactu- 
rières. La population ouvrière di^âiij^ être animée de 
sentiments hostiles. Complé(9ai1^érisoire de tous ces 
obstacles, Louis-Philippe, rkoixmSie le plus riche du 
royaume, n'avait pas d'argent! On était parti en si 
grande hâte, que nul n'avait songé à s'en munir. Les 
objets dont on a coutume de ne jamais manquer , sont 
ceux que l'on oublie le plus aisément dans les mo- 
ments de crise. Le roi, la reine, leur famille et leur 
suite ne possédaient que de l'argent de poche. On dut 
se résigner à n'aller qu'un peu pliisloin. Deux omni- 
bus, loués par M. le général Dumas, transportèrent à 
Trianon le roi et sa famille. Les fantaisies étranges de 
cette fuite, invraisemblable comme un conte oriental, 
commençaient. 

Trianon, ce palais où le souvenir des fêtes galantes 
se mêle à celui d'une reine morte sur l'échafaud, abri- 
tait soixante ans plus tard, un roi chassé du trône à 
coups de fusil. Sous ces lambris dorés, parmi ces jar- 
dins maniérés comme les mœurs du xvui® siècle, 
Louis-Phihppe dut songer à sa première jeunesse. Il y 
a du sang de Marie-Antoinette dans les allées de la lai- 
terie. Parmi ces chaumières en carton peint, entre ces 
bocages à paniers, sur ces pelouses de velours, erre le 
spectre de 93 ! 



350 SECOHDB BÉPCBLIQUB FEANÇAISB. 

Mais la vieillesse stupéfie. Sur le point de se réunir à 
réternelle matière, rhomme semble contracter quelque 
chose de son insensibilité. Au lieu de songer à lu Répu- 
blique, Louis*Pliilippe pensait aux réparations que 
nécessitait Tétat des bâtimenls. Un coup de fusil, tiré 
par quelque chasseur de moineaux sans doute, chan^ 
gea brusquement kyciitection de ses idées. 11 trouva 
que Trianon n'é|iih Bas encore assez loin de Paris. Il 
fallait décidément f^ire 4in dernier effort et pousser 
jusqu'à Eu. Pour surcroît de prudence, il fut résolu 
que la famille royale se partiigerait et prendrait divers 
chemins. Elle exciterait ainsi moins de soupçons. 

Dès que ce plan de conduite fut arrêté, le général 
Dumas se rendit à Versailles, où il emprunta douze 
cents francs à un ami. Il loua deux berlines. L'une des 
deux berlines et un des omnibus furent réservés au 
roi, aux personnes de sa famille, et à sa suite. L'au- 
tre berline et Tautre omnibus appartinrent à la prin- 
cesse Clémentine, à son mari le prince Auguste de 
Saxe-Cobourg, à leurs trois enfants, à la petite prin- 
cesse Marguerite, fille du duc de Nemours, à madame 
Angelel, au docteur Pigache et à M. Aubernon, préfet 
de Versailles, qui dirigeait la fuite et put conduire tout 
ce monde jusqu'à Eu, sans accident. 

Le roi devait passer par Dreux. Il y arriva vers 
minuit et s'y arrêta avec l'intention d'y rester plu- 
sieurs jours. Louis-Philippe, roi constitutionnel, se 
préoccupait encore des Chambres, alors qu'elles 
n'existaient plus. Loin de supposer qu'elles eussent 
été emportées dans le débordement de la révolution, 
il voulait attendre de leurs nouvelles avant de pour-- 



GOUVERNEMENT PROYISOIRB. 351 

suivre son voyage. On renvoj^a même l'omnibus de 
Sâint-Cloud. 

Le vieux monarque était triste. Il reçut avec un vi- 
sage sévère le maire et le sous-préfet de Dreux. Ver- 
beux et mélaneolique, il parla longuement, d*un ton 
amer. Le malheur rend quelquefois prolixe. Il fit son 
propre panégyrique; se déclara le plus sage des rois, 
et dit que son règne avait été Tun des plus heureux de 
notre histoire. Mais ce qui marquait bien le trouble de 
ses idées, c'est qu'il eut, lui, prince du sang et roi, po- 
litique vieilli dans les cours et dans les révolutions, la 
bonhomie de se plaindre de l'ingratitude humaine! 
Les deux magistrats ne savaient rien des événements 
de la journée, lis se relirèrent consternés , se croyant 
en défaveur. 

Les moindres incidents de ce bref séjour à la rési- 
dence de Dreux sont marqués d'un grand caractère 
de légende. Co vieux château, avec son donjon anté- 
rieur à l'invasion romaine, offrait un cadre digne 
d'une telle situation. Une chapelle s'élève parmi ces 
ruines. Dans celte chapelle, le roi avait récemment fait 
ensevelir les restes de sa sœur Adélaïde. Depuis long- 
temps, sa fille Marie, morte si jeune, et que l'histoire 
classera parmi les princesses aimables, plus soucieuses 
des belles-lettres et des arts que des pompes royales, 
reposait dans les caveaux de la basilique. Souvenir plus 
douloureux encore en ce qu'il lui faisait amèrement 
sentir Tabandon de sa vieillesse, près de cette tombe 
était celle de son fils aîné. Les regrets politiques se 
mêlaient à ceux du père. A la pâle lueur des flam- 
beaux, le vieux roi, d'un pas chancelant, courbé déjà 



35i SBGONDB RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

lui-même vers la terre , contempla ces sépultures. 

Des retours de cette insensibilité singulière qui firent 
un moment croire aux Tuileries que le roi avait été 
frappé d'apoplexie, alternaient avec Texpansion de sa 
douleur. Â Trianon, Louis-Philippe indiquait des ré^ 
parations à faire ; à Dreux, il visitait minutieusement 
des réparations récemment exécutées. Le maçon sur- 
vivait au roi. 

L'expiation de son bonheur n'était pas complète en- 
core. Le lendemain, 28 février, de grand matin, tandis 
que le roi donnait encore, la petite ville de Dreux apprit 
avec stupéfaction le rejet de la Régence et la proclama- 
tion de la République. On ajoutait que le comte de Paris 
et le duc de Chartres, leur mère elle duc de Nemours, 
avaient disparu dans Tenvahissement de la Chambre et 
qu'on ignorait leur sort. 

Lorsqu'à son réveil, Louis-Philippe reçut ces dé- 
sastreuses nouvelles, son instmct fut prompt et sûr. 
a Gagnons la côte au plus vite, » dit-il. Le général 
Dumas proposa au roi et à la reine de les conduire à 
Honfleur, d'où il leur serait facile de s'embarquer pour 
l'Angleterre. Il leur offrit pour asile, un petit pavillon 
que sa fille, madame de Perthuis, possédait à la porte 
de Honfleur, sur une hauteur nommée La Grâce. 
M. de Perthuis était aide de camp du roi ; le roi serait 
donc chez lui. Ce projet fut adopté. 

Pour la seconde fois, la famille royale dutse diviser. 
Il devenait de plus en plus imprudent de voyager en 
nombre. On loua dans la ville une voiture pour le duc 
de Montpensier, la duchesse de Nemours et ses deux 
fils, qui prirent de faux noms et de faux passe-ports. Fis 



GOUVERNEMENT PROTISOIRE. 353 

se mirent immédiatement en route pour Grandville où 
ils devaient trouver le paquebot de Jersey. Deux valets 
du roi, montés sur le siège, accompagnaient ce déta- 
chement. 

Une mauvaise carriole conduisit le général Dumas et 
le capitaine de Pauligne à Saint-Pierre Louviers, où 
ils prirent le chemin de fer du Havre. Leur intention 
était de louer dans cette ville un bâtiment pour le roi 
et la reine. 

Un régisseur de Louis-Philippe, résidant à Dreux, 
put lui remettre environ cinq mille francs, ce qui, avec 
d'autres ressources qu'il trouva en route, fut plus que 
suffisant pour ses frais de voyage. La berline louée à 
Versailles par le général Dumas, servit à ce second 
voyage. 

Telle fut la cause pour laquelle Louis-Philippe 
n'alla point à Eu, rendez-vous général fixé d'abord à 
toute la famille. La princesse Clémentine, le prince 
Auguste de Saxe-Gobourg, leurs enfants, la petite 
princesse Marguerite, le docteur Pigache et madame 
Angelet, y attendirent vainement le roi. Ils partirent 
pour Boulogne où Ton sait qu'ils rencontrèrent le duc 
de Nemours sur le paquebot de Folkestone. 

La jeune duchesse de Montpensier arriva à son tour 
à Eu. On n'a pas oublié que le duc de Montpensier, 
croyant à la régence, et craignant que l'état de gros- 
sesse de sa femme ne lui permit pas de supporter jes 
fatigues d'un voyage précipité, l'avait laissée à la garde 
d'un ami, sous la protection de la duchesse d'Orléans. 
Cet ami emmena la jeune femme en sa maison, près 
des Tuileries. Elle partit ensuite pour Eu, accompa- 
T. I. 23 



35 i SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

gnéc du général Thierry, aide de camp desontnari. 
Un hobereau du voisinage, que nous retrouverons 
à r Assemblée nationale, M. Estancelin, condisciple du 
duc de Montpensier, s'empressa d'accourir auprès de 
la duchesse. Il parait que le peuple de la ville d*Eu se 
soulevait et parlait de faire une révolution. Il avait 
entendu parler des délices de ce joyeux château, où 
M. Yatout charmait jadis, par des chansons gaillardes, 
les loisirs de son royal maître. Si la fantaisie lui pre- 
nait de tâter aussi les vins du roi, il s'en pouvait sui- 
vre un assaut. 

Le général Thierry et M. Estancelin se hâtèrent de 
faire partir la jeune duchesse pour Boulogne. Les 
voyageurs trouvèrent la population d'Abbeville dans 
Tenlhousiasme de la proclamation de la république. 
La voiture parut suspecte. On arrêta les chevaux. 
Grâce à l'obscurité, la duchesse et le général Thierry 
s'échappèrent. Quoiqu'il fût déjà fort tard, une des 
portes de la ville était encore ouverte pour cause de 
réparation. Ils gagnèrent les champs, et parvinrent, 
malgré les ténèbres, à retrouver la grande route. Il fai- 
sait une boue épaisse. Dans un chemin de traverse , la 
jeune duchesse perdit un de ses souliers ; de sorte 
qu'elle chemina un pied chaussé, l'autre point ; mais, 
grâce à sa belle humeur, elle rit de Taventure et plai- 
santa sur les ennuis des soirées de la reine où l'on 
travaillait comme à l'école autour d'une grande table. 
Ce gentil babillage de princesse errante eut le temps 
de s'épuiser. La chose menaçait même de tourner au 
tragique, car M. Estancelin ne revint avec la voiture 
qu'au bout de trois heures, pendant lesquelles la jeune 




GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 355 

femme dut beaucoup souffrir du vent, du froid et de 
la boue. Elle put enfin se remettre en route et arriver 
sans autre accident à Boulojgne. 

Quant au prince Alexandre de Wurtemberg, dont 
les voitures échappèrent si singulièrement à Tincendie 
du Ghâteau-d'EaUy les affaires de France ne le regar- 
daient pas. Il n'eut qu'à demander son passe-port àson 
ambassadeur, et à regagner l'Allemagne avec son fils, 
enfant de cette pauvre princesse Marie, près de la- 
quelle priait à cette heure sa vieille mère, la reine, 
dans la chapelle funèbre de Dreux. 

Il est bon de constater que le gouvernement provi- 
soire ignorait absolument tous les faits que pous venons 
de raconter. Il demeura pendant quarante-huit heures 
sans nouvelles précises. Les bruits les plus contradic- 
toires circulaient à l'hôtel de ville. On prétendait que 
le roi avait gagné le nord de la France ; d'autres qu'il 
fuyait du côté de l'ouest. Quelques-uns — ceux qui 
connaissaient peu le caractère de Louis-Philippe — af- 
firmaient qu'il marchait sur Paris à la tète d'un gros 
corps d'armée. Les moins mal informés parlaient d'un 
embarquement au Havre ou à Boulogne. 

Le gouvernement provisoire gardait dans ces con- 
jonctures la neutralité de l'ignorance. L'arrestation du 
roi lui répugnait au fond. Il comprenait trop bien l'exal- 
tation qu'un procès national eût éveillée dans le parti 
révolutionnaire pour arrêter Louis-Philippe. Une pa- 
reille lâche n'était pas à la hauteur de ses convictions 
républicaines. Il en pouvait résulter pour lui les plus 
graves eo^barj^s. Les «rremente du passé répugoaient 
à son humanité, à sa faiblesse. Et quoique < sans in-^ 



356 SECONDE RiPUBLIQUE FRANÇAISE. 

tention de violence » ainsi que Ta dit M. de Lamar- 
tine (1), quelques voix demandassent qu'on s'emparât 
de la famille royale et qu'on la retint en otage, il n'est 
pas douteux qu'un procès dont nul ne pouvait prévoir 
l'issue fût résulté de cette mesure. 

Lorsque le gouvernement provisoire, délivré de la 
multitude, put enfin délibérer en paix, cette grave 
question fut agitée dans le sein du conseil. On convint 
à l'unanimité de laisser échapper la roi et sa famille. 
On prit même la résolution de protéger sa personne et 
ses biens. La charité doit applaudir à une pareille con- 
duite, mais il est douteux que la logique républicaine 
et la saine politique admettent un système basé sur les 
sentiments domestiques et la morale relative. C'est par 
de telles considérations qu'on sème les révolutions dans 
l'avenir, qu'on suscite les guerres étrangères, les con- 
spirations à l'intérieur, et que des milliers de familles 
expient un jour par des flots de sang les défaillances de 
leur gouvernement. 

Dans le fol espoir de conquérir les sympathies orléa- 
nistes, les dictateurs de février se targuèrent plus tard 
d'avoir non-seulement empêché l'arrestation de Louis- 
Philippe et de sa famille, mais encore d'avoir favorisé 
leur fuite. Il est vrai que M. de Lamartine obtint à cet 
effet un crédit de trois cent mille francs et prit quelques 
dispositions. Mais comme le gouvernement provisoire 
ne sut jamais qu'après coup les incidents de l'évasion 
du roi et ceux de son itinéraire si souvent contrarié, 
sa bonne volonté demeura inutile. Les autorités loca- 

(1) Réponse de M. de Lamartine kM.Croker, Revue Britannique, 1850. 
Voir aux Pièces justificatives y n* ] 4 . 



GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 357 

les, toujours prêtes à faire du zèle le lendemain d'une 
révolution, ne purent d'ailleurs recevoir à temps les 
ordres du gouvernement. La suite de ce récit en four- 
nira la preuve. Louis-Philippe fit bien de s'en remettre 
à lui-même du soin de son salut. La tolérance des dic- 
tateurs ne pouvait, au total, le garantir d'un régicide. Un 
échappé du mont Saint-Michel ou de quelque autre pri- 
son d'État eùt-il partagé les sentiments de clémence de 
M. de Lamartine? Le roi ne le crut sans doute pas. Il 
voyait l'ennemi partout. Il se souvenait mieux, lui. Et 
pour échapper à des dangers qui croissaient à chaque 
instant, il résolut de s'appuyer de plus en plus sur les 
propres ressources de son intelligence. Voici comme il 
s'y prit. 

La berline royale sortit de Dreux un peu après le dé- 
partduducdeMontpensieretdela duchesse de Nemours. 
Dans ce roman de la royauté en fuite , les principaux 
acteurs avaient pris des noms de comédie bourgeoise. 
Le roi et la reine s'appelaient monsieur et madame 
Lebrun. Le général de Rumigny se cachait sous l'hon- 
nête sobriquet de Dubreuil. Le valet du roi et la femme 
de chambre de la reine purent au moins garder leur 
humble personnalité. Le sous-préfet de Dreux, M. Ma- 
réchal, monta sur le siège à côté du fidèle Thuret, le 
valet, faute des plus graves commise par excès de pru- 
dence. Voit-on un sous- préfet faire les fonctions de co- 
cher ? 

Le roi était vêtu d'une redingote à la propriétaire. 11 
avait coupé ses favoris. Sa belle perruque avait fait 
place à un bonnet de soie noire, rabattu sur les sourcils 
à la façon des donneurs d'eau bénite. Des lunettes 



358 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

bleues cachaient ses yeux : triste lumière dans une telle 
situation ! L'imagination d'un roi qui fuit à travers son 
royaume, terrifié à l'aspect du dernier de ses sujets, 
n'embellit pas la nature. Que sera-ee donc s'il est 
obligé de regarder les maisons, les arbres et les hommes 
au verre d'une lunette qui les revêt de tons froids et 
livides? 

En quittant Dreux, la berline prit la route d'Eu. 
Mais, à une courte distance de la vilié^ elle gagna la fo- 
rêt et roula sur la route de Verneuil. Cette feinte faillit 
à mal tourner^ Les maîtres de poste prennent à certains 
jours une étrange importance. Vn monarque prudent 
ne saurait les combler de trop de faveurs. S'il ne se 
trouva pas un Drouet sur le chemin de Louis-Philippe, 
il y eut un bavard. Le maître de poste de Dreux avait 
jasé. Les fugitifs virent beaucoup de monde sur pied à 
Anet. Quelques royalistes criaient : « Vive le roi ! » 
Zèle tardif et imprudent ! Au lieu d'aller relayer à Pacy- 
sur-Eure, on prit la grande route d'Evreux, afin de 
changer les chevaux à la Roche-Saint-André. Cela 
n'empêcha pas qu'en traversant l'Eure, les ouvrieris 
d'une fabrique voisine, informés du passage du roi, ne 
s'ameutassent. La berline passa au galop. A la côte, un 
petit nombre de ces gens l'atteignirent. Comme des 
chiens de village qui aboient après une diligence sans 
avoir le courage de l'attaquer, ils crièrent : « A bas 
Louis-Philippe! vive la réforme ! » Dans ces cantons, 
quoique la Répubhque fût proclamée depuis vingt-qua- 
tre heures, on en était encore à la réforme. 

De nouveaux périls attendaient les fugitifs à la Roche- 
Saint-André, où les révolutions n'empêchent pas les 



GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 359 

marchés. Il y avait foule. Rue de la Poste, tandis qu'on 
relayait, un inconnu mit la tête à la portière. « C'est 
luilarticula*t-il. » H s'éloigna et la gendarmerie accou^ 
rut un instant après. Malgré la république , le sous- 
préfet jouissait encore de son autorité. Les gendarmes 
obéirent à M. Maréchal. On fouetta les chevaux. « Ar- 
rêtez ! » criait la foule ! Plaisante invitation. La berline 
roulait déjà versEvreux, emportant vers d'autres vicis- 
situdes le monarque fugitif. 

Hors de cette inquiétante bourgade, on tint un mo- 
ment conseil. Le péril augmentait. L'indiscrétion du 
maître de poste avait gagné du terrain. Ne semble-t-il 
pas que la parole humaine devance l'électricité 7 Deux 
fois le roi avait échappé. Serait-il aussi heureux à 
Evreux? Le sous-préfet Maréchal, apercevant sur ces 
entrefaites un petit château qui pointait entre les arbres 
sur le bord du chemin, le signala. On s'y rendit avec 
l'intention d'y demander l'hospitalité pour la nuit. Le 
roi Louis-Philippe avait assez travaillé en faveur de la 
propriété pour inspirer un sentiment pieux à un pro- 
priétaire? Le château se nommait Melleviile. Son maî- 
tre, Dorvilliers, était précisément un employé du roi, 
agent pour la forêt de Breteuil. Il était à Evreux avec 
sa famille. Le fermier Renard reçut dans son humble 
logis les étrangers qu'il prenait pour des amis de son 
maître. Renard était royaliste. En aprenant qu'il avait 
pour hôte le roi lui-même, son zèle ne connut plus de 
bornes. Et comme le sous-préfet Maréchal n'était plus 
qu'un protecteur insignifiant hors de son arrondisse^ 
inent, il quitta les fugitifs. Les destinées du roi restè- 
rent aux mains du feraner. Quant à M. Dorvilliers 



360 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

qu'on envoya chercher, il avança mille francs à Louis- 
PhUippe en à- compte sur ses revenus. 

On sent combien le drame devient d'un intérêt triste 
et philosophique. En même temps il se complique, car il 
parait que quatre jeunes démagogues, bien mis, vinrent 
rôder autour delà berline, ne concevant pas que ce car- 
rosse remisât dans la cour du fermier Renard. 

Des idéalistes ont comparé Louis-Philippe, fuyant, au 
roi Léar. Ces littéraires rapprochements manquent de 
réalité. Le roi Léar n'avait pas de lunettes bleues, ni 
de bonnet de soie noire. La réalité ne s'accommode pas 
du lyrisme de l'imagination. Bien que cette fuite ait 
été accidentée de circonstances assez invraisemblables 
pour prêter à mille développements poétiques, de for- 
tes attaches la retiennent au grand jour d'une époque 
ironique et positive. Le côté passionnel des œuvres 
de Shakspeare manque à ce thème un peu froid. Wal- 
ter Scott lui-même n'en ferait rien de bon. L'honnête 
Renard ne peut pas, comme Pendrell, servir à quelque 
création imaginaire ; non parce que sa physionomie 
manque de grandeur et de sympathie , mais parce que 
Charles II était condamné, mis à prix, parce que son 
père était mortsurTéchafaud, parce qu'un prince jeune 
et combattant séduit l'imagination des femmes, parce 
qu'enfin et surtout la cause des Orléans n'a pas l'intérêt 
de celle des Stuarts. 

Dans ces misères de grand chemin, dans le billet de 
mille francs de M. Dorvilliers, dans cette fuite de 
l'homme le plus riche du royaume à travers son propre 
domaine, ne voyez- vous pas plutôt un développement 
capricieux, une réponse de rencontre à la grande ques- 



GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 361 

tion posée en ce siècle par M. Proudhon : Qu'est-ce que 
la propriété? Néron, réfugié dans la petite maison de 
campagne d'un de ses affranchis, entendit venir les 
cavaliers de Yindex et de Galba. Priant son secrétaire 
Epaphrodite de Taider à s'enfoncer un poignard dans 
la gorge, il s'écria : « Quelle fin pour un si grand mu- 
sicien ! » La première réflexion qui vient à Tesprit en 
examinant ces circonstances de la fuite du roi Louis- 
Philippe, est : « Quelle fin pour un si grand proprié- 
taire ! » 

La dangereuse curiosité des gens d'Evreux fut habi- 
lement déjouée par Renard. Deux chevaux de ferme 
remplacèrent les chevaux de poste qu'on avait renvoyés 
à la Roche-Saint-Ândré. Mais la reine, sa femme de 
chambre, etM. deRumigny, montèrent seuls dans la 
berline conduite par le secrétaire du préfet d'Evreux et 
par un garçon de charrue. Pour plus de sécurité la 
berline ne relaya qu'à la Gommanderie. Le maître de 
poste était matois, mais disposé sans doute à la tolérance. 
Il se contenta de prouver qu'on ne le trompait pas. Ilfit 
observer qu'on ne voit pas souvent de berlines attelées 
de chevaux de labour, et trouva que cela était original. 

Pendant ce temps, le roi, Thuret et Renard étaient 
montés tous trois dans un petit cabriolet de village et 
gagnaient la roule d'Honfleur, en évitant Evreux. Pour 
arriver au but de ce dangereux voyage, il fallait par- 
courir environ vingt-six lieues, par une nuit d'hiver, 
avec un même cheval. Le fermier se méfiait de la cu- 
riosité des maîtres de poste, et ne s'en rapportait qu'à 
lui du soin de sauver le roi. 

A défaut de sympathie pour le roi, on se sent pris de 



362 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

pitié pour ce pauvre vieillard, en songeant à son grand 
âge et aux souffrances physiques et morales qu'il dut 
éprouver, durant ce long trajet. Broyé, cahoté dans cette 
étroite voiture, Phomnie qui avait les meilleures écu- 
ries de France et trois cents carrosses superbement et 
capricieusement nommés, regretta peut-être un fiacre. 
La bise lui fouettait le visage. Les ténèbres, impénétra- 
bles et présentes comme l'implacable destinée, l'enve- 
loppaient de toutes parts. Le cheval épuisé ne se sou- 
tenait que grâce à des haltes fréquentes à la porte de ces 
pauvres cabarets de grande route, où les rouliers boivent 
un verre et allument leur pipe. Pour ce lourd fardeau 
d'un roi, on lui donnait quelques poignées d'avoine. 

Ce ne fut que vers trois heures et demie du matin que 
les voyageursatteignirent Pont-Audemer. Les habitants 
de cette paisible petite ville dormaient profondément et 
ne se doutaient guère qu'un monarque, un fermier et 
un valet, serrés dans un même cabriolet, traversaient 
en cet instant leurs rues solitaires. Spectacle merveil- 
leux ! qui vaut bien celui de rhôtellerie du carnaval de 
Venise, imaginé par le courtisan Yol taire, raillant la 
monarchie. 

Tandis que le cheval de Renard soufflait à la porte 
d'une auberge, la berline de la reine arriva. Les deux 
vieillards eurent à peine le temps de s'assurer qu'au- 
cun mal ne leur était advenu. Le spectre de la repu* 
blique en robe rouge, suivi du fantôme des vieilles 
guillotines de 1 793, leur criait les mots ailés du poème 
de Mazeppa : * En avant ! toujours en avant! » 

Les premières et tristes lueurs du 26 février, décou- 
vrirent enfin aux fugitifs les sommets bleuâtres du 



GOUYERMEMEMT PROVISOIRE. 363 

Mont-Joli, au pied desquelles se presse, entre la mer et 
les gradins de la montagne, une petite ville tortueuse et 
rechignée : c'est Honfleur. Un chemin pierreux, mais 
large et d'un agréable dessin, serpente aux flancs du 
Mont-Joii. Des mendiants à peindre, tels que les litho- 
graphes romantiques en mettent sous les portes de 
cathédrales, parsèment les bords du chemin qui mène 
à la chapelle de Notre-Dame-de-Grâce. Les matelots 
sont fort dévots à cette petite église. Elle est toute rem- 
plie d'ex-voto, de navires mignons pendus à la voûte, 
et d'une foule [de tableaux de naufrages. Sur la plate- 
forme sont répandues quelques boutiques dé curiosités 
maritimes. De là, on aperçoit, à droite le Havre épars 
au pied d'Ingouville, les falaises de Sainte-Adresse et 
les phares. La mer et le ciel ferment l'horizon, en face. 
C'était celui de la liberté pour Louis-PhiUppe s'il par- 
venait à s'embarquer. Mais en arrivant au pied de la 
chapelle, il put voiries flots soulevés, eux aussi, comme 
un peuple en colère, tfne rafale amère sifllait des airs 
tristes dans les buissons et dans les arbres. Le cabrio- 
let s'arrêta non loin de l'église, devant un petit pavil- 
lon frileux, à volets clos. C'était le pied à terre de 
M. Perthuis. 

Là finissait le pèlerinage du fermier Renard. Ce ga- 
lant homme ne voulut point de récompense. 11 s'en re- 
tourna pauvre à la charrue, tandis qu'une foule de 
fonctionnaires civils et militaires, comblés de bienfaits 
par Louis-Phihppe, ofiraient déjà leurs services à la 
République, qu'ils trahirent plus tard comme ils avaient 
trahi la monarchie. 

Là reine était déjà arrivée. Pendant les cinq jours 



364 SECONDE BÉPUBLIQUB FRANÇAISB. 

qu'elle passa au pavillon de la Grâce, on dépista la cu- 
riosité des gens du pays en faisant courir le bruit que 
cette vieille dame était la tante de M. dePertbuis. L'une 
des deux uniques chambres de la maisonnette servit 
de chambre à coucher à Marie-Amélie. On s^ accom- 
moda également de deux pauvres mansardes. Les 
moindres incidents prennent dans la vie solitaire des 
proportions considérables. On juge à quel point Tima- 
gination des habitants de Honfleur dut travailler, en 
voyant arriver tant de monde pour un si petit 
logis, en plein hiver, le surlendemain d'une révolu- 
tion. 

Un nouvel hôte, M. de Pauligne, arriva le soir. Sé- 
paré à Rouen du générai Dumas, par un des mille acci- 
dents de Témeute, il continua sa route par la rive gau- 
che de la Seine. M. Dumas était retenu au Havre par la 
tempête. Ayant vainement tenté la courte et dangereuse 
traversée de Tembouchure de la Seine, M. de Perthuis 
le fils, commandant du Rôdeur^ auquel il s'adressa, ne 
trouva pas d'autre moyen que de rétrograder et de 
passer le fleuve aux environs de Tancarville, où ils trou- 
vèrent une barque. La Seine y était fort mauvaise. Les 
bateliers ne tentèrent, dit-on, cette périlleuse traver- 
sée que parce qu'ils prirent le général Dumas pour 
le prince de Joinviile. Ils n'eussent point fait pour un 
simple citoyen ce qu'ils risquaient pour le fils d'un roi. 
Cela n'est-il pas curieux à- noter dans un moment où 
Ton venait de saluer avec amour la naissance de la 
République 7 La classe moyenne a cent fois maudit l'idée 
républicaine ; les petits sont pleins de vénération pour 
tout ce qui traîne le moindre lambeau de la pourpre 



GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 365 

royale; l'égalité ne serait-elle donc en France que la 
fière hôtesse du cerveau des penseurs? 

Ces sentiments, on va le voir en poursuivant ce ré- 
cit, ne sont pas des manifestations isolées. Les person- 
nes qui déployèrent le plus de réel dévouement à la 
famille royale dans cette pénible évasion, furent des 
gens du peuple.' Les exemples vont s'en multiplier. 
Tandis que le général Dumas et M. dePerthuis, arrivés 
à la Grâce le 27, ne savaient pas plus que M. de Rumi- 
gny imaginer un moyen de sauver le roi, un pauvre 
jardinier, nommé Racine, s'y employait activement. 

Cet homme avait au-dessus de sa cheminée une li- 
thographie enfumée représentant Louis-Philippe. No- 
tez que le roi se fût nommé Charles X ou Louis XVIII, 
le portrait royal se fût sans doute trouvé pendu au 
même endroit, entre Poniatowski et Napoléon. Ce por- 
trait lui servit à reconnaître le roi. Il offrit ses services 
qui furent acceptés. Racine combina un plan avec un 
matelot de ses amis, nommé Hallot, très-dévoué, lui 
aussi, à la famille royale. A la vérité, Hallot était dé- 
coré. Il parvint à décider le roi à s'embarquer, malgré 
la tempête, sur un bateau pêcheur, et, jugeant l'entre- 
prise difficile à tenir secrète sous les regards curieux 
des gens de Honfleur, il partit afin de louer un bateau à 
Trouville. 

La tempête commençait à diminuer. Quoique la mer 
fût très-grosse encore, le vapeur ordinaire du Havre à 
Honfleur arriva. Il amenait un ancien officier de ma- 
rine, M. Resson, auquel s'étaient ouverts MM. Dumas 
et de Perthuis. On voit que le secret de l'incognito du 
roi s' élargissait avec une effrayante progression. M. Bes- 



866 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

son trouva la reine très-agitée^ mais résolue à laisser 
partir le roi, qui devait seul tenter ce rude et péril- 
leux voyage. On tint conseil. Un vapeur anglais, VEx^ 
press^ était en partance pour Southampton. M* Basson 
tepta vainement de décider M. Paul, capitaine de VEx- 
press^ à rencoptrer en mer le bateau de Trouville et à 
prendre Louis-Philippe à son bord. M. Paul, àla^oldie 
d^une compagnie, ne crut pas pouvoir se permettre de 
s'écarter de sa route. Il ne restait au roi qu'une pau- 
vre barque et la fortune des flots irrités. 

Le bateau était prêt. Haliot Tavait loué moyennant 
trois mille francs. Il accompagna MM. de Rumigny et de 
Perthuis, à pied, à travers champs. M. de Pauligne prit 
la voiture publique de Trouville. La reine, la femme 
de chambre et le général Dumas attendirent à la Grâce 
une autre occasion de s'embarquer. Le roi, Thuret et 
Racine montèrent dans un vieux cabriolet. Un cheval 
maigre et poussif, sur qui le fouet du jardinier s'usait 
inutilement, traînait ce vieillard tout attristé encore 
d'avoir quitté sa feoime, et songeant que peut-être il 
ne la reverrait plus , ni elle ni ses enfants dont il 
ignorait le sort. Peu de gens voudraient êtrjs roi au 
prix de pareilles douleurs. Louis-Philippe l'av.ait voulu, 
et voulu à tout prix. 

Pour la seconde fois depuis trois jours, il se trou- 
vait seul sur une route déserte , en compagnie de 
deux pauvres gens. La finesse dont il avait donné 
tant de preuves durant sa longue carrière, à T^ide de 
laquelle il avait acquis le plus beau trône de l'Europe, 
lui servait encore, alors qu'il ne lui restait plus que sa 
vie à sauver* Il sentait qu'elle était plus en sùreié en- 



GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 367 

tre le jardinier Racine et le valet Tliuret qu'entre deux 
généraux. On ne peut s'empêcher de songer en jetant 
un regard au delà de l'histoire contemporaine, que si 
Louis XVI, jeune, vigoureux, avait déployé la même 
énergie que ce vieillard, il eût peut-être à la fois sauvé 
sa tête et sa couronne soutenue par quatre puissances, 
qui regardèrent avec indifférence tomber celle de Louis- 
Philippe. Maisdanssesinsomniesdes Tuileries, LouisXVI 
apercevait à peine au lointain du passé le pâle fantô* 
me de Charles l®**; tandis que Louis-Philippe avait pu 
voir l'échafaud de Louis XVI. 

Toutes les dispositions étaient prises pour assurer le 
départ du roi. MM. de Rumigny, de Perlhuis, de Pau- 
ligne et Hallot devaient Tattendre aux premières mai- 
sons de Trouville. Le bateau, remorqué jusqu'au bout 
du quai, à l'extrémité de la Touques, était prêt. Le che- 
val de Racine fut cause que Louis-Philippe n'arriva 
qu'après la marée. Il faisait grand vent et grosse mer. 
Sur ces belles plages du Calvados, l'Océan se retire à de 
grandes distances du rivage, de sorte que la Touques, 
s'éparpitlant dans les sables, ne forme pas à marée basse, 
surtout dans les saisons de morte-eau, un lit assez pro- 
fond pour qu'un bateau d'un certain tonnage puisse 
sans danger gagner la pleine mer à marée basse. Lorsque 
le vent vient du large, la difficulté augmente. Une série 
de difficultés se réunissait donc pour retenir Louis- 
Philippe sur ce sol de la République qui lui brûlait les 
pieds. De l'avis des matelots les plus expérimentés, il 
fallait, pour tenter la traversée, attendre au moins qua- 
rante-huit heures. 

Le capitaine du port, M. Henri Rarbet, était décoré. 



368 SECONDE BÊPUBLIQUE FRANÇAISE. 

M. de Rumigny, en attendant le roi, s'ouvrit à lui. Il fut 
convenu qu'on le cacherait chez le frère du capitaine 
du port, Victor Barbet, vieux matelot, qui vivait avec sa 
fille devenue veuve comme tant d'autres pauvres fem- 
mes de pêcheurs. A l'instar de Racine, la veuve avait 
au -dessus de sa cheminée le portrait de la reine. De sorte 
que le roi reçut chez le pauvre pêcheur une hospitaUté 
plus cordiale qu'on ne la lui eut faite chez un prince. 
Le mandat d'amener lancé contre les ministres par 
M. Perrot de Chezelles avait fait du bruit alors. La ru- 
meur en vint jusqu'au littoral, avec les modifications 
conditionnelles que subit une nouvelle, selon les pays 
où elle passe. A Trouville et dans la plupart des petites 
localités de ce genre, on assurait qu'ordre sévère était 
donné aux gardes-côtes d'empêcher l'évasion des fugi- 
tifs politiques. Le capitaine Barbet effrayé, prit des me- 
sures pour faire partir le roi immédiatement. Il rompit 
1q marché conclu par Hallot, offrit mille francs d'indem- 
nité au marinier et les deux autres mille francs au pa- 
tron d'un autre bateau qui se trouvait à flot. « Je veux 
mes trois mille francs, » répliqua le premier marinier. 
Et comme le capitaine du port cherchait à entrer en 
accommodement, cet homme eut, dit-on, un mot d'une 
naïveté cruelle. « On marchande, c'est le roi! » s'é- 
cria-t-il. Il s'en alla répandre par la ville le bruit qu'un 
mystérieux étranger cherchait à s'embarquer. Les uns 
crurent qu'il s'agissait de M. Guizot, d'autres de Louis- 
Philippe. 

11 n'y avait alors à Trouville que quatre ou cinq ré- 
publicains, mais les circonstances leur donnaient uïi 
certain ascendant sur la population. C'en était assez 



GOUVERNEMBMT PROVISOIRE. 369 

pour stimuler le zèle des autorités. Le capitaine du port 
n'eut que le temps d'accourir chez son frère, le pê- 
cheur, de prévenir le roi et de Tentrainer dans une pe- 
tite cour. 

On sait que Trouville est bâtie en amphithéâtre, dans 
l'angle formé par Tembouchure de la Touques et la 
mer. Les maisons du monde élégant, qui vient chaque 
année prendre les bains, font face à la mer. Celles du 
commerce regardent la Touques, transformée en petit 
port, et l'immense prairie qui se déploie sur l'autre rive. 
Derrière ces maisons de confortable apparence, s'entas- 
sent, sur les premiers gradins de la montagne, les mai- 
sonnettes des pécheurs. Des jardinets, des petites cours, 
des ruelles, rattachent ces pauvres habitations les unes 
aux autres. C'est dans une de ces maisons qu'était ca- 
ché Louis-Philippe. 

Il faisait nuit. Le capitaine Barbet ouvrit une petite 
porte et ât passer le roi. La porte se referma. « Fiez- 
vous à moi. Sire , dit tout bas une voix inconnue, 
vous serez en sûreté dans ma maison. » L'inconnu 
conduisit Logis-Philippe à travers plusieurs cours et 
jardins, entra dans une ruelle où une porte de derrière 
appartenant à une maison de bonne apparence s'ou- 
vrit devant eux. Louis- Philippe se trouva un instant 
après dans un salon, au milieu d'un conciliabule d'or- 
léanistes de la localité. Il était chez M. Guestier, ancien 
maire de Trouville. 

Peu d'instants après, MM. Dumas, de Pauligne, de 

Perthuis et le valet Thuret vinrent rejoindre le roi. Il 

eût été de la dernière imprudence de rester plus longi- 

temps à Trouville. M. Guestier offrit son cabriolet, uti 

T. I. 24 '*! 



' lï 



370 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

hôtelier du voisinage son char à bancs. Mais les harnais 
étant à raccommoder, on prit la résolution de partir à 
pied. On emmena l'infortuné vieillard, déjà brisé par 
tant de fatigues et d'émotions, sur une grande route 
boueuse, dans les ténèbres d'une nuit de l®' mars. 
De longues rafales balayaient la plage et ^onda*^ent 
dans les falaises. Derrière lui le roi entendait mugir la 
mer. Trois guérites échelonnées sur ce chemin inquié- 
taient beaucoup les fugitifs. Deux étaient désertes. Le 
douanier garde-côte qui occupait la troisième, songeait 
plutôt à s'abriter du vent qu'à arrêter un roi. 

A une lieue de Trouville, au village de Touques, 
les voilures rejoignirent les fugitifs. M. de Perthuis 
monta à cheval et partit en avant afin d'informer la reine 
du retour de son mari. M. Guestier prit la direction de 
Quillebœuf, afin, en cas de besoin, dé préparer un re- 
fuge. Le char à bancs que montait Louis-Philippe ar- 
riva à la Grâce dans le milieu de la nuit. 

Cette situation devenait véritablement désespérante. 
Le roi et la reine, en se revoyant, purent constater les 
ravages que tant de fatigues avaient laissés sur leurs 
traits. Les deux vieillards étaient dans un abattement 
extrême. Leurs craintes augmentaient avec leur fai- 
blesse. Le procureur de la République pouvait agir. Et 
pour comble de douleur, ils ne savaient rien de leurs 
enfants. Pour la première fois le découragement s^ em- 
para d'eux. 

Dans les épreuves qu'il plaît à la Providence d'infli- 
ger aux hommes, il y a un instant suprême où Ton 
sent qu'un pas de plus nous entraine à une inévitable 
perte. Louis- Philippe touchait à cette crise der- 



GOUVERNEMENT PROVISOlitB. 371 

nièrë et déterminante. Elle se déhôuà eh éà fav^tiï. 

M. Jones, vice- consul ànglaiè résidant àU Havre; it^ 
riva dès le matin à la Grâce. Il dotinà dû t6\ \eh Hiëif^ 
leures nouvelles su)* sa famille et lui antibnçà c^lielë c6ù- 
sul, M. Featherstonhàug, mettait V'ExpireÉs, dé rétotii*; 
à sa disposition. 

Le roi, la reine et sa suite quittèrent là Grâce jifar lé 
paquebot du soir. Une heure après ils débarqfààièht âii 
Havre, à quelques pas de Y Express qui chauffait en lëi^ 
attendant. 

Une scène de comédie, pré{)aréé p^v rittibginâtl(]lô 
fertile de Louis-Philippe, caractérise ericoi^é be dernier 
épisode. La fuite duroi devait jusqu'au (ierriiëttïlort'étit 
être accompagnée de circonstances romanesques. 

On n'a pas oublié que la curiosité dels habitante Hë 
Honfleur était Fort éveillée depuis l'arrivée de la vieille 
dame et du vieux mohsieiir au pavillon de la Grâce. Il 
fallait donc redoubler de prudence. Dans là journée, le 
vice-consul Jones était allé au Havre s'entefadre avec 
M. Featherstonhaug. Le Courrier l'avait iramené, et ce 
même paquebot allait repartir pour le Havre. C'ëtàit 
une excellente occasion. La nuit commençait à tomber. 
Ce fut très-heureux pour* les fugitifs, car il y avait foule 
sur le quai. Des gendarmes surveillaient l'embarque- 
ment. Il était à craindre que, pour montrer leur zèle 
envers la République, ils n'dp|)ortassent trop de Hgûeur 
dans l'exercice de leurs fonctions. Oh avait pris d^s 
mesures en conséquence. 

La reine demeura madame Lebrun^ et M. de Rutni- 
gny Dubreuilj comme devant. Mais le roi devint M. Wil- 
liam Smithy avec un passe*port anglais pai*faitement en 



37S SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

règle. Outre le bonnet de soie noire et les lunettes 
bleues, il s'était enveloppé d'une vaste houppelande. 
Appuyé d'un côté sur le bras de Dubreuil^ de Tautre sur 
celui du fidèle Thuret, il se rendit au port, tandis que 
par un autre chemin madame Lebrun^ au bras du neveu 
Jones, se dirigeait également vers le quai. En arrivant 
à Tembarcadère, M. Stiti/A, reconnaissant M. Jones, s'é- 
cria en anglais : «Eh ! bonjour, neveu Jones ! » Il quitta 
le bras de Thuret et de Dubreuily et s' emparant de ce- 
lui de M. Jones, il passa à bord du paquebot, prit place 
sur le premier banc venu et entama une conversation. 
Madame Lebrun^ pendant ce temps, s'asseyait sur un 
autre banc en face. 

L'homme qui perçoit le prix des places s'étant ap- 
proché, sa corbeille à la main, M. Smith fronça le sour- 
cil et hocha la tète en véritable cokney de Londres qui 
ne comprend pas une syllabe française. Le neveu Jo- 
nes paya pour lui et pour son oncle. 

Au Havre, beaucoup de monde attendait l'arrivée du 
paquebot : des amis, des parents, des curieux et des 
garçons d'hôtel. M. Featherstonhaug était au milieu de 
G^jl^jÇphu^. En apercevant M. Smith^ il s'écria : «Bon- 
.^(^^ fjf}û^ clfejf,(]ngl^^j|e suis charmé de vous revoir en 

Chemin faisant, une femnie gui distribue des cartes 

' -«^|HftVK?^,pftç?^^, VJOe,)an/^çrne,,à^la main^. t^^^^^^^ 
..d^la^l^terne tombèrent sur le visage du roi.La femn% 



o^^M>l?flî?fflfi,^^Ffife^ l?lif ^? h!^:^^J^^!^ 



GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 373 

tressaillit et courut vers un officier du port qui se pro- 
menait un peu plus loin. 

M. Smithy conduitpar le neveu Featherstonhaug venait 
de passer sur VExpress^ suivi de madame Lebrun. On 
descendit dans le salon du navire. « Dieu soit loué. 
Sire, vous êtes sauvé! » s'écria M. Featherstonhaug. — 
« Dieu soit loué ! » répétèrent les deux vieillards en 
levant les mains au ciel. Ils remercièrent vivement le 
consul, qui se hâta de regagner le quai. 

Après avoir reçu la confidence de la femme qui avait 
reconnu le roi, l'officier de service sur le port était 
accouru vers VExpress^ et le dialogue suivant s'engagea 
aussitôt sur le pont du navire . « Il est évident, M. le 
capitaine, que vous vous disposez à partir. » ^- « Oui, 
Monsieur. » — « Quel est le motif de ce départ préci- 
pité et avec quoi parlez-vous? » — «Avec des dépè- 
ches. » — a Alors, Monsieur, je vais visiter vos cham- 
bres. » — « Vous les visiterez à mon prochain voyage. 
Monsieur. » Le capitaine remonta sur son banc de 
quart et articula le commandement d'usage. L'officier 
du port, furieux, n'eut que le temps de s'élancer à terre. 
VExpress s'écartait lentement du quai et les palmes de 
ses roues commençaient à battre l'eau. Un instant après 
il s'écartait du port et fendait à pleine vapeur les va- 
gues d'une mer tourmentée. La révolution avait perdu 
son gage. 

Tandis que M. Featherstonhaug suivait pensivement 
dans les ténèbres le sillage à peine visible de VExpress^ 
l'officier du port s'approcha de lui : « M. le consul au- 
rait-il la bonté de me dire le nom de celui qu'il \\eni 
d'embarquer sur VExpress 7 » — « William Smith, mon 



374 SECONDE RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. 

oncle, » répliqua M. Feaflierstonhaug. — « Vous vous 
êtes joué de moi, M. le consul, mais j'en ferai mon 
^rapport au çomnjissiairp jj^ gouvernerpent. » Lç rap- 
^çft ^ut ^U, m^is le gouYp^i)eiTi(^q^ provisoir^^ charmé 
d'^lre ^ortid'çp barrai^ 3aai^ çivoir paru prêter Içs ipaii^s 
à la fMiijç jIh rof, ^p gaf^a bien dç cuivre cjçUe affajc^. 

Pgp^ ^ jQat|néç dp 3 map Lquiis-Philippj^ et l^apjie- 
4^élj^ dé^arguprenj; à N^whayçn. Le 1*0 j dpqna des 
poignées de maip coijfimf il ^yait fai^ en des temps 
Hp^^leur?* jLq 4 iQ^rs, i| §e reposait à Glarefqont d'qne 
c^rrièrç politique longue, figité^, de dix-huit aps de 
règfie, de tfoi§ jour§ et troi^ nuits de vaille au milieu de 
S^ cgpitalç révoltée, d'unc^ fuite ^e hqit jours à travers 
soq royaume, d'une trçiviersée périlleuse, des plus ru- 
die^ ffitigjyiç;s q^'il sojtdonqé à un vieillard de soixante- 
qiljp^ç ai^ dç supporter, des plus cruelles émotions 
qu'up roi pqi^se éprouver. 

J^orisqi^'aypc une mélancolie dang laqpelle se com- 
p,Uit upnob^tanj: une p^psée républicaine, on compara 
l^ 'jrpjleriç^ a ce cjlomaine ^pUtaire de Glaremont, il 
e^p |q[)po^^i,ble dç ne p^s sentir combien durept parai- 
tfe longues à Louis-Philippe, à ce génie actif et né ppur 
1^1 affajres, l^s deux années qui I(Ç séparaient de la 
toipbe. Voyez-vous d'ici le manoir de Glaremont ense- 
yeli 4âi^s son parc immense, avec ses longues prairies 
où traîne la brume éternelle de la Grande-Bretagne, 
iqfi rqfpijc|f[Tit (|es bœufs paisibles? Q^e\ contraste ayec 
l-|icjliy.ité du Carrousel, avec le joli coup d'oeil des tui- 
leries semées (|e fleurs, de jolies bourgeoises et d'en- 
fants roses 7 

l^is, comme il çst écrit que chaoyn ici-bas trouve 



GOUVERNEMENT PROVISOIRE. 375 

Tapaisement de sa vengeance, Louis-Philippe, avant de 
mourir, allait retrouver le sien dans le massacre du 
peuple qui l'avait ignominieusement chassé, dans les 
fautes et Timpuissance de ceux qui voulurent gouverner 
à sa place. Pour n'être pas aussi héroïque que son aî- 
née, pour s'être montrée en paroles plus humaine et 
n'avoir pas eu d'échafaud en Grève, la seconde Répu- 
blique française n'en laisse pas une trace moins san- 
glante dans l'histoire. Nous verrons des journées plus 
funestes que celles de la Convention. Jamais plus de 
faiblesse ne s'unit à plus de férocité, jamais plus de fu- 
reur à plus d'hypocrisie, que dans les discordes civiles 
qui forment la trame de cette lugubre et ridicule co- 
médie ! Nous y retrouverons la peste comme à Florence 
au temps des Médicis et de Machiavel. Et tel sera Ta- 
charnement des citoyens les uns contre les autres, que 
la peste emportera vingt mille hommes dans les plis 
de son suaire, sans qu'on y prête seulement attention. 
Il faut, pour poursuivre un tel récit, la ferme volonté 
de creuser entre le passé et l'avenir, après soixante ans 
de haine et de combats, une tranchée profonde : la né- 
cessaire liquidation des partis. 



PIÈCES JUSTIFiaTIVES. 



I 



PIÈCES lUSTlFJCATIYES. 



N» 1. 



Bulletins de surveillance générale du 12 au 22 février. 



12 février 1848. — L'ordre et la tranquillité continuent 
à régner dans Paris. On ne remarque pas d'agitation extra- 
ordinaire. 

13 février. — Aucun trouble dans Paris. La tranquil- 
lité règne dans la popijilatiop ; il y a cependant quelque in- 
quiétude par suite de la lecture des journaux, et cle Tagita- 
tion qu'ils cherchent à fomenter. 

14 février. — H Y a assez d'inquiétude dans les esprits^ 
sans cependant qu'il y ait de l'agitation. Les classes ou- 
vrières sont occupées et repondent peu à l'agitation qu'on 
cherche à leur imprimer. 

15 février. — Il règne dans Paris un sentiment d'assez 
vive inquiétude, causé par l'appréhension, de quelques 
troubles possibles, à l'occasion de l'affaire des banquets ; 
cependant l'apparence de la population est assez tranquille. 
— Il y a peu d'étrangers à Paris : les marchands se plai- 
gnent de ne pas vendre ; il y a peu d'activité dans les trans- 
actions commerciales. 



380 PIÈCES JUSTIFIGATIYBS. 

16 février. — Aucune circonstance nouvelle. Paris con- 
tinue à être inquiet, mais sans émotion apparente. 

17 février. — La population deJiParis est toujours fort 
inquiète, et assez agitée. Plusieurs réunions ont eu lieu 
parmi les diverses nuances de l'opposition, pour s'occuper 
d'une grande manifestation; rien encore n'a été décidé à ce 
sujet. — Les affaires sont suspendues et les marchands ne 
vendent rien. 

18 février. — Toujours beaucoup d'inquiétude dans 
Paris, mais beaucoup d'incertitude et de division dans les 
projets des diverses nuances des partis qui s'occupent du 
banquet, et de la manifestation décidément fixée à mardi, 
sauf nouvel ajournement. Ils continuent à exprimer l'inten- 
tion de ne pas se livrer à des troubles, et font à leurs adhérents 
des recommandations dans ce sens, tout en les poussant à 
figurer dans la réunion qu'ils cherchent à rendre très-nom- 
breuse. 

19 février. — Tous les différents quartiers de Paris sont 
parfaitement tranquilles ; aucune apparence de trouble , 
mais l'inquiétude est très-grande et les affaires entièrement 
suspendues. 

20 février. — Continuation de tranquillité , mais tou- 
jours la même inquiétude. On ne remarque aucune émotion 
nouvelle parmi les ouvriers ; cependant beaucoup d'entre 
eux ont l'intention d'aller mardi se joindre à l'attroupé^ 
ment, qui se réunira sur la place de la Madeleine pour aller 
aux Champs-Elysées. 

21 février, —(manque). 

22 février. — La journée a été bien difficile. Cette nuit, 
les travaux de la tente destinée aux banquets réformistes 
ont été poussés jusqu'à une heure du matin. A cette heure 
ils ont cessé. Quelques curieux sont venus sur ce point» mais 
sans désordre. 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 381 

La tranquillité paraissait devoir durer, lorsque, vers dix 
heures, quelques étudiants et un certain nombre d'hommes 
en blouse sont sortis du quartier latin, se dirigeant sur la 
Madeleine. Arrivés sur ce point, ils ont proféré des cris di- 
vers dans une intention hostile, et peu à peu des groupes se 
sont formés, qu'il a fallu disperser. Les curieux, comme de 
coutume, étaient en grand nombre et gênaient Faction de la 
force publique. Le rassemblement s'est alors divisé : une 
portion s'est portée sur la Chambre des députés, dans laquelle 
elle a pénétré un instant, et dont elle a été repoussée par la 
troupe envoyée dans ce but ; une autre s'est dirigée vers le 
quartier latin, pour aller à r£cole|polytechnique, contre 
laquelle elle a lancé quelques pierres qui ont cassé quelques 
vitres. Elle a aussi jeté des proclamations par-dessus les 
grilles. Dispersé par une charge de garde municipale, ce 
rassemblement s'est formé de nouveau ; il a passé les ponts, 
et a traversé le quartier Saint-Martin, oii il a répandu un 
grand effroi. 

Sur la place de la Concorde, des individus se sont réunis 
en grand nombre. Augmenté encore par des curieux et des 
ouvriers en chômage, l'attroupement est devenu formida- 
ble. Il a attaqué des postes, élevé des barricades , et allumé 
un incendie. Chargé plusieurs fois par la troupe de ligne et 
la garde nationale à cheval, il s'est replié sur la rue de Rivoli, 
où il a élevé des barricades, ainsi que dans la rue Saint- 
Honoré, depuis la place Beauvau jusqu'à la rue de la Monnaie. 
Plusieurs fois dispersé, il se reformait toujours. Il a fini par 
piller un grand nombre de boutiques d'armuriers dans la 
rue Saint-Honoré, et sur le quai de la Mégisserie, malgré 
les charges continuelles qu'il a essuyées. D'autres rassemble- 
ments se sont encore formés dans la rue Bourg-l'Abbé, près 
du magasin de Lepage, armurier, où une barricade a été 
formée et enlevée très-bravement par la garde municipale. 



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. 1 ♦ .•••11' 



382 PIËCBS JUSTIFIGATIYBS. 

' . • * 

qui a essuyé un feu très-vif. Un homme a été tué sur ce 
point, du côté des insurgés. Sur d'autres points encore on a 
pillé des boutiqueset des maisons, et partout, sur leur pas- 
sage» les émeutiersont brisé des réverbères, et |es lanternes 
à gaz. Us ont brûlé le corps de garde de la rue de Ponthieu, 
la barrière de Gourcelles, et tous les jeux des Champs- 
Elysées. 

La garde nationale a assez bien répondu à l'appel ; ce- 
pendant certaines légions n'ont presque pas fourni. La 
troupe de ligne a été très-bien, et la garde municipale excel- 
lente de patience et de bravoure. 

Les BatignoUes ont été attaquées par des pillards, qui ont 
été combattus par des gardes nationaux qui les ont brave- 
ment repoussés. 

Espérons que la journée de demain se passera sans trou- 
bles ! nous ne l'espérons guère. 



PIÈCES JDSTIF1CAT1VB8. 383 



N" 2. 



Ordre attribué au duc de Montpemier. 



Délivrer d'ui^encè des magasins de Ti^rtillerie de Yinèen- 
nes et expédier sans délai sur Fécole militaire, à Paris, les 
objets de munitions ci-après : 

Deux batteries d'artillerie de campagne, caissons chargés ; 
vingt caissons d'infanterie chargés, trois cents bottés à ùii- 
traille, quatre cents pétards, un caisson de flambeaux pour 
le service de nuit. 

Signé : A. d'Orléans. 



384 PIÈCES JOSTIFICATinS. 



N« 3. 



Note de la commission générale du banquet aux journaux. 



La commission générale chargée de Forganisation du ban- 
quet du 12* arrondissement a décidé que la manifestation 
aurait lieu irrévocablement, mardi prochain 22 février, 
à midi. 

On indiquera plus tard le lieu de la réunion. 



Nous ajoutons à cette pièce une déclaration des Ekx)les, 
envoyée le lendemain, 20 février, à la commission générale. 
Elle témoigne des tiraillements qui n*ont cessé d'exister jus- 
qu'aux derniers instants entre les diverses fractions du parti 
républicain. 

Messieurs et chers camarades, 

En présence des retards apportés à Texécution du banquet 
des Écoles, près de 800 étudiants se sont réunis le 11 fé- 
vrier 1848, et, après avoir examiné les actes de la commis- 
sion, ont décidé: 

Que des invitations seront adressées également au Natio^ 



PIÈGES JUSTIFICATIVES. 385 

nd et aux députés qui s'y rattachent, à la Réforme et aux 
députés qui s'y rattachent. 

Que la parole leur sera donnée à tous sans distinc- 
tion ; 

Que si, conséquemmentà tout ce qui s'est passé le National 
et les députés dont il représente les opinions demandent que 
la parole soit retirée àM.Ledru-Rollin, il ne sera fait aucun 
droit à leur demande ; 

Que s'ils refusent de prendre part au banquet des Ecoles, 
parce qu'on aura maintenu la parole à M. Ledru-Rollin, il 
sera passé outre, et le banquet aura lieu; 

Que sous ces conditions expresses, la commission sera 
continuée dans ses pouvoirs, qui sont d'aviser aux préparatifs 
matériels du banquet, aux invitations, à la mise au concours 
des toasts, à leur choix et à l'ordre de leur prononcé. 

Dans le cas où la commission refuserait de se soumettre à 
ce que l'assemblée a décidé, il sera nommé une autre com- 
mission séance tenante ; 

Que la commission éventuelle par le fait seul du refus de 
la commission existante, sera investie des pouvoirs et des 
obligations précédemment indiqués; 

Qu'il est bien entendu que la nomination d'une commis- 
sion éventuelle n'implique aucun blâme pour la commission 
existante ; 

Que chaque candidat nouvellement élu se soumet par le 
fait seul de son acceptation aux obligations imposées par 
l'assemblée ; 

Que les membres des précédentes commissions ne pour- 
ront être élus; 

Que cette résolution n'emporte aucune signification de 
blâme pour les personnes qui en sont l'objet; 

Que celle des deux commissions qui restera définitivement 
en possession des pouvoirs de l'assemblée, devra s'adjoindre 
T. I. 35 



386 Piàc£6 iusTiPicAriYSs. 

un repré^Dtant choisi dans les Ecoles suivantes : Ecole Po- 
lytechnique, Centrale, des Beaux-Arts, Normale, des Chartes, 
du CoipmerQ^ r enfin un membre choisi dans les ouvriers. 

Que pour le cas où la commission verrait le nombre de 
sçs membres r^iluit par suite de démissions ou autres causes, 
elle est autorisée à se compléter par voie d'élection. 

La commission éventuelle a chargé un homme qui jouit 
dans le parti démocratique d'une considération justement 
méritée de porter à la connaissance de Tancienne commis- 
s^n les résolutions ci-dessus énoncées. A ces démarches 
toutes conciliatrices Tancienne commission a répondu par la 
déclaration suivante : « La commission du banquet des Eco- 
» les, après, en avoir délibéré, déclare : qu'elle n'a aucune 
» communication particulière à faire officiellement à qui que 
» ce soit ; qu'elle ne reconnaît à personne le droit de lui im- 
"» poser des décisions; mais qu'elle est et sera toujours prête 
» à rendre compte à ses souscripteurs, collectivement, de ses 
» décisions et de leurs motifs ainsi que de la situation du 
» banquet afin de les mettre à même de voir s'ils doivent 
» lui continuer leur confiance, et si par suite ils veulent gar- 
» der ou rendre leurs billets. » — Suivent les signatures 
du président et du secrétaire. — En conséquence de cette 
déclaration qui contient un refus bien formel de se soumettre 
aux décisions de l'assemblée du 11 février MM. Maigne, 
Bocquet, Sabatier, Delcamp, PaulAvenel, Wfelviî-Bloncourt, 
IKuUot, Bardurry, en vertu des pouvoirs qui leur ont été con- 
férés par cette assemblée, se constituent en commission dé- 
finitive. 

La commission ainsi constituée a résolu que la forme et 
la couleur des cartes de l'ancienne commission seraient 
changées. 

Que les nouvelles cartes se donneraient à l'entrée du ban- 
quet. 



PIÈGB9 JUSTIFICATIVES. H8? 

En conséquence elle invite les souscripteurs, membres de 
rassemblée du 11 février et ceux qui adoptent ses décisions, 
à se présenter tous les jours de tO à 4 heures, place Saint- 
Michel no 8» au siège de la commission, pour y échanger 
leurs cartes. 

Signé : V. Màignb, président, Dblcahp, secrétaire» 
Sabatibr , trésorier. 



Paris, le 20 février 1848. 



)88 FIÈCBS JUSTIPIGATITRI. 



N»4. 



Lettre (TAgnêi de Klindworth à M, Gtdzot, 



Monsieur le Président du Conseil. 

Mon père me charge de transmettre à Votre Excellence les 
renseignements suivants : 

Une personne qui vit depuis de longues années dans une 
assez grande intimité avec M. Thicrs a eu Tautre jour avec ce 
personnage un entretien dont voici les points les plus sail- 
lants. 

M. Thiers a dit : <c Le pays marche à pas de géant à une 
D catastrophe qui éclatera, ou avant la mort du roi, si ce 
» prince avait une vieillesse longue y ou quelque temps après 
y> la mort du roi. Il y aura guerre civile, révision de la 
» Charte et peut-être changement de personnes en haut Heu. 
D Le pays ne supportera pas une régence, à moins qu'on ne 
j> fasse quelque chose de grand pour relever la nation. Le 
Y> roi Louis-Philippe n'a rien fondé. Il laisse à sa famille la 
D tâche la plus ardue pour son maintien. Si Napoléon II 
)» vivait encore, il remplacerait sur le trône le roi actuel. 
y> Pour mon compte, je suis dégoûté de tout et je ne veux 
» rien. L'Europe trouvera encore cette nafion sur son che- 
» min. Jusqu'à la mort du roi, il n'y a rien à faire; il faut 
i> que Guizot reste, seulement il faut Tempécher de donner 
if> suite à son rapprochement avec les puissances continen- 
» taies. Nous devons lui imposer la politique qu'il doit sui- 



niCSS JUSTIFIGATIYKS. 38tt 

x> vre à Tétranger, lui faire peur de la Chambre et du pays. 
D Cest pour cela que je monterai à la tribune et que je le 
x> combattrai à outrance, aussi bien pour la question d'Italie 
D que pour la question suisse. » 

Mon père garantit à Votre Excellence l'exactitude des 
renseignements qui précèdent, et vous prie de vouloir bien 
en garder le secret. ^ 

Daignez agréer, M. le président du Conseil, une nouvelle 
expression de mon entier dévouement, 

Agnès de Elindworth. 



Le 21 janvier 1848. 



390 PIÈCES JUSTlFlCATlVBft. 



IN» 5. 



Manifeste de la Cortimission générale du banquet, piélié dam les 

jtmtnmut du 21 fém&. 



Le ministère ayant déclaré et soutenu à la tribune, que la 
pratique du droit de réunion était soumise au bon plaisir de 
la police, les députés de l'opposition, des pairs de France, 
d'anciens députés, des membres du conseil général, des ma- 
gistrats, des officiers, sous-officiers et soldats de la garde 
nationale, des membres du Comité central des électeurs de 
Topposition, des rédacteurs des journaux de Paris, ont 
accepté l'invitation qui leur était faite, de prendre part à la 
manifestation, afin de protester, en vertu de la loi, contre 
une prétention illégale et arbitraire. 

Gomme il est naturel de prévoir que cette protestation pu- 
blique peut attirer un concours considérable de citoyens ; 
comme on doit présumer aussi que les gardes nationaux de 
Paris, fidèles à leur devise liberté, ordre public, voudront en 
cette circonstance accomplir ce double devoir ; qu'ils vou- 
dront défendre la liberté en se joignant à la manifestation, 
pour protéger Tordre et empêcher toute collision par leur 
présence: que, dans la prévision d'une réunion nombreuse 
de gardes nationaux et de citoyens, il semble convenable de 
prendre des dispositions qui éloignent toute cause de trouble 
et de tumulte: 

La commission a pensé que la manifestation devait avoir 



PIÂGBS J08TIF1GAT1?E8. 391 

lieu dans le quartier de la capitale où la largeur des rues et 
des places permet à la population de s*agglomérer, sans qu'il 
en résulte d'encombrement. 

A cet effet, les députés, les pairs de France, et les autres 
personnes invitées au banquet, s'assembleront, mardi pro- 
chain, à onze heures, au lieu ordinaire des réunions de Top- 
position parlementaire, place de la Madeleine, 2. 

Les souscripteurs au banquet qui font partie de la garde 
nationale, sont priés de se réunir devant l'église delà Made- 
leine, et de former deux haies parallèles entre lesquelles se 
placeront les invités. 

Le cortège aura en tête les officiers supérieurs de la garde 
nationale qui se présenteront pour se joindre à la mani- 
festation. 

Immédiatement après les invités et les convives, se placera 
un rang d'officiers de la garde nationale. 

Derrière ceux-ci les gardes nationaux formés en colonnes, 
suivant les numéros des légions. 

Entre la troisième et la quatrième colonne, les jeunes gens 
des Ecoles, sous la conduite des commissaires désignés 
par eux. 

Puis les autres gardes nationaux deParis et de la banlieue, 
dans l'ordre désigné plus haut. 

Le cortège partira à onze heures et demi, et se dirigera 
par la place de la Concorde, et les Champs-Elysées, vers le 
lieu du banquet. 

La commission , convaincue que cette manifestation sera 
d'autant plus efficace qu'elle sera plus calme, d'autant plus 
importante qu'elle évitera même tout prétexte de conflit , 
invite les citoyens à ne pousser aucun cri, à ne porter ni dra- 
peaux, ni signes extérieurs ; elle invite les gardes nationaux 
qui prendront part à la manifestation, à se présenter sans 
armes, il s'agit ici d'une protestation légale et pacifique qui 



39S PIÈGBS JUSTIFlGATlYBft. 

doit être surtout puissante par le nombre et l'attitude ferme 
et tranquille des citoyens. 

La commission espère que, dans cette occasion, tout 
homme présent se considérera comme un fonctionnaire, 
chargé de faire respecter i'ordre ; elle se confie à la présence 
des gardes nationaux, elle se confie aux sentiments de la po- 
pulation parisienne, qui veut la paix publique avec la liberté, 
et qui sait que pour assurer le maintien de ses droits, elle n'a 
besoin que d'une démonstration paisible, comme il convient 
à une nation intelligente, éclairée, qui a la conscience de Tau- 
torité irrésistible de sa force morale, et qui est assurée de 
faire prévaloir ses vœux légitimes par l'expression légale et 
calme de son opinion. 



ritcss lotriFiCATiirEt. 893 



N» 6. 



Proclamation du préfet de police aux habitants de Paris. 



Habitants de Paris ! 

Une inquiétude qui nuit au travail et aux affaires, règne de- 
puis quelques jours dans les esprits ; elle provient de mani- 
festations qui se préparent. Legouvernenient, déterminé par 
des motifs d*ordre public, qui ne sont que trop justifiés, et 
usant d*un droit que les lois lui donnent et qui a été cons- 
tamment exercé sans contestation, a interdit le banquet du 
12e arrondissement. 

Néanmoins, comme il a déclaré devant la Chambre des 
députés que cette question était de nature à recevoir une so- 
lution judiciaire, aulieu de s'opposer par la force à la réu- 
nion projetée, il a pris la résolution de laisser constater la 
contravention en permettant l'entrée des convives dans la 
salle du banquet, espérant que ces convives auraient la sa- 
gesse de se retirer à la première sommation, afin de ne pas 
convertir une simple contravention en un acte de rébellion. 
C'était le seul moyen de faire juger la question devant Tau- 
torité suprême de la Cour de cassation. 

Le gouvernement persiste dans cette détermination, mais 
le manifeste publié ce matin par les journaux de Topposition 
annonce un autre but. d'autres intentions; il élève un gou- 
vernement à côté du véritable gouvernement du pays, de 
celui qui est institué par la Charte et qui s'appuie sur la ma- 



394 PIÈCB8 JOSTIFICATIVSS. 

jorité des Chambres, il appelle une manifestation publique, 
dangereuse pour le repos de la cité; il convoque, en violation 
de la loi de 1831, les gardes nationaux, qu'il dispose à Ta- 
vance en haie régulière, par numéros de légion, les officiers 
en tête. Ici, aucun doute n*est possible, de bonne foi ; les 
lois les plus claires, les mieux établies, sont violées. Le gou- 
vernement saura les faire respecter, elles sont le fondement 
et la garantie de l'ordre public. 

J'invite tous les bons citoyens à se conformer à ces lois, à 
ne se joindre à aucun rassemblement, de crainte de donner 
lieu à des troubles regrettables. Je fais cet appel à leur pa- 
triotisme et à leur raison, au nom de nos institutions, du 
repos public et des intérêts les plus chers à la cité. 

Paris, le 21 février 1848. 

Signé : CnuiRiSL DiLissmiT. 



P1£G£S JUSTIFIGATIYBS. 395 



r 7. 



GARDE NATIONALE DU DEPAlttËttENT DE LA SEfllE. 



ÉTAT MAJOR GfiNÉRAL. 



Ordre du jour du 21 février 1848. 



Gardes nationaux du département de la Seine ^ 

Tant que la manifestation qui se prépare n'a pas fait un 
appel direct à votre concours et à votre appui, je me suis 
abstenu de vous rappeler dans quelles limites la loi a ren- 
fermé vos droits et vos devoirs^ parce que vous n'avez cessé, 
depuis dix-sept ans, de prouver que vous connaissiez bien 
les uns et les autres et que vous n'y avez jamais manqué. 

Aujourd'hui que l'on cherche à vous égarer au nom même 
de la légalité dont le maintien est confié à votre dévouement 
et à votre patriotisme, que des hommes qui vous sont étran- 
gers vous convoquent, vous appellent et usurpent les droits 
de vos chefs, je dois protester hautement contre cette injure, 
et c'est au nom de la loi elle-même que je m'adresse à vous. 

Les articles 1,7 et 93 de la loi du 22 mars 1831 sont 
ainsi conçus : 

« Article V^ . La garde nationale est instituée pour défen- 
dre la royauté constitutionnelle, la Charte et les droits qu'elle 
a consacrés ; pour maintenir l'obéissance aux lois , conserver 
ou rétablir l'ordre et la paix publique, seconder l'armée de 



396 piica» justificatiyks. 

ligne dans la défense des frontières et des côtes, assurer 
rindépendance de la France et Tintégrité de son territoire. 

D Toute délibération prise par la garde nationale sur les 
affaires de TEtat, du département et de la commune, est 
une atteinte à la liberté publique et un délit contre la chose 
publique et la constitution. 

D Article 7. Les citoyens ne pourront ni prendre les armes 
ni se rassembler en état de garde nationale sans Tordre des 
chef immédiats, ni ceux-ci donner cet ordre sans une réqui- 
sition de Tautorité civile dont il sera donné connaissance à la 
tête des troupes. 

D Article 93. Tout chef de corps, poste ou détachement 
de la garde nationale qui refusera d'obtempérer à une réqui- 
sition des magistrats ou fonctionnaires investis du droit de 
requérir la force publique, ou qui aura agi sans réquisition 
et hors des cas prévus par la loi, sera poursuivi devant les 
tribunaux et puni conformément aux articles 234 et 258 du 
Code pénal. 

D La poursuite entraînera la suspension, et s'il y a con- 
sommation, la perte du grade. » 

Vous le voyez, gardes nationaux du département de la 
Seine, la loi parle en termes trop clairs et trop précis pour 
qu'il soit possible de vous abuser par une interprétation dont 
votre sagesse fera justice. 

Peu d'entre nous, sans doute, sont disposés à se laisser 
entraîner à une démarche coupable ; mais je voudrais leur 
épargner et la faute et le regret de compter leur petit nombre 
au milieu des quatre-vingt-cinq mille gardes nationaux dont 
vos légions se composent. 

C'est donc au nom de la loi que je vous adjure de ne pas 
tromper la confiance du pays, qui a remis à votre garde la 
défense de la royauté constitutionnelle, et de Tordre légal. 

Vous ne voudrez pas non plus méconnaître la voix de votre 



PliCES JUSTIFICATIVES. 397 

commandant supérieur, parce qu'il ne vous a jamais abusé. 
Je compte sur votre sagesse et votre patriotisme comme vous 
devez compter toujours sur ma loyauté et mon dévouement. 

Signé : Jacminot, lieutenant général, pair de 
France, commandant supérieur. 

Pour copie conforme : 

Signé : Càrbonnel, maréchal de camp, chef 
d'état-major général. 



398 PliCBS nJSTtFfCATIVES. 



r 8. 



Nouvelle déclaration de F opposition^ publiée le 22 février \%k^. 



A tous les citoyens ! 

Une grande et solennelle manifestatiop devait avoir lieu 
aujourd'hui en faveur du droit de réunion, contesté par le 
gouvernement. Toutes les mesures avaient été prises pour 
assurer Tordre et prévenir toute espèce de troubles, te gou- 
vernement était instruit depuis quelques jours de ces me- 
sures et savait quelle serait la forme de cette protestation. Il 
n'ignorait pas que les députés se rendraient en corps au lieu 
du banquet, accompagnés d'un grand nombre de citoyens et 
de gardes nationaux sans armes. Il avait annoncé l'intention 
de n'apporter aucun obstacle à cette démonstration tant que 
l'ordre ne serait pas troublé, et de se borner à constater par 
un procès-verbal ce qu'il regarde comme une contravention, 
et ce que l'opposition regarde comme l'exercice du droit. 

Tout à coup, en prenant pour prétexte une publication 
dont le seul but était de prévenir les désastres qui auraient 
pu naître d'une grande affluence de citoyens, le gouverne- 
ment a fait connaître sa résolution d'empêcher par la force 
tout rassemblement sur la voie publique, et d'interdire, soit 
à la population, soit aux gardes nationaux, toute participation 
à la manifestation projetée. Cette tardive résolution du gou- 
vernement ne permettait plus à l'opposition de changer le ca- 
ractère de la démonstration. Elle se trouvait donc placée 



PIÈGES JUSTIFIGATITES. 399 

dans l'alternative de provoquer une collision entre les ci- 
toyens et la force publique , ou de renoncer à la protestation 
légale et pacifique qu'elle avait résolue. 

Dans cette situation, les membres de l'opposition, person- 
nellement protégés par leur qualité de députés, ne pouvaient 
pas exposer volontairement les citoyens aux conséquences 
d'une lutte aussi funeste à l'ordre qu'à la liberté. L'opposi- 
tion a donc pensé qu'elle devait s'abstenir et laisser au 
gouvernement toute la responsabilité de ses mesures. Elle 
engage tous les bons citoyens à suivre son exemple. 

En ajournant ainsi l'exercice d'un droit , l'opposition 
prend envers le pays l'engagement de faire prévaloir ce droit 
par toutes les voies eonstitutionnelles. Elle ne manquera pas 
à ce devoir ; elle poursuivra avec persévérance ^t avec phis 
d'énergie que jamais la lutte qu'elle a entreprise contre une 
politique corruptice, violente et antinationale. 

En ne se rendant pas au banquet, l'opposition accomplit 
un grand acte de modération et d'humanité. Elle sait qu'il lui 
reste à accomplir un grand acte de fermeté et de justice. 

En conséquence de la résolution prise par l'opposition, 
un acte d'accusation contre le ministère sera immédiatement 
proposé par un grand nombre de députés, parmi lesquels : 
MM. Odilon Bàrrot, Duvergier de Hauràiooev de Malbville, 
d'Aragon, Abatucci , Beauhont (de la Somme), George de 
Lafatette, Boissel, Garnier-Pagès, Garnot, Ghambollb, 
Droutn de L'huts, Ferdinand de Lastetrie, Hayin, de Cour- 
tois, Vayin, Garnon, marquis Jouvencel, Tallandier, Bureau 
DE PusY, Luneau, Saint-Balleyin, Gambacérès, Moreau (de la 
Seine), Berger, Marie, Bethmont, de Thurd, Dupont (de 
l'Eure), etc. 



iOO FIÉCBS JUfTlFICATlTTi. 



N»9. 



A ete d* accusation déposé sur le bureau de la Chambre des députés 
par M. Odilon Barrot. — Séance du 22 février 1848. 



Nous proposons de mettre les ministres en accusation 
comme coupables : 

l"" D'avoir trahi au dehors l'honneur et Tintérêt de la 
France ; 

2^ D'avoir faussé les principes de la Constitution, violé les 
garanties de la liberté et attenté au droit des citoyens ; 

3"" D'avoir, par une corruption systématique, tenté de 
substituer à la libre expression de l'opinion publique les 
calculs de l'intérêt privé et de pervertir ainsi le gouverne- 
ment représentatif; 

4o D'avoir trafiqué, dans un intérêt ministériel, des fonc- 
tions publiques ainsi que de tous les attributs et privilèges 
du pouvoir ; 

b"" D'avoir, dans le même intérêt, ruiné les finances de 
l'Etat^ et compromis ainsi les forces et la grandeur na- 
tionale; 

6o D'avoir violemment dépouillé les citoyens d'un droit 
inhérent à toute constitution libre, et dont l'exercice leur 
avait été garanti par la Charte ; 

7^ D'avoir, enfin, par une politique ouvertement contre- 
révolutionnaire, remis en question toutes les conquêtes de 



PIÈGES JUSTiFiGATiVES. 404 

nos deux révolutions, et jeté dans le pays une perturbation 
profonde. 

Signé : OdiloH»Bàrrot, Duyergierde Hàurànne, dbThiàrd, 
Dupont (de l'Eure), Isàmbert, Léon de Maleyille, Gàr- 
nier-Pàgès, Ghambolle , Bethuont , L'Herbette, Pages 
(de l'Ariége), Baroche, Havin, Léon Faucher, Ferdinand 

DE LaSTETRIE , DE GoURTAIS , DE SaINT-AlBIN , GrÉMIEUX, 

Gauthier de Cumtllt, Ràimbault, Boissel, de Beaumont 
(de la Somme), Lesseps, Mauguin, Creton, âbattucci, 
Marie , Garnot , Bureau de Puzy , Dussolier , Mathieu 
(de Saône-et-Loire), Drouynde Luuys, D'aragon, Gam- 
bacérès, Drault, Maquis, Rigot, Quinette, Maichin, 
Lefort-Gonsollin, Tessierde la Motte, de Maray, Ber- 
ger, BOUNIN, DE JOUYENCEL, LaRABIT, VaVIN, GaRNOT, 

Maurat-Ballange, Taillandier. 



T. I. 26 



403 PIÈCES jcsnruuTivBS. 



NMO. 



Déclaration du comité électoral démocratique , imprimé dans 
les journaux de Coppotition, le 24 février 1848. 



Le mioifitère est renTersé, c est bien. 

Mais les derniers événements qui ont agité la capitale ap- 
pellent sur des mesures, devenues désormais indispensables, 
rattention de tous les bons citoyens. 

Une manifestation légale, depuis longtemps annoncée, est 
tombée tout à coup devant une menace liberticide, lancée par 
un ministre du haut de la tribune. On a déployé un immense 
appareil de guerre , comme si Paris eût eu l'étranger, 
non pas à ses portes, mais dans son sein ; le peuple, généreu- 
sement ému et sans armes, a vu ses rangs décimés par des 
soldats, un sang héroïque a coulé. 

Dansces circonstances, nous, membres du comité électoral 
démocratique des arrondissements de la Seine, nous faisons 
un devoir de rappeler hautement que c'est sur le patriotisme 
de tous les citoyens, organisés en garde nationale, que repo- 
sent, aux termes mêmes de la Charte, les garanties de la li- 
berté. 

Nous avons vu sur plusieurs points les soldats s'arrêter 
avec une noble tristesse, avec une émotion fraternelle, de- 
vant le peuple désarmé. Et en effet, combien n'est pas dou- 



PliCBS JUSTlFlGATiVES. 403 

loureuse pour des hommes d'honneur, cette alternative de 
manquer aux lois de la discipline, ou de tuer des concitoyens ! 
La ville de la scienoe, des arts» de l'industrie, de la civilisa- 
tion, Paris enflh, ne saurait être le champ de bataille rêvé 
par le courage des soldats français. Leur attitude l'a prouvé, 
et elle condamne le rôle qu on leur impose. 

D'un autre côté, la garde nationale s'est énergiquement 
prononcée comme elle le devait en faveur du mouvement ré- 
formiste, et il est certain que le résultat obtenu aurait été 
atteint sans effusion de sang, s'il n'y eût pas eu, de la part 
du ministère, provocation directe, provocation résultant d'un 
brutal étalage de troupes. 

Donc, les membres du comité électoral démocratique pro- 
posent à la signature de tous les citoyens la pétition sui- 
vante : 

Considérant : 

Que l'application de l'armée à la compression des trou- 
bles civils est attentatoire à la dignité d'un peuple libre et à 
la moralité de l'armée ; 

Qu'il y a renversement de l'ordre véritable et négation 
permanente de la liberté ; 

Que le recours à la force seule est un crime contre le 
droit ; 

Qu'il est injuste et barbare de forcer des hommes de 
cœur à choisir entre le devoir du militaire et ceux du ci- 
toyen ; 

Que la garde nationale a été instituée précisément pour 
garantir le repos de la cité et sauvegarder les libertés de la 
nation; 

Qu'à elle seule il appartient de distinguer une révolu- 
tion d'une émeute : 

Les citoyens soussignés demandent que le peuple tout 
entier soit incorporé dans la garde nationale ; 



404 PIÈCES JUSTlFlGATiVBS. 

Us demandent que la garde municipale soit dissoute ; 

lis demandent qu'il soit décidé législativement qu'à Ta- 
venir Tarmée ne pourra plus être employée à la compression 
des troubles civils. • 

Signé : A. Guinard, électeur, délégué du 8® arrondis- 
sement ; 

Louis Blanc, électeur, délégué du 2* arrondissement; 

David (d'Angers), électeur, délégué du 11* arrondisse- 
ment, membre de l'Institut ; 

Martin (de Strasbourg), électeur, délégué du 10* arron- 
dissement, ancien député ; 

Durand Saint-Amant, électeur, délégué du 1" arron- 
dissement ; 

Félix Pyat, électeur, délégué du 8® arrondissement; 

Greinueiser, capitaine, 3® légion, délégué du 5® arron- 
dissement; 

Vasnier, capitaine, 4^ légion, délégué du 4« arrondis- 
sement ; 

Haguet, électeur municipal, délégué du 4® arrondisse- 
ment ; 

Recurt, capitaine, 8^ légion, électeur, délégué du 8* ar- 
rondissement ; 

O. Gellé, électeur, délégué du 9® arrondissement ; 

Chaumier, électeur, délégué du 9* arrondissement ; 

L. MoNDuiT, électeur du 11» arrondissement; 

M. GouDCHAUx, électeur, délégué du 2* arrondissement; 

Barrier, électeur, délégué du 2® arrondissement ; 

Barbier, électeur, délégué du 10* arrondissement ; 

Lauyeau, capitaine, 7* légion, électeur, délégué du 
?• arrondissement ; 

Dauphin, capitaine, T légion, délégué du 7" arrondis- 
sement ; 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 403 

Destourbet, capitaine, 7« légion, électeur, délégué du 
T arrondissement ; 

Jules Bastide, électeur, délégué, du 7* arrondissement; 

Havyn, chef de bataillon, 3* légion, délégué du 3* ar- 
rondissement ; 

Victor Masson, électeur, délégué du 11* arrondisse- 
ment ; 

De la Châtre, électeur, délégué du 1*' arrondissement ; 

Cercueil, capitaine, 6^ légion, électeur, délégué du 
8* arrondissement. 



40G PIÈGES JUSTIFlGATiVBS. 



N« 11. 



j\ot€s trouvées sur le bureau de M, Parent ^ ^ecrétuire général 

de la préfecture de la Seine. 



(Celte pièce complète en quelque sorte celle que nous 
avons donnée au commencement sous le titre de Bulletin de 
la surveillance générale. L'histoire de la révolution de février, 
s'y trouve racontée en quelques lignes, telle qu'elle apparut 
aux agents du pouvoir.) 

Vendredi 18. — La question du banquet réformiste prend 
chaque jour plus de gravité. 

Samedi 19. — Les journaux de l'opposition annoncent 
que le banquet aura lieu mardi 22 courant ; le lieu n'est pas 
indiqué. 

Dimanche 20. — Les journaux de l'opposition annoncent 
que la manifestation politique aura lieu mardi, à midi, rue 
de Chaillot, aux Champs-Elysées. La préoccupation publi- 
que est toujours grande sur les résultats de cette démarche, 
au moins imprudente. 

Lundi 21, — Pendant la journée, la préoccupation a été 
grande dans Paris ; un article des journaux de Topposition 



PIÈGES JUSTIFICATIVES. 407 

convoquait pour demain les gardes nationaux et tous les ci-* 
toyens à la manifestation politique annoncée ; le gouverne- 
ment s'est ému, avec raison, de cet article : il a pris de 
grandes mesures de sûreté ; il a publié des proclamations, et, 
à la Chambre, des explications ont eu lieu entre M. Odilon 
Barrot et le ministre de Tintérieur. A Tissue delà séance, les 
députés de Topposition ont reconnu que le banquet pouvait 
amener une grande collision, ils y ont renoncé ; le journal la 
Patrie Ta annoncé dans la soirée. 

Mardi 22. — Nous nous entretenons de la situation de 
Paris et de Télection de Mayence. En me rendant à Thôtel 
de ville, j'ai suivi le boulevard de la Madeleine où des masses 
de population étaient déjà réunies ; sur le quai, il y avait 
moins de monde ; de midi à une heure, il a fallu ordonner 
des charges de cavalerie pour dissiper les attroupements qui 
menacent surtout le ministère des affaires étrangères. J'ai 
envoyé chercher mon habit d'uniforme. 

La journée est remplie de tumulte ; des masses de curieux 
surtout et d'émeutiers encombraient toutes les rues; j'ai eu 
grand'peine à regagner ma demeure. Le soir, c'était plus 
calme dans le quartier Saint-Honoré ; le mouvement s'était 
dirigé vers les faubourgs. 

Mercredi 23. «-^ Après une nuit agitée par de nombreuses 
tentatives de désordre, aussitôt réprimées, la journée se 
présente sous un aspect menaçant ; toutes les rues du centre 
sont encombrées ; les boutiques sont fermées, des barricades 
sont essayées et aussitôt enlevées. Je suis arrivé à l'hôtel de 
ville, rempli et entouré de troupes, garde nationale et gar- 
nison ; j'y ai couché, et la nuit a été remplie d^émotions de 
tout genre. Je suis content de mon état moral ; je trouve un 
profond intérêt à être témoin de ce grand mouvement popu- 
laire qui aura, pour résultat probable, un changement dans 



408 nÈtxs josriFiCAnrBs. 

la forme dn gomrenieiiieDt. A trois heures après midi, on a 
aDDonec la retraite dn ministère et b formation d'un n oiwc a m 
cabinet, sous la présidence de M. Mole. Cette concession ne 
sofBra pas, elle arrive trop tard. Toute la nuit, nous avons 
ftë comme dans une place assiégée : quel pauvre général on 
nous a donné ! 

Jeudi 24. — La pendule marche à pas de tortue, les évé- 
nements courent à pas de géant. Vers huit heures dn matin, 
la situation deThôtel de ville était excellente; il était permis 
de penser que la seconde concession faite par le pouvoir, qui 
venait de confier la formation du ministère à HM. Thiers et 
Barrot, satisferait la garde nationale et qu'elle ferait cause 
commune avec la troupe pour réprimer le désordre. Erreur; 
la milice citoyenne a fraternisé avec les hommes de Témeute; 
la ligne a été facilement entraînée et Fautorité a été désarmée. 
A mon avis, HM. de Rambuteau et le général Sébastiani 
auraient pu montrer quelque vigueur ; ils ne Tout pas fait ; 
ils ont abandonné Thôtel de ville à quelques membres du 
conseil municipal, qui, avec le concours de plusieurs officiers 
de la garde nationale et cinq ou six élèves de TEcole poly- 
technique, ont installé une commission de gouvernement. 
Seul de Tautorité légale, je suis resté à mon poste, que je ne 
quitterai qu'à la dernière extrémité. — Deux heures. Pres- 
que tout r hôtel de ville est envahi ; des gardes nationaux 
et des émeutiers occupent la grande salle du Trône, ils ont 
arboré un drapeau rouge ; les cris de Vive la République ! à 
bas Louis-Philippe sont proférés aux fenêtres et répétés par 
la foule assemblée sur la place; de temps en temps, j'entends 
des coups de feu ; je suis sans nouvelles du dehors ; il est 
trois heures. Le Palais Royal est dévasté, les Tuileries sont 
prises d'assaut et saccagées; le roi, la reine et leur famille 
se sont réfugiés à la Chambre des députés. Je suis invité à 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 409 

pourvoir à ma sûreté personnelle : M. Odilon Barrot a pris 
possession du ministère de Tintéricur; M. Garnier-Pagès 
est venu s'installer à Thôlel de ville : on vient de courir sur 
les gardes municipaux qui traversaient, en se sauvant, la 
place de l'hôtel de ville : c'était horrible à voir. Trois heures 
et demie. 



410 PIÈCES JUSnFlCATlVBS. 



F 12. 



Affiche curieuse du gouvernement provisoire contre ses 

détracteurs (1). 



République française. 



Le gouvernement provisoire de la République invite les 
citoyens de Paris à se défier de tous les bruits que feraient 
courir des gens malintentionnés. 

La République est proclamée ! 

Les membres du gouvernement provisoire. 

Signé : Garnier-Pagés, maire de Paris, 
Louis Blanc, secrétaire. 



(1) Non insérée au Moniteur, 



P1ÉGE8 JUSTIFICATIVES. 41 1 



N« 15. 



Proclamation de MM» Caussidière et Sobrier av peuple 

souverain (1). . 

Au IfOM DU PEUPLE SOUYEIUIN , 



Citoyens, 

Un gouvernement provisoire vient d'être installé : Il est 
composé, de par la volonté du peuple, des citoyens Fran- 
çois Arago, Louis Blanc, Marie, Lamartine, Flocon, Ledru- 
Rollin, Recurt, Marrast, Albert, ouvrier mécanicien. 

Pour veiller à l'exécution des mesures qui seront prises 
par ce gouvernement, la volonté du peuple a aussi choisi 
pour ses délégués au département de la police, les citoyens 
Gaussidière et Sobrier. 

La même volonté du peuple souverain a désigné le ci- 
toyen Etienne Arago à la direction générale des postes. 

Gomme première exécution des ordres du gouvernement 
provisoire, il est ordonné à tous les boulangers et fournis- 
seurs de vivres, de tenir leurs magasins ouverts à tous ceux 
qui en auraient besoin. 

Il est expressément recommandé au peuple de ne point 
quitter ses armes, ses positions, ni son attitude révolution- 
naire. Il a été trop souvent trompé par la trahison ; il im- 

(1) Non insérée an Moniteur, 



412 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

porte de ne pas laisser de possibilité à d*aussi terribles et 
d'aussi criminels attentats. 

Pour satisfaire au vœu général du peuple souverain, le 
gouvernement provisoire a décidé et effectué, avec Taide de 
la garde nationale, la mise en liberté de tous nos frères déte- 
nus politiques, mais en même temps, il a conservé dans les 
prisons, toujours avec Fassistance on ne peut plus honora- 
ble de la garde nationale, les détenus constitués en prison 
pour crimes ou délits contre les personnes et les propriétés. 

Les familles des citoyens morts ou blessés pour la défense 
des droits du peuple souverain, sont invitées à faire parve- 
nir, aussitôt que possible, aux délégués au département de 
la police, les noms des victimes de leur dévouement à la 
chose publique, afin qu'il soit pourvu aux besoins les plus 
pressants. 

Les délégués au département de la police , 

Signé : Gaussidiêrs et Sobrier. 



PIÈGES JUSTIFICATIVES. 413 



N» 14. 



Fragments d'une lettre adressée par M, de Lamartine au direc" 
teur de la Revue Britannique, en réponse aux accusations de 
M. Croker dans la Quarterlv review. 



c( Aussitôt que quarante-huit premières heures de Tex- 
plosion et de la confusion révolutionnaire, heures pendant 
lesquelles le gouvernement, englouti dans le foyer de Thôtel 
de ville éVàiisans communication avec V extérieur de Paris et uni- 
quement absorbé dans ses efforts pour arrêter le sang, étein- 
dre le feu, assurer les subsistances, renouer les fils de Tadmi- 
nistration, créer un ordre instantané, se faire reconnaître et 
obéir lui-même, furent passées, le Gouvernement s'occupa du 
sort du roi fugitif et de sa famille 

» Quelques voix dans la foule qui entourait le Gouverne- 
ment demandaient, sans intention de mo/ewce, qu'on s'emparât 
de la famille royale et qu'on la retînt en otage jusqu'au dénoue- 
ment de la révolution, par mesure de sûreté contre les entre- 
prises du dehors. Le gouvernement fit taire énergiquement 
ces voix mal inspirées 

» Le gouvernement, dans la première séance régulière et 
intérieure qu'il eût pu avoir jusque-là au milieu des tumul- 



414 PIÂGBS JU&T1PICAT1VE8. 

tueuses aflluences à Thôtel de ville , se posa alors pour la 
première fois la question de la conduite qu'il aurait à tenir à 
l'égard du roi détrôné. Il n'y eut qu'une voix, comme il n'y 
avait qu'une convenance et qu'un sentiment : éviter à la ré- 
volution une occasion, un prétexte, un danger de se flétrir à 
ses propres yeux et aux yeux de l'histoire par une apparence 
de rigueur, de persécution, d'irrespectuosité même envers le 
prince qui avait gouverné la France, envers sa famille inno- 
cente, envers l'infortune. Laisser fuir le roi, prêter même 
secours et dignité à sa retraite du sol français, garantir sa per- 
sonne de toute violence, de toute insulte, ses biens person- 
nels de toute confiscation, le faire escorter et embarquer s'il 
venait à être découvert, avec la vigilance d'un gouvernement 
humain, avec la décence d'un peuple qui se respecte dans 
Thomme qui fut son chef : telles furent les résolutions, telles 
furent les paroles unanimes 

» J'ai une grande popularité en ce moment, dis-je, à 
» mes collègues, Je prends sur moi de la compromettre et 
» de la perdre au besoin avec bonheur pour éviter un grand 
7) péril et une grande honte à la révolution 

» Dans leur fuite soudaine, le roi et sa famille sont partis, 
D dit-on, dépourvus d'argent; il ne faut pas qu'une famille 
» qui fut royale en France, arrive à l'étranger dans le dé- 
7> nuement d'une hospitalité mendiée, nous lui ferons passer 
» dans quelques jours sa fortune ; mais, en atièfndant, il faut 
r> des fonds suffisants pour assurer le départ, l'arrivée et 
y> l'existence du roi dans le séjour qu'il aura choisi. Donnez 
» ordre verbal, ici, au ministre des finances, d'ordonnancer 
Tf> une somme de trois cent mille francs, qu'il tiendra à ma 
y> disposition pour cet usage, afin qu'il n*y ait pas une heure 
» de retard entre le moment où je découvrirai Tasile du roî 



PIÈGES JD8TIF10AT1VB8. 415 

)) et le moment où je ferai partir mes commisaaireô oonfiden- 
)> tiels sur ses traces. 

i> Gela fut fait, M. Goudchaux est là pour attester Texis- 
lence de cet ordre (1). Je quittai un moment Thôtel de ville. 
Dans la soirée> je rentrai chez moi ; je fis appeler deux hom- 
mes fermes, courageux, libéraux et respectueux à la fois 
pour le trône, portant Tun et Tautre un nom agréable au 
peuple et non suspect à la liberté, .M. Oscar de Lafayette et 
M. Ferdinand de Lasteyrie ; je leur communiquai la mission 
de vrai patriotisme et d'humanité dont je les chargeai ; ils 
Tacceptèrent. Je leur adjoignis deux hommes de mon inti- 
mité personnelle, d'opinions indépendantes et de sentiments 
très-élevés, dont j'étais sûr comme de moi-même, M. de 
Champeaux, ancien officier de la garde royale, et M. Dar- 
gaud, attaché par moi au cabinet des aifaires étrangères. Je 
leur donnai Tordre de se tenir jour et nuit à ma disposi- 
tion, afin de partir à la minute pour le lieu que je leur indi- 
queraiSy suivant l'itinéraire du roi, quand je serais parvenu à 
le connaître. Je rédigeai et signai leurs instructions ; je [fis 
charger ma voiture de voyage, et je la tins, avec la somme 
nécessaire (50,000fr.), à la disposition de ces commissaires. 

)) Ceci se passait le troisième jour après la révolution ac- 
complie à Paris 

» Le sixième jour, ne voyant arriver aucune information 
de M. de Montalivet, et madame de Montalivet étant venue 
elle-même me communiquer ses anxiétés d'esprit sur ce 
qui pouvait arriver au roi dans sa fuite : c< Le roi, lui dis-je, 
» s'expose en ne faisant pas révéler à M. de Montalivet et 
» à moi sa retraite 

(1) a Rien ne fut écrit n dit plus haut M. de Lamartine. 



41 G PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

» Je crus entrevoir que M. de Montalivet lui-même avait 
ordre de ne rien révéler à ceux que le roi regardait sans 
doute comme ses ennemis. 

» Deux jours après , je fus informé des circonstances plus 
précises de Févasion du roi. Peu m*importait comment la fa- 
mille royale était en sûreté, pourvu qu'elle n'eût à subir ni 
poursuites, ni insultes, ni captivité par le fait delà France. 
Je fis remettre les cinquante mille francs au Trésor, dé- 
chargeai ma voiture, et je remerciai les commissaires du dé- 
vouement qu'ils avaient accepté inutilement, mais honora- 
blement.» 



PIÈCES JUSTIFICATIVES. 417 



N" 15 0). 



(Relative à la page 233). 



Extrait du testament du duc d'Orléans, — Paragraphe relatif 

à la régence. 



a J'ai la confiance que lors même que ses devoirs vis-à-vis 
les enfants que je lui ai laissés, ne Tenchaîneraient plus au 
sort de ma famille, le souvenir de celui qui Ta aimée plus 
que tout au monde l'associerait à toutes les chances diverses 
de notre avenir, et à la cause que nous servons. Hélène con- 
naît mes idées ardentes et absolues à cet égard, et sait ce 
que j'aurais à souffrir de la savoir dans un autre camp que 
celui où sont mes sympathies, où furent mes devoirs. C'est 
cette confiance si pleinement justifiée jusqu'à présent par le 
noble caractère, l'esprit élevé et les facultés de dévouement 
d'Hélène, qui me font désirer qu'elle demeure sans con- 
testation , exclusivement chargée de l'éducation de nos 
enfants. 

» Mais je me hâte d'ajouter que si, par malheur, l'auto- 
rité du roi ne pouvait veiller sur mon fils aîné jusqu'à sa 



(1) Cette note intéressante a été omise dans le classement des pièces. 
T. l. 27 



418 PIÈCES JUSTIFICATIVES. 

majorité, Hélène devrait empêcher que son nom fût prononcé 
pour la régence, et désavouer hautement toute tentative qui 
se couvrirait de ce dangereux prétexte, pour enlever la ré- 
gence à mon frère Nemours, ou, à son défaut, à Faîne de mes 
frères. 



FIN Dl rUKMlER voLi>nî:.